dimanche 29 mars 2015

Bélôti, un enfant des Hautes-Alpes

Une naissance récente dans ma proche famille m'a remis en mémoire une petit fascicule acheté il y a quelques années : Bélôti, publié dans la collection « Bibliothèque de Travail - Collection de brochures hebdomadaires pour le travail libre des enfants ». Pour ceux qui s'intéressent à l'histoire de l'éducation, il s'agit de petits cahiers pédagogiques publiés en support de la démarche pédagogique appelée l'école Freinet, fondée par Célestin Freinet (pour aller plus loin : Pédagogie Freinet et Bibliothèque de Travail, sur Wikipédia).


Il s'agit du récit des 10 premières années d'enfance d'une petite fille, surnommée Bélôti, née en 1828, dans une famille de cultivateurs d'un village des Hautes-Alpes. L'intérêt du texte est qu'il contient de nombreuses notations sur les mœurs et coutumes de la petite enfance dans les Hautes-Alpes. A titre d'exemple, les soins apportés au nouveau-né :
On ne lave jamais Bélôti avec de l'eau.
De temps en temps, on lui passe sur les yeux du lait de sa maman. Le dimanche, on lui frotte sur tout le corps un peu de vin clairet sucré : on dit que c'est pour la fortifier.
On ne la baigne jamais.
On ne lui lave jamais la tête. On laisse venir sur son crâne une croûte de crasse noire : ça protège le cerveau, disent les grand-mères, et ça s'en ira tout seul, quand les cheveux auront poussé...
L'habillement d'un petit enfant :
Bélôti est maintenant un poupon de huit mois. On lui met une petite robe à corselet taillée dans une vieille jupe de sa grand-mère. Sur la tête, elle a toujours sa berre, grand bonnet à trois pièces que l'on garnit de laine frisée. On la chausse de bons bas tricotés et de petits souliers à barrettes faits par le cordonnier.
Sur les épaules, elle a son petit fichu fin qui empêche le cou et le menton de frotter sur la rude étoffe de la robe.
Ainsi vêtue, Bélôti ressemble à une toute petite grand-mère.
L'initiation précoce au travail :
Dès que Bélôti sait se servir de ses mains, on lui apprend à faire de petites choses utiles.
L'hiver, elle dévide la laine au dévidoir; elle défait les vieux bas, va jeter les cendres pour faire fondre la neige.
L'été, elle va chercher du crottin sur les routes avec son petit balai de bruyère et son petit panier d'osier : c'est pour fumer le jardin. Elle va aussi à la feuille morte pour faire la litière du bétail, et elle cueille des herbes pour les vaches et les petits veaux. Quand la moisson est finie, elle va glaner dans les chaumes.
A sept ans, elle est déjà une fillette travailleuse.

Dans la ronde du travail
Bélôti a maintenant dix ans. Elle doit travailler, gagner sa vie comme une grande personne.
Chaque saison lui apporte sa besogne.
L'hiver, elle apprend à tresser la paille, 3 pailles, 5 pailles, 7 pailles, 11 pailles ! Avec les tresses de paille, sa maman fait de grandes capelines pour le soleil et la pluie et de beaux cabas qu'on ira vendre à la foire.
Bélôti apprend aussi à filer le chanvre et la laine au petit rouet.
Elle sait tricoter des bas, raccommoder les vêtements. Elle sait aussi faire de solides boutons en fil de chanvre, pour les chemises des hommes.
L'été, Bélôti va garder les vaches dans les pâturages. Le dimanche, elle monte, là-haut, dans les hauts alpages, ramasser les violettes, les véroniques, la bétoine, l'absinthe, le thé des Alpes, toutes sortes de plantes médicinales, qu'on vendra aux foires d'automne pour faire un peu d'argent.
A dix ans, déjà, Bélôti gagne sa vie.
On y trouve des évocations de la vie quotidienne : le pain, le colporteur, les travaux des champs, la maison, etc., ainsi que certains usages : le baptême, le carnaval, etc. Une reproduction numérique est disponible sur le site de l'ICEM : cliquez-ici.


L'intérêt de cet ouvrage est qu'il est écrit par une institutrice des Hautes-Alpes, Julie Lagier-Bruno, née Julie Rostollan à Vars (Hautes-Alpes) le 8 octobre 1870, fille de Claude Rostollan, cultivateur, et Élisabeth Pellissier. Il est fort probable que ce récit soit directement issu des souvenirs d'enfance de la mère de Julie Rostollan, car celle-ci est née à Vars le 3 novembre 1828 (le texte parle du 19 novembre 1828) et Bélôti est un diminutif d’Élisabeth. C'est ce qui fait tout le prix de ce court texte. Les témoignages directs sur les mœurs et coutumes par ceux qui les ont eux-mêmes vécus sont souvent rares. La parole, dans ce domaine, est souvent celle des érudits locaux ou des chercheurs et moins celle des habitants eux-mêmes.

