samedi 26 juillet 2014

Le Chamois, par le Docteur Marcel Couturier, 1938

Parmi les ouvrages classiques sur les animaux de montagne, ceux du docteur Marcel Couturier gardent une place à part. En 4 travaux magistraux : Le Chamois (1938), L’Ours brun (1954), Le Bouquetin des Alpes (1962) et Les Coqs de bruyère (1980), il a fourni des monographies scientifiques précises et exhaustives sur  ces animaux, en abordant tous les aspects : histoire naturelle, éthologie et, plus inhabituelle, chasse. Ces livres sont très abondamment illustrés, sur la base des propres clichés et dessins de l'auteur, et contiennent une très riche bibliographie. J'imagine que depuis, de nombreux travaux scientifiques ont complété la connaissance de ces animaux.


Ces ouvrages sont aussi des beaux livres à collectionner. Il y a quelques mois j'ai acquis un exemplaire du tirage de tête (à l'époque, les ouvrages scientifiques faisaient aussi l'objet de tirage de tête!) de sa monographie sur Le Chamois. C'est une bonne occasion de présenter ces travaux et l'auteur (voir la notice plus complète sur le site : cliquez-ici).


C'est une belle impression de l'imprimerie Allier de Grenoble, pour le compte des éditons Arthaud de Grenoble. Le tirage de tête est composé de 15 exemplaires sur Japon impérial et 80 exemplaires sur Hollande Van Gelder (j'ai le n° 72).
Pour donner quelques chiffres afin d'illustrer l'ampleur du travail, l'ouvrage compte plus de 850 pages, en un seul volume pour la tirage courant et en 2 volumes pour le tirage de tête. Pour les illustrations, le titre annonce : "110 clichés au trait, 15 radiographies, 473 héliogravures, 34 cartes en deux couleurs". Elles sont reparties entre 103 planches pleine page, dont seule la première, en frontispice, est hors texte, et 76 figures dans le texte. La bibliographie à la fin de l'ouvrage répertorie plus de 1000 références.

Cette planche, choisie parmi toutes celles qui illustrent l'ouvrage, montre le travail de précision scientifique de Marcel Couturier, basé sur des observations nombreuses et une recension photographique des particularités des animaux.

Cette autre planche est aussi l'occasion de parler plus longuement de l'auteur.  Elle illustre l'autre aspect de la personnalité de Marcel Couturier, celle du chasseur impénitent qui, époque oblige, est fier de poser au milieu de ses trophées de chasse, trophées qui seront aussi minutieusement étudiés pour enrichir son travail scientifique, comme le montre la planche précédente.


En effet, le Docteur Marcel Couturier (1897-1973) était non seulement un grand chirurgien, un alpiniste de haut niveau (il a réalisé en 1932 avec A. Charlet la première ascension de la face nord de l’Aiguille Verte par le couloir appelé depuis couloir Couturier), un naturaliste de renom et un des promoteurs des parcs nationaux en France, en particulier celui de la Vanoise. C'était aussi un grand chasseur, qui n'hésita pas à exposer ces exploits dans ce livre paru en 1949 : Sur les traces de mes 500 chamois de France (changement d'époque oblige, la réédition de 1986 s'appelle plus simplement Mes Chamois de France et de Navarre). Il contient une page qui recense précisément son tableau de chasse :

Il a même été condamné deux fois pour braconnage, ce qui, pour une notabilité comme lui, montre qu'il avait vraiment dû dépasser les limites.

