samedi 18 février 2017

Une gravure inédite de la Meije

Cette image de la Meije n'est pas à proprement parler inédite, car, comme on le verra plus bas, on peut la trouver dans les tréfonds d'Internet. En revanche, dans les nombreuses publications sur la Meije, que ce soit imprimées ou sur le web, je ne l'ai jamais vu reproduite.


Elle est doublement signée. En bas à droite, l'artiste a gravé son cachet :

puis, hors de la surface de gravure, il a signé au crayon :


Il s'agit d'Édouard Monod-Herzen. Né en décembre 1873, fils de l'historien Gabriel Monod (1844-1912) et d'Olga Herzen (1851-1953, fille du révolutionnaire russe Alexandre Herzen), il est surtout connu comme décorateur et spécialiste de gravure sur métal ou ciseleur. J'ai trouvé un exemple de son art, qui est conservé au musée d'Orsay :


Son travail de graveur semble avoir été peu important. J'ai trouvé mention d'une estampe : Brèche dans la crête des Felouses en Savoie, conservé au musée de Troyes, qui a servi à illustrer un article qu'il a fait paraître dans La Gazette des beaux-arts (mars 1914) : La Gravure au marteau. La notice du musée précise : "gravé au marteau sur argent". Je situe cette gravure de la Meije dans la même période, probablement un essai de gravure qui utilise comme support non pas le cuivre, mais l'argent. Cela expliquerait le type de rendu, que je trouve distinct d'une gravure sur cuivre habituelle. De plus, s'il ne s'agit que d'une expérimentation, cela expliquerait la rareté de ses œuvres gravées. L'autre travail identifié est ce paysage :


On remarquera le même cachet, en bas à gauche.

Cette dernière gravure provient d'une collection d'oeuvres d'Edouard Monod-Herzen qui est conservée au Fine Arts Museums of San Francisco. C'est d'ailleurs le seul lieu où semblent être conservées des œuvres de cet artiste (hormis peut-être à la BNF, mais il n'y a pas de catalogue en ligne).

Cette collection est accessible à ce lien : https://art.famsf.org/edouard-monod-herzen. Elle contient aussi deux épreuves de cette gravure de la Meije, la seconde étant très similaire à la nôtre :




Dans la catalogue du musée de San Francisco, elles sont datées de 1919. Le titre est "La Meije, vue de la tête de la Maye", ce qui est un peu inexact. En effet, cette vue est prise des Etançons.

mardi 7 février 2017

Les voies romaines des Alpes Cottiennes.

Un livre important sur l'histoire des Alpes vient de paraître :
Sur les routes romaines des Apes Cottiennes, entre Mont-Cenis et col de Larche, par François Artru, Presses universitaires de Franche-Comté, 2016


Basée sur la thèse qu'il a soutenue en 2012, François Artru nous propose une nouvelle étude sur le royaume de Cottius, avec un focus plus particulier sur les voies romaines de cette région (de façon simplifiée, le royaume de Cottius couvrait la Maurienne, le nord des Hautes-Alpes, l'Oisans et le versant italien de ces régions des Alpes en direction de Turin).

J'ai d'autant plus de plaisir à parler de cet ouvrage que je crains que sa diffusion empêche qu'il soit porté à la connaissance des amateurs d'histoire érudite. Parmi la production relativement abondante de livres qui concernent de près ou de loin les Hautes-Alpes, rares sont ceux qui apportent une contribution significative à la connaissance historique de la région. Ce livre en fait partie.

C'est d'abord une étude historique fouillée, basée sur une solide exploitation des sources, que ce soit les auteurs antiques, mais aussi l'ensemble des restes archéologiques disponibles. Cela conduit François Artru à revisiter des faits jusqu'à maintenant bien admis, comme la date de création du royaume de Cottius et, surtout, la nature exacte des liens entre le royaume et le pouvoir romain. Il propose une hypothèse intéressante d'étendre le périmètre de ce royaume jusqu'à l'Oisans. Mais, de mon point de vue,  l'intérêt principal est ailleurs.