De son mariage avec Claude Lagier-Bruno, lui-même instituteur à Vallouise, Julie Rostollan aura plusieurs enfants, dont Elise Lagier-Bruno, l'épouse de Célestin Freinet. Ce fascicule de l'école Freinet est donc un travail de famille, puisque l'auteur est la belle-mère de Célestin Freinet et les illustrations, de sa femme Elise Freinet.

Voir une généalogie d’Élise Lagier-Bruno, épouse de Célestin Freinet : cliquez-ici.

Description de l'ouvrage


Mme Lagier-Bruno, institutrice en retraite.
Bélôti
Cannes, « Bibliothèque de Travail », n° 79, 1949, in-8° (229 x 155 mm), 24 pp., une photographie en noir et blanc dans le texte, nombreux dessins dans le texte, dont 2 fusains, couverture illustrée d'un fusain.
Les dessins sont d'Elise Freinet, née Lagier-Bruno.
La couverture imprimée sert de titre.


lundi 16 mars 2015

Une médaille moderne pour Gap

Médaille frappée à l'occasion des Journées Numismatiques de Gap, 6-7 juin 2014.
Vappincum est le nom antique de Gap.

Une fois n'est pas coutume, c'est une médaille que je présente aujourd'hui. Elle a été fondue à l'occasion des Journées Numismatiques de Gap, 6-7 juin 2014. Elle m'a été offerte par Jean-Pierre Garnier, l'auteur de la médaille, pour des raisons que l'on va bientôt voir.

Revers

Notice explicative


Les différentes contributions présentées lors de ces journées numismatiques ont été rassemblées dans un bulletin. Non seulement ces journées se sont déroulées à Gap, dans les Hautes-Alpes, mais de très nombreuses communications concernent ce département. Pêle-mêle, on y trouve des articles sur le trésor du Noyer, les monnaies de la Bâtie-Montsaléon, le journal de Fazy-de-Rame, le médailler du Musée départemental, etc. Rien qu'à ce titre, ce bulletin mérite déjà d'appartenir à une bibliothèque haut-alpine.


Mais, encore plus proche de ce que sont les centres d'intérêt de ce blog, on trouve : Paul Guillemin et la médaille du Club alpin français par Oscar Roty, une communication de Jean-Pierre Garnier sur une médaille dont le droit et le revers sont reproduits ci-dessous :



Cette médaille, gravée vers 1889,  a été donnée par Paul Guillemin aux Archives départementales des Hautes-Alpes en 1920. Pour la rédaction de cet article, j'ai apporté mes modestes lumières sur cette riche personnalité des Hautes-Alpes, qui a tant fait pour le département. En particulier, j'ai fourni ce beau portrait de Paul Guillemin, d'après une photographie de Jacques Garcin, photographe à Lyon, originaire du Queyras.


En remerciements, Jean-Pierre Garnier m'a offert une des épreuves de la médaille gravée pour cet événement.

lundi 9 mars 2015

Livres pour la jeunesse qui ont pour cadre la montagne et les Alpes dauphinoises

Je ne me suis encore jamais vraiment intéressé aux livres pour la jeunesse qui ont pour cadre la montagne. Autant je sais que le livre pour la jeunesse a maintenant ses collectionneurs, qui sont parfois prêts à payer fort cher des ouvrages (selon quels critères, je ne sais), autant je ne sais pas si le créneau plus restreint du livre de montagne pour la jeunesse a été plus particulièrement exploré. C'est le hasard d'une brocante à Chambéry qui m'a fait découvrir cet ouvrage. J'ai eu l’œil attiré par les illustrations, dont j'aime le style sobre, dépouillé et cependant évocateur. Et quand j'ai vu le mot Dauphiné en le feuilletant, ma décision était prise !
Il s'agit d'une enquête du style "club des cinq", mais je n'entrerai pas plus dans les détails. 





Paru en 1944, aux éditions Archat, il est illustré par A. Brunyer.

Qui est Jean des Brosses ? Je ne sais pas vraiment. Bien représenté dans le catalogue de la BNF, il est l'auteur de pièces de théâtre (plusieurs fois en collaboration avec Gabriel d'Hervilliez) et surtout de livres pour la jeunesse, dans l'esprit scoutisme (cliquez-ici) et énigme policière pour jeunes lecteurs. Les dates extrêmes de ses publications sont 1936 et 1959. S'agit-il de lui : cliquez-ici ?

L'illustrateur est A. Brunyer, dont on ne sait guère plus. Il semble s'être plutôt fait connaître comme affichistes.