Ces deux aspects de sa personnalité sont clairement et honnêtement abordés dans les 2 notices de référence que l'on trouve sur Internet : site de l'Association pour Histoire de la Protection de la Nature et de l'Environnement (AHPNE) : cliquez-ici (la plus complète) et site du Muséum d'Histoire Naturelle de Grenoble : cliquez-ici. Pour prendre aussi du recul sur cette apparente contradiction, je rappelle ce que j'ai pu écrire sur Henry Faige-Blanc (1811-1901) qui a publié, sous le pseudonyme d'Alpinus, ses récits de chasse : La Chasse Alpestre en Dauphiné, paru en 1874 et réédité en 1925 avec des illustrations d'Emile Guigues. Dans ses récits, agrémentés de nombreuses digressions sur la cuisine, les mœurs, la politique, la philosophie, etc., au ton plein de verve, de légèreté, avec un soupçon de gauloiserie, l'auteur se veut aussi un défenseur des animaux. Dans son chapitre sur l'ours, il défend la réputation de l'ours, contre ceux qui le considèrent comme dangereux ou agressif. Par différents récits de chasse, il approche et décrit les mœurs de cet animal, qu'il souhaite voir toujours habiter nos montagnes. Son vibrant plaidoyer pour l'animal, joint à une vigoureuse défense de la chasse, n'est pas sans contradiction. Il ne semble pas se rendre compte qu'il concourt à la disparition de cet animal qu'il veut défendre. L'importance de la population d'ours vivant alors dans les massifs dauphinois lui masquait probablement le déclin inexorable. On retrouve ce même manque de lucidité pour les autres animaux.
Cette photo fait écho à celle du Dr Couturier devant les chamois de son tableau de chasse (reconnaissons qu'Alpinus a la fierté plus démonstrative!)

Par son âge et son origine, le docteur Marcel Couturier est l'héritier de cette époque, mais aussi un passeur vers une autre époque, celle que nous connaissons aujourd'hui, de la protection de l'environnement.

Pour finir, cette photo de chamois prise presque au bord de la route, en montant à l'Izoard, au printemps 2012 :


samedi 12 juillet 2014

Un nouvel ouvrage sorti des presses de Louis Perrin, à Lyon

J'ai déjà eu l'occasion de parler de Louis Perrin (1799-1865) un célèbre imprimeur de Lyon, réputé pour la qualité de sa typographie et par l'invention des caractères augustaux. Il a fait l'objet de plusieurs ouvrages, d'expositions, d'un catalogue thématique par la libraire Anne Lamort (voir ce message : cliquez-ici).


Un érudit, Jean-Louis Mestrallet, était devenu le spécialiste de Louis Perrin. Il a consacré son temps à établir une bibliographie exhaustive des ouvrages imprimés par Louis Perrin et, en corollaire, il s'est constitué une belle bibliothèque d'ouvrages ... de Louis Perrin. Décédé le 13 janvier 2013 à l'âge de 78 ans, sa bibliothèque a récemment été vendue aux enchères à Villefranche-sur-Saône, le 19 juin 2014, par la maison de vente Guillaumot-Richard. Le dernier lot de la vente était un "Essai de catalogue des impressions de Louis Perrin (1821-1865)", composé de  2 forts classeurs avec chaque feuille sous plastique transparent, représentant la version imprimée de son monumental travail de bibliographie, malheureusement resté inédit. J'ai eu la chance d'être en relation avec lui. Il me l'avait gracieusement communiqué.

Couverture du catalogue de la vente


Lors de cette vente, j'ai voulu me porter acquéreur d'un ouvrage, en hommage et en souvenir de cet érudit dont le travail et la démarche bibliophilique sont une source d'inspiration pour mon propre travail de bibliographie sur le Dauphiné et les Hautes-Alpes. Il s'était attaché à se constituer une bibliothèque composée de beaux exemplaires. Il n'était donc pas difficile de trouver un lot pouvant satisfaire ma double exigence bibliophilique et thématique. Mon choix s'est porté sur : 
De Lyon à Seyssel. Guide historique et pittoresque du voyageur en chemin de fer. Promenade dans l'Ain par un Dauphinois.


Certes, l'Ain n'est pas le Dauphiné, mais il en est proche. Et, comme l'indique le titre, l'auteur anonyme est dauphinois. Il s'agit du comte Emannuel de Quinsonas (1818-1901), membre d'une illustre famille noble du Dauphiné, les Pourroy de L'Auberivière, de la branche des Quinsonas. L'ouvrage contient d'ailleurs son blason (planche p. 778), indice semé au détour d'une page pour identifier l'auteur.