Longtemps, on a considéré que les Romains ignoraient totalement les Alpes, qu'ils ne les voyaient que comme une barrière à franchir entre l'Italie et la Gaule. En réalité, cette vision simplifiée devait être revue. Un important ouvrage paru il y a quelques années, Quand Grecs et Romains découvraient les Alpes, de Colette Jourdain-Annequin, 2011, avait déjà apporté de nombreux éléments pour nuancer cette vision. Ce nouvel ouvrage conforte cette vision renouvelée de la vie dans les Alpes à l'époque romaine, en l'abordant principalement du point de vue des voies romaines qui les traversaient. Quand on dit « traverser », on a souvent imaginé des voies passant le plus rapidement possible au milieu de pays hostiles, « le nez sur le guidon », si on me permet cette expression, oubliant volontairement ces pays que l'on voulait laisser le plus vite possible derrière soi. En réalité, cet ouvrage remet à l'honneur les pays traversés et l'importance de la route comme élément de vie et d'échanges. Un fait, en apparence anecdotique, me semble être un apport important de cette étude. En effet, dans une vision simplifiée, on se représente souvent une voie aux larges pavées (comme dans Asterix), permettant au trafic de passer à travers les Alpes sans même que les voyageurs se rendent compte qu'ils passent au milieu des montagnes. En réalité, au delà des voies qui permettaient un trafic de voitures, il existait tout un réseau de chemins muletiers, qui irriguaient la région, assurant aussi une transversalité entre les différents routes principales. C'est ainsi que l'on corrige la vision simplifiée en décrivant un monde habité et vécu.

Après deux chapitres particulièrement intéressants sur le rôle de la route dans les Alpes, les routes de la paix et les routes de la guerre, toute la fin de l'ouvrage est consacrée à l'étude des différentes voies avec l'objectif de décrire précisément leurs tracés. Dans cette partie, ce qui m'a le plus intéressé est cette démarche d'aller au plus près du terrain pour trouver les traces des voies romaines qui peuvent encore subsister dans le paysage. C'est alors que l'érudit quitte son cabinet de travail pour enfiler les chaussures de randonnées et aller découvrir les restes tenus que ces voies ont laissés, en mettant ses pas dans ceux des lointains voyageurs. Cela donne une épaisseur et une légitimité aux hypothèses à partir du moment où elles sont confrontées au réel. J'ai ainsi eu du plaisir à suivre (de façon virtuelle, dans mon fauteuil) l'auteur sur les chemins du Mont-Genèvre ou de la route du Lautaret.

Dans les Hautes-Alpes, les voies étudiées sont :
- Remontée de la vallée de la Durance et passage du Mont-Genèvre
- Route du Lautaret
- Les cols du Queyras
- La voie controversée de Valence au Mont-Genèvre à travers le massif des Écrins, telle qu'elle apparaît sur la carte de Peutinger.

A propos de la voie du Lautaret – la petite route de Grenoble à Briançon – dont le tracé a déjà fait l'objet de nombreuses conjectures et hypothèses, François Artru trouve de nouvelles hypothèses à soumettre à la sagacité des lecteurs. Sans entrer dans trop de détails, il propose une hypothèse de tracé différent jusqu'à la porte de Bons, ainsi qu'une localisation de Mellosedum au hameau du Dauphin (un hameau aujourd'hui disparu, recouvert par le lac du Chambon).

Je soumets deux documents à sa sagacité.

Le premier est un petit dessin qui représente la porte de Bons, cette porte romaine située au-dessus de l'actuelle route du Lautaret, dans la vallée de la Romanche. Sur ce dessin, on voit non pas une, mais deux portes :


Ce dessin illustre un mémoire sur les monuments celtiques des Alpes, de la Savoie et du Dauphiné, rédigé par Héricart de Thury, inséré dans  : Monumens celtiques ou Recherches sur le Culte des Pierres, par Jacques Cambry, Paris, An XIII – 1805. C'est d'ailleurs dans cet ouvrage que la porte de Bons est citée pour la première fois, et non dans l'article de Scipion Gras, en 1839.



L'autre image est un dessin anonyme que j'ai acheté il y a plusieurs années.


Selon la légende manuscrite, il s'agit de la voie romaine, dans l'Oisans. Je n'ai pas réussi à identifier clairement la localisation.

Pour une présentation plus complète de l'ouvrage de François Artru : cliquez-ici.

La porte de Bons, photo d'Henri Ferrand, 
in Une collective à la Porte Romaine et au Col de l'Alpe. 21 mai 1905.