Quant à l'éditeur, Archat, il était en même temps installé à Lyon, 7 place Antonin-Poncet et à Paris, 12, rue d'Anjou. Il a été assez actif pendant la Seconde guerre mondiale.

En fouillant dans ma bibliothèque, j'ai trouvé quelques autres livres pour la jeunesse qui ont pour cadre la montagne et, plus précisément, les Alpes dauphinoises.

D'abord un livre pour adolescent dont le héros, fasciné par une image de la Meije, se fait aide-berger à La Grave et découvre ainsi le monde de la montagne. C'est un récit d'initiation, illustré par Michel Gourlier :
Suzy Arnaud-Valence
La route de là-bas
Paris, Magnard, [1968], in-8°, 171 pp., culs-de-lampe, 8 planches hors texte (dessins en couleurs) dont une en frontispice, cartonnage de l'éditeur, jaquette illustrée d'un dessin en couleurs, rhodoïd.
Collection : "Fantasia", n° 95.


Un roman pour la jeunesse sur la vie d'une femme juive réfugiée dans le Queyras durant la guerre et sur la vie de son fils dans le Queyras d'après-guerre :
Zlata Pirnat
Comme une source
Paris, Magnard, (1971), in-8°, 184-[8] pp., vignettes gravées dans le texte, 8 planches illustrée de dessins en couleurs hors-texte d'après des dessins de Philippe Lorin, cartonnage de l'éditeur, jaquette illustrée en couleurs, jaquette rhodoïd.
Collection "Fantasia", n° 137.



Enfin, signé d'un illustrateur plus prestigieux, Samivel :
Micheline Morin
Trag, le Chamois
Paris, Delagrave, 1948, in-8°, 125 pp., 47 dessins dont 10 hors texte
Récit qui se passe dans le Combeynot, près du Lautaret.



jeudi 19 février 2015

Réponse à Michel Houellebecq

Les lecteurs du blog de la Bibliothèque dauphinoise risquent de s'interroger sur mon besoin soudain d'entrer dans les débats qui traversent la société française, par le biais d'une réponse à Michel Houellebecq. Certes, je ne cache pas que j'apprécie beaucoup cet auteur depuis le début, c'est-à-dire depuis l'Extension du domaine de la lutte. C'est d'ailleurs un des rares romanciers français actuels que je lis et le seul, ou presque, dont je lis tous les ouvrages. Mais c'est un point en apparence anecdotique, mais où l'honneur du Dauphiné est en jeu, qui m'amène à m'adresser à lui.

En effet, dans son dernier opus : Soumission, une courte séquence, celle de la mort de son père, se passe dans le massif des Écrins. Dans le chalet de son père, « situé sur les contreforts de la vallée de Freissinières » (p. 191), il découvre le paysage qu'il voit depuis la grande baie vitrée. La compagne de son père défunt lui présente : « En face, on voit le pic de la Meije. Et, plus vers le Nord, vous avez la barre des Écrins. » (p. 193)

Pour un auteur qui a écrit La carte et le territoire, il aurait au moins été nécessaire qu'il se munisse d'une carte avant d'écrire cela. A défaut de le faire, je vais moi-même lui présenter une carte pour rétablir la vérité. Comme on est tout de même sur la blog de la Bibliothèque dauphinoise, autant choisir une historique. Pour cela, j'utilise celle d'Henry Duhamel, qui sert de carte générale dans le Guide du Haut-Dauphiné, de W.A.B. Coolidge, H. Duhamel, F. Perrin, paru en 1887, premier guide sur le Haut-Dauphiné, à l'usage des randonneurs et des alpinistes.


J'ai reporté sur cette carte la vallée de Freissinières, la Meije et les Ecrins. Il apparaît clairement que ce qui est dit est impossible. Pour finir de s'en convaincre, il faut savoir que la barre des Écrins n'est visible d'aucun point habité, bien que point culminant du massif à 4103 m.


On pourra m'objecter qu'il s'agit de la liberté du romancier qui, tel Tolkien dans sa carte du pays de Mordor et de la Comté, invente un pays imaginaire. Objection acceptée... sauf que le massif des Écrins est vraiment quelque chose de trop important pour que l'on prenne tant de liberté avec lui. Il fallait que cela soit dit. C'est fait. Ma fierté de Haut-Dauphinois est ainsi préservée.