L'ouvrage a paru en 1858, sorti des presses de Louis Perrin, dont on reconnaît immédiatement la qualité de la typographie, en particulier dans les nombreux bandeaux et culs-de-lampe qui illustrent l'ouvrage. Celui-ci (p. 365) est un des plus beaux exemples.


Gravure signée LP (Louis Perrin), il reprend les lettres P et M, de Philibert de Savoie et Marguerite d'Autriche, à la fin du chapitre consacré au monastère de Brou. Rappelons que ce monastère a été créé par Marguerite d'Autriche pour abriter le tombeau de son mari Philibert de Savoie, trop tôt disparu.

Comme on peut le remarquer, sur la page de titre, il est précisé : "Se vend au profit des Pauvres de Seyssel".

C'est un exemplaire bien relié, en maroquin rouge. C'est un des exemplaires réservés à l'auteur, comme exemplaire de présent. Il l'a offert à Paul Allut, un érudit lyonnais (1794-1880), auteur entre autres d'une étude sur Nicolas Chorier, parue chez Louis Perrin, ainsi que d'ouvrages d'érudition sur le père Claude François Menestrier et Symphorien Champier (pour en savoir plus, cliquez-ici).


L'exemplaire a ensuite appartenu à Joseph Nouvellet (1841-1904), un bibliophile lyonnais, installé à Saint-André-de-Corcy dans l'Ain.


Il avait réuni une bibliothèque importante, vendue plusieurs années avant sa mort, par Louis Brun libraire-expert à Lyon. Cette collection se composait principalement d'ouvrages relatifs à l'histoire de Lyon, du Lyonnais, de la Bresse, du Bugey et de la Dombes : Catalogue de l'importante et magnifique bibliothèque de M. X. ... de Lyon ... vente aux enchères publiques à l'Hôtel des ventes à Lyon, le lundi 14 décembre et 8 jours suivants, Lyon, 1891.

Apropos de Louis Perrin, je lui ai consacré une notice sur mon site (cliquez-ici), car je possède 6 ouvrages dauphinois qui sortent de ses presses.

Ci-dessous la notice sur cet ouvrage dans la bibliographie de Jean-Louis Mestrallet, à titre d'exemple sur sa méthode et son travail :

dimanche 6 juillet 2014

Maquisards et Gestapo, de Richard-Duchamblo, exemplaires de l'auteur et de ses parents

Il y a quelques années, je présentais la collection complète de Maquisards et Gesatapo, 19 cahiers parus entre 1946 et 1949 à Gap, rédigés par le père Joseph Richard (1906-2003), dit Duchamblo en Résistance, qui entreprit un travail de mémorialiste sur la Résistance dans les Hautes-Alpes.


Comme je le disais à l'époque, une telle série complète est une rareté, car aucun des grands dépôts publics n'en possède une collection complète.

Depuis, j'ai eu la chance de pouvoir dénicher une autre série, certes incomplète (il manque les 5 premiers cahiers), qui contient 25 fascicules, dont certains sur grand papier, ayant appartenu à Richard-Duchamblo lui-même et à ses parents, avec envois et notes manuscrites.

Cette collection des cahiers de Maquisards et Gestapo, du 6e au 19e cahier comporte des exemplaires en double ou en triple. Le total représente 25 exemplaires. En règle générale, il y a deux exemplaires. Le premier est l'exemplaire personnel de l'abbé Richard-Duchamblo, sur papier courant, portant sa signature, avec parfois des notes manuscrites ou des documents et le deuxième un exemplaire sur papier vélin (exemplaire de « luxe ») avec des envois de l'abbé Richard à ses parents.

Pour donner quelques exemples afin d'illustrer l'intérêt de cette série :

Cahier hors-série. Paul Héraud (Commandant Dumont).

Un exemplaire du tirage de tête sur vélin, un des 200 exemplaires du tirage de luxe (n° 45) avec envoi à ses parents :
« Cher Papa et Maman, voici l'exemplaire de luxe que les éditeurs vous ont réservé et que j'ai la joie de vous transmettre, Joseph +, Gap 30 Oct 46. » 


Un exemplaire du tirage courant avec plus d'une dizaine de notes manuscrites de l'abbé Richard-Duchamblo : 


Dixième cahier
Un exemplaire sur vélin avec envoi à sa mère : «A Maman pour son anniversaire, 4 mars 48, Joseph +, Gap, 8 mars 48. ». Notons que l'exemplaire est en partie non coupée :


Douzième cahier
Ce cahier est particulièrement intéressant. C'est un exemplaire du tirage courant avec signature manuscrite « Duchamblo » et mention « Personnel » sur la couverture :


Il contient des notes manuscrites pour plusieurs articles, comme celui sur Les maquis de Champoléon en 1943 :


Surtout, il contient deux feuillets tapuscrits avec, au recto, un texte « Révision générale Douzième cahier », daté et signé en fin « R. D. oct 48 », à propos des carnets du lieutenant Rouxel dont Richard-Duchamblo a eu communication par les parents du lieutenant.


C'est une pièce inédite.

Il contient aussi deux petits feuillets, visiblement extraits d'un carnet, portant des notes manuscrites au crayon à papier, difficilement lisibles, sur Paul-Marie Radius.


Les lieutenants Rouxel et Radius se sont illustrés au sein de la Résistance dans les Hautes-Alpes.

En définitive, avec cette collection, je possède tous les cahiers du 7e au 19e sur un papier vélin  de bonne qualité, plus fort pour les premiers, qui les distinguent des exemplaires sur papier courant, papier de mauvaise qualité comme on devait seulement en trouver à la sortie de la guerre.

Pour une description précise et complète : cliquez-ici.

Pour conclure ce message, cette photo de lui-même, assez humoristique, où l'on voit les deux personnalités de Joseph Richard : l'abbé Richard et le résistant Duchamblo.


vendredi 27 juin 2014

Gastronomie dauphinoise (bis)

A la demande générale, je vous donne la recette du Gratin Dauphinois, telle que la décrit René Fonvieille dans son ouvrage (voir message précédent). Au passage, je remarque que lorsque on parle de bien manger, il y des commentaires. En revanche, lorsque il s'agit de théories économiques (le prix de la viande doit-il être libre ou pas ?) je sens moins d'enthousiasme, même si je ne doute pas de l'intérêt de mes lecteurs au sujet de cette question cruciale.



Pour en revenir à la recette, elle est précédée de quelque considérations sur l'introduction de la pomme de terre en Dauphiné. La thèse de l'auteur, probablement juste, est que le diffusion de la pomme de terre a largement précédé les initiatives de Parmentier (encore un qui a su gérer son image, avant l'heure des communicants!). Je vous laisse découvrir et, pour les cuisiniers, tester cette recette : La cuisine dauphinoise à travers les siècles, René Fonvieille, pp. 215-217 :

Le « gratin dauphinois » est connu du monde entier, peut-on dire sans trop d'exagération, ce qui est, certes, une référence flatteuse pour un plat régional. Mais cela a eu une conséquence fâcheuse : celle de laisser croire par cette étouffante renommée, que le Dauphiné ne connaît que cette spécialité. J'espère avoir apporté la preuve de la richesse gastronomique de notre province depuis des siècles.

Au point de vue historique, l'erreur fondamentale est de croire que le gratin a attendu Parmentier pour apparaître sur les tables dauphinoises. Un homme d'une vaste culture me disait : « Votre gratin n'a pu être confectionné qu'à la fin du XVIIIe siècle, après les travaux scientifiques de Parmentier ». Je pense avoir démontré (voir dans le chapitre consacré aux légumes, la notice sur la pomme de terre) que les paysans dauphinois ont pu l'apprécier dès le XVIe siècle, car c'est à cette époque que la pomme de terre, originaire d'Amérique, a pénétré en Dauphiné par la Suisse, qui l'avait reçue elle-même de l'Allemagne. Si bien que l'on peut dire que c'est le Dauphiné qui a accueilli la pomme de terre, avant toutes les autres régions de France.

J'ai expliqué aussi pourquoi le gratin de pommes de terre n'est apparu sur les tables distinguées que beaucoup plus tard : par snobisme, après la campagne publicitaire (ce n'était que cela) de Parmentier, encouragé par Louis XVI, qui craignait de mauvaises récoltes de céréales. Cela n'a donc rien d'étonnant que la première mention du gratin dans les documents d'archives dauphinois relatifs aux repas d'apparat ne soit que de la fin du XVIIIe siècle. Le gratin figure dans le menu d'un dîner offert le 12 juillet 1788 aux officiers municipaux de Gap mandés à Grenoble par le lieutenant général de Clermont-Tonnerre (arch. Grenoble CC 1128).

De nombreux ouvrages culinaires donnent la recette du « vrai gratin dauphinois » mais beaucoup comportent des contre-indications graves. La recette est toute simple ; il n'y a pas lieu d'en « rajouter » comme le conseillent certains augures (on pourrait citer de très grands noms).

« Coupez en rondelles fines et d'égale épaisseur (1 mm et demi environ) des pommes de terre d'excellente qualité à chair farineuse (voir plus loin les variétés recommandées)

Prenez de préférence un plat de terre, dont vous frotterez le fond et les côtés avec une gousse d'ail. Ensuite beurrez légèrement.

Déposez dans le plat une couche de pommes de terre, salez et poivrez. Posez ainsi plusieurs lits en assaisonnant chaque fois. Les amateurs d'ail peuvent parsemer chaque couche d'un peu d'ail, mais très modérément, car il suffit d'un soupçon de goût.

Versez dans le plat du lait entier et de la crème, de telle façon que les rondelles de pommes de terre baignent presque entièrement, c'est-à-dire que les dernières rondelles doivent rester légèrement apparentes. On peut ajouter quelques noisettes de beurre.

Mettez le plat au four assez chaud, puis augmenter la chaleur jusqu'à ce que le liquide entre en ébullition. Puis ralentissez un peu et laissez cuire pendant trois quart d'heure environ, ou plus suivant la qualité de la pomme de terre.

Surveillez de temps en temps, pour voir si les pommes de terre n'ont pas trop absorbé le lait et la crème. En ce cas, rajoutez-en. Il faut que le dessus ait pris une belle couleur (le four ne doit pas être trop vif : sinon le dessus serait calciné et les pommes du dessous ne seraient pas cuites à point).

Présentez dans le plat de terre qui a servi à la cuisson, en sortant du four.

Surtout n'ajoutez pas d'œufs ni de fromage. Sinon ce n'est plus le gratin dauphinois. Les œufs privent le gratin du moelleux et de l'onctueux qui sont ses caractéristiques, en y laissant des caillots qui en gâtent l'aspect et la finesse. Le fromage enlève la délicate saveur du lait crémeux.

On peut varier la quantité de crème à mélanger au lait. Agissez suivant votre goût. Certains ne mettent que de la crème ; c'est un peu lourd pour des estomacs fragiles, mais c'est exquis (à condition d'employer de la crème légère, dite Fleurette).

Il va de soi que la qualité des pommes de terre est d'une grande importance. Autrefois, on utilisait celles à chair blanche, moyennes, farineuses, comme « Institut de Beauvais ». Il est préférable de choisir la bintje à chair jaune, qui est moelleuse. On peut se reporter également sur la belle de Fontenay, essteling, viola, arly. Les délicats vous diront qu'après la fin de l'année, il faut utiliser d'autres variétés qui se conservent mieux, ker pondy, par exemple. Il est certain que les pommes de terre de montagne, venues en terre sablonneuse et jamais détrempée, sont les meilleures pour le gratin, car elles sont fondantes. N'utilisez jamais des pommes de terre nouvelles.

Comme l'a indiqué Maurice Champavier avec la pointe d'exagération qui convient à un poète :
Un gratin cuit à point est le régal suprême !
En pays dauphinois, c'est un plat vénéré,
L'élément familial si souvent savouré,
Mets d'été, mets d'hiver et même de carême...
Certains gourmets agrémentent le gratin dauphinois en y ajoutant, avant la fin de la cuisson, quelque alouettes ou becfigues. Un autre poète grenoblois, Henri Second, a même écrit un sonnet en l'honneur du « gratin aux becfigues » et dans lequel il donne ces conseils :
Le gratin cuit presque aux trois quarts,
En damier, sur lui, l'on dispose
Becfigues gras dont la chair rosé
Juste sous des bardes de lards.
Ce jus délicieux parfume
Votre gratin qu'un gourmet hume...

De plus délicats encore vous diront qu'il ne faut pas disposer les oiseaux sur le gratin, mais les enfouir dedans après avoir soulevé partiellement les premières pommes de terre qui commencent à prendre couleur.

lundi 23 juin 2014

Gastronomie dauphinoise

Pour paraphraser une phrase célèbre : « Rien de ce qui est dauphinois ne m’est étranger ». C’est en appliquant cette maxime que je me suis attentivement penché sur une vente entièrement consacrée à la gastronomie, qui a eu lieu à Paris il y a quelques semaines. De tout cela, il est ressorti deux acquisitions, à la croisée entre la gastronomie et le Dauphiné.


La première acquisition est un rare mémoire sur le commerce de la viande de boucherie à Grenoble au XVIIIe siècle. L’intérêt de ce texte rejoint aussi les grands mouvements de la pensée économique de cette fin du siècle des Lumières. Le sujet en est simple. Chaque année, un accord était passé entre la municipalité de Grenoble et un ensemble de bouchers sur l’approvisionnement en viande de la ville, avec des  quantités définies et des prix fixes, selon les périodes de l’année. L’accord de 1769 a été très mal respecté, les bouchers ne se sont pas conformés aux prix convenus, l’approvisionnement n’a pas été de qualité. Un conseiller au Parlement du Dauphiné, probablement Claude Gaspard Berger de Moydieu, pétri des théories et principes des physiocrates, s’empare du sujet et produit un mémoire, publié en février 1770, pour répondre à la question très simple (et toujours d’actualité, voir le récent débat sur le prix de l’électricité) : "s'il est une méthode sure d'approvisionner suffisamment et constamment les Villes, est-ce d'invoquer l'autorité et de fixer les prix d'une manière juridique, ou d'appeler la liberté, et de laisser jouir les denrées de leur valeur, et les acheteurs se les procurer par des conventions libres ?"

La réponse du conseiller est simple : la liberté du commerce vaut mieux. Il développe sa démonstration en quatre points :
- L'injustice sociale que constitue ce prix unique, et le mécontentement des consommateurs.
- L'absence de rationalité économique du prix unique des viandes de bœuf et de mouton.
- La rareté des bonnes espèces à proximité de Grenoble où les bas prix n'encouragent pas l'élevage.
- La difficulté à obtenir à Grenoble des viandes de qualité, celles-ci allant là où les prix sont plus élevés.
Ce mémoire est publié dans les Éphémérides du citoyen, ou Bibliothèque raisonnée des sciences morales et politiques, tomes IX et X, 1770, le journal des Physiocrates. Sans que l’on sache dans quel ordre les publications ont été faites, le mémoire est aussi imprimé à Grenoble par Faure, sans date :
Mémoire concernant le commerce de la viande de boucherie, par un magistrat du Parlement de Dauphiné
Grenoble, Faure, Imprimeur-Libraire, s.d. (1770), in-12, 125 pp.



C’est ce rare mémoire qui vient de rejoindre ma bibliothèque. Je dis rare car il n’en n’existe qu’un seul exemplaire dans les bibliothèques publiques, à la BNF. La Bibliothèque Municipale de Grenoble, dans le fonds Dauphinois, ne possède que l’extrait des Éphémérides, ainsi qu’une version manuscrite de ce mémoire.

Ce texte, qui mériterait de plus longs développements, est intéressant car il situe bien la pénétration des idées nouvelles parmi les membres de ce Parlement de Province, parlement dont le rôle a été déterminant quelques années plus tard dans le déclenchement de la Révolution.

Mon exemplaire a appartenu à la bibliothèque de la famille princière Starhemberg, au château d'Eferding.en Autriche (Fürstlich-Starhemberg'sche Familien Bibliothek. *Schloss Eferding*). On peut s’interroger sur l’intérêt de posséder un tel ouvrage dans leur bibliothèque. Il a ensuite appartenu à l'Österreich Bibliothek, dont l’ex-libris qui ne porte que les deux grandes lettres capitales O.B. recouvre totalement le cachet du précédent propriétaire, que l’on ne peut identifier que par transparence.

Juste un mot sur l’auteur du mémoire. Nous avons suivi René Favier, qui l’identifie dans un bon article de synthèse : Le marché de la viande à Grenoble au XVIIIe siècle. In: Histoire, économie et société. 1994, 13e année, n°4. pp. 583-604 (accessible sur Persée). Né à Grenoble en 1732 et mort à La Verpillière en 1807, Claude Gaspard Berger de Moydieu appartient à une famille de magistrats du Parlement du Dauphiné à Grenoble. Conseiller de ce Parlement de  1754 à 1775, il sera ensuite procureur général de 1779 à 1789, jusqu’à sa suppression. Il est aussi l’auteur d’une pièce Jouachim, bey de Tunis, ou le Saut périlleux. Tragédie burlesque en trois actes et en vers, 1781, A Tunis, de l'imprimerie du Divan [Grenoble], composé en 1763, à l'occasion des démêles du marquis Du Mesnil avec le parlement de Grenoble, ainsi que, selon Rochas, d’un mémoire sur la liberté des grains, autre sujet de prédilection des physiocrates.

Pour revenir à un deuxième ouvrage plus gastronomique (la liberté de vente de la viande de boucherie à Grenoble, est-ce vraiment de la gastronomie ?), c’est un exemplaire du tirage de tête de La cuisine dauphinoise à travers les siècles, par René Fonvieille, paru en 1983, qui vient lui aussi orner ma bibliothèque dauphinoise. 


C’est un des 8 exemplaires hors commerce reliés en maroquin par Daniel Saporito, un relieur grenoblois bien connu. 


Cet ouvrage, bien illustré, est une mine d’informations sur les plats régionaux, aussi variés que l’est la géographie de l’ancienne province. Je tiens à disposition la recette du gratin dauphinois telle que la préconise René Fonvieille.

Pour aller plus loin, sur le site Bibliothèque Dauphinoise, cliquez-ici.

samedi 14 juin 2014

Le Dauphiné illustré par Michel Béret

Michel Béret (1914-1966) est un graveur un peu tombé dans l'oubli. Le hasard d'un achat me l'a fait découvrir.

Il est né à Saint-Lattier (Isère) le 19 avril 1914. Surtout actif comme graveur (il semble aussi avoir été peintre, mais je n'ai pas trouvé de référence d'œuvres), il a illustré quelques ouvrages, essentiellement avec la technique du burin sur cuivre. Au sein de sa production, on peut relever : Images de Paris, 1948, Images d'Alsace, 1949, Douze Sonnets de Ronsard, 1950, Venise, masques et façades, 1953 ou Voltaire. Le Monde comme il va, 1964 ("Les Cent femmes amies des livres").
Il est décédé à Paris le 16 septembre 1966.

En 1956, il publie à compte d'auteur un recueil de 15 gravures au burin sur cuivre, pour illustrer Les mémoires d'un touriste, de Stendhal, pour tout ce qui concerne le Dauphiné. L'ensemble est présenté en feuilles dans un petit in-12 oblong, sous couvertures rempliées, dans une chemise illustrée, elle même contenue dans un étui illustré. C'est une publication de luxe, tirée à 185 exemplaires.


Etui et chemise

 Couverture illustrée d'une vue de Pont-en-Royans

Titre illustré d'une gravure représentant le Vercors

Cette vue de Grenoble est une bonne illustration de la qualité de la gravure de Michel Béret :


Parmi les 15 gravures, 4 représentent les Hautes-Alpes, n'hésitant pas à s'éloigner du texte de Stendhal. En effet, celui-ci n'a jamais vu la face sud de la Meije ou visité Saint-Véran. On lui pardonne cette "entorse", pour le plaisir de nos yeux.

La Meije

Briançon

Saint-Véran


Château-Queyras

Mon exemplaire n'appartient pas aux 35 exemplaires sur 185 du tirage de tête. Malgré cela, il contient un dessin original de l'auteur, sur calque, représentant la face sud de la Meije, qui a servi de modèle pour la gravure définitive (voir ci-dessus). Il vient enrichir ma collection des vues de ce sommet.






Pour finir :
Détail de la chemise, avec une vue de la vallée du Drac

Détail de l'étui avec les armes du Dauphiné


Pour consulter la page que j'ai consacré à cet ouvrage :
Stendhal. "Mémoires d'un touriste." Le Dauphiné, illustré par Michel Béret.


dimanche 8 juin 2014

Un libré en patois d'Aguillés : deux rares plaquettes en patois du Queyras

Au moment même où les langues régionales reculaient devant le double assauts des brassages de populations de l’ère industrielle et le développement de l'enseignement laïc et républicain, il se trouvait dans nos régions des érudits ou de simples amateurs qui essayaient de sauver ce qui restait de ces langues ancestrales. Dans les Hautes-Alpes, comme souvent ailleurs, le clergé et les notables locaux étaient à l'avant-garde de cette "défense et illustration" du patois local.


Ainsi, Jean Guérin (1838-1917), un prêtre originaire d'Aiguilles, dans le Queyras (Hautes-Alpes), membre d'une famille notable de la région (au moment de sa naissance, son père Jean Guérin est maire de la commune), a peu à peu accumulé des écrits en patois d'Aiguilles. Commencé en 1856, il a constitué en 1907 une petite collection de textes : contes, sermon, traduction des fables de La Fontaine, proverbes, argot (en réalité des mots familiers du quotidien), etc. Il décide alors de rassembler ces textes dans une petite plaquette :
Un libré en patois d'Aguillés (1856-1907), sous le pseudonyme de Jon Bourboun de la Béléèro (Il semble que Bourboun est le surnom de sa famille Guérin, surnom qui devait permettre de la distinguer des nombreuses autres familles Guérin d'Aiguilles).


A qui s'adresser pour imprimer cette plaquette ? Évidemment, il ne pouvait que demander à un autre Queyrassin voire même à un compatriote d'Aiguilles. Il se trouve qu'André Eyméoud, né à Aiguilles en 1868, qui est liée par sa mère à une des très importantes familles de Queyrassins négociants en Amérique du Sud, est imprimeur à Paris, depuis 1900. C'est donc lui qui assure l'impression de la plaquette, comme en fait foi la page de titre (sur André Eyméoud : cliquez-ici)

Pour l’anecdote, l'imprimerie, installée au 2 passage du Caire (IIearrondissement de Paris) dans une maison ornée de motifs égyptiens, a été photographiée par Atget vers 1907.


Le détail de l'enseigne d'André Eyméoud apparaît distinctement :


Le tirage a été réduit (combien ? 100, peut-être 200 exemplaires). Quelques années plus tard, deux de ses petits-neveux, Albert Guérin (Avignon 24/3/1893 – Buenos Aires 19/3/1974) et Prosper Guérin (Aiguilles 19/9/1894 – Aiguilles 11/9/1961), deux frères qui ont fait une carrière commerciale à Buenos Aires décident de donne une nouvelle édition en "foto (sic) impression", par les établissements Plantié de Buenos-Aires. Ils ajoutent seulement une planche liminaire avec un portrait de l'abbé Guérin et orne la couverture d'une photo de leur "petite patrie" : Aiguilles.



Ces plaquettes sont certes modestes, mais elles témoignent  d'un parler. Elles mériteraient d'être connues. Pourtant, elles sont d'une très grande rareté. On n'en trouve aucun exemplaire ni à la BNF (ce qui arrive souvent pour ce type d'impressions), ni dans les bibliothèques publiques en France (CCFr). En particulier, elles sont absentes du fonds dauphinois de la Bibliothèque Municipale de Grenoble. Pour ma part, j'avais acquis l'édition de 1907 en 2004 et je viens d'acquérir celle de 1949 ce mois-ci. Je ne les ai jamais vues auparavant.

Pour voir la page que je leur  consacre : cliquez-ici.

Pour conclure, quelques proverbes en patois d'Aiguilles :