Par la magie du numérique (du digital, comme l'on dit aujourd'hui), voici la Meije et la barre des Ecrins réunies d'un seul point de vue :

Deux gravures extraites de : Les Alpes du Dauphiné, de E. Debriges (1885)

lundi 9 février 2015

Histoire géographique, naturelle, ecclésiastique et civile du diocèse d'Embrun, Antoine Albert, 1783

Parmi les départements français, les Hautes-Alpes est probablement l’un de ceux dont l’historiographie ancienne est la plus pauvre. Partie du Dauphiné, dont le territoire est presque entièrement inclus dans deux diocèses, ceux d’Embrun et de Gap, on ne compte que quelques ouvrages parus avant la Révolution. Le premier et le plus ancien sont les Essais d’Antoine Froment, qui ne concerne que Briançon et sa région. On peut aussi citer, toujours à Briançon, le mémoire historique de Jean Brunet inclus dans un travail sur l’Emphytéose de la Dîme. On comprend dans ces conditions tout l’intérêt que présente le travail du curé Albert : Histoire du Diocèse d’Embrun. Paru en 1783, c’est la première monographie sur toute la partie nord et est du département (Briançonnais, Queyras, Embrunais) incluse dans le dit diocèse.

Avant d’aller plus loin, quelques éléments de réflexion sur cette pauvreté historiographique. A la différence de nombreuses régions françaises, cette portion des Alpes a toujours bénéficié d’un niveau très élevé d’alphabétisation. Cela n’a probablement aucun effet sur l’activité éditoriale, car ce haut niveau état surtout tiré par un usage très pratique de la lecture et de l’écriture par les populations locales (rappelons que de nombreux hauts-alpins étaient colporteurs durant l’hiver). Cette pauvreté éditoriale est tout simplement due à la pauvreté du département. Relativement peu peuplé, sans bourgeoisie active, ni noblesse de premier plan, sans villes formant centres d’attraction régional, sans université, ni vie intellectuelle, il n’est pas étonnant qu’aucun auteur majeur ne se soit manifesté, ni n’est pu faire paraître son travail. Le seul foyer intellectuel est le collège de Jésuites d’Embrun. C’est d’ailleurs à Embrun que s’installe le premier imprimeur permanent du département : François Pierre Moyse, actif de 1776 à 1797, avec son fils (cliquez-ici).

C’est dans ce contexte qu’Antoine Albert, curé de Seyne dans les Alpes-de-Haute-Provence, s’attelle à la tâche d’écrire une histoire du diocèse. Originaire du Briançonnais, de Chantemerle, paroisse dépendant de Saint-Chaffrey,  il travaille à partir des années 1760 au premier ouvrage historique sur le diocèse d'Embrun, qui couvrait, dans les Hautes-Alpes, l'Embrunais, jusqu'à Chorges, le Briançonnais, le Queyras et dans les Alpes de Haute-Provence, l'Ubaye et le pays de Seyne. Avec ce travail, on dispose donc du premier ouvrage historique paru sur les Hautes-Alpes, sorti des presses du premier imprimeur dans le département. Il est paru anonymement en 2 volumes :
M.***. Bachelier en droit canonique & civil de la faculté de Paris, & Docteur en Théologie [Antoine Albert]
Histoire géographique, naturelle, ecclésiastique et civile du diocèse d'Embrun. Tome premier.
Histoire ecclésiastique du diocèse d'Embrun pour servir de continuation à l'Histoire générale du Diocèse. Tome second.
S.l.n.n. [Embrun, Pierre-François Moyse], 1783, in-12, [6]-XIV-562 pp.
S.l.n.n. [Embrun, Pierre-François Moyse], 1783 [1786], in-12, VI-501 pp.
Pour une description complète, cliquez-ici.


Des quatre parties qui composent l’ouvrage, celle qui a le plus de valeur pour nous est la deuxième : Des villes, des paroisses & communautés du diocèse d'Embrun, dont les renseignements sont de première main, soit suite aux observations directes de l'auteur, qui était originaire du Briançonnais, comme on l’a dit, soit grâce aux curés qu'il avait sollicités lors d’une enquête lancée en 1763. Par la fiabilité des informations, cela en fait une source encore largement consultée. La première partie du premier volume est : Du diocèse d'Embrun en général, en 6 chapitres. On y trouve des éléments intéressants sur la description d’un pays montagneux, vu par un homme du XVIIIe siècle, sur le mélèze et le chamois, sur le langage, sur les façons de s’habiller, sur les usages locaux. Le chapitre De l'établissement de la Religion chrétienne dans le diocèse d'Embrun, de ses progrès & des combats qu'elle a eu à soutenir contre les infidèles & les hérétiques, est intéressant par les longs développements sur l'histoire des hérésies et de tout ce qui a été fait pour les combattre : les Pétrobrusiens, les Vaudois et, surtout, les Protestants. On imagine bien que le curé Albert est le tenant d'une stricte orthodoxie et ne peut qu'être satisfait des persécutions qu'ont subies ces différentes hérésies.


De façon plus anecdotique, on apprend : « Un des mets le plus ordinaire pour les gens de la campagne, et même pour ceux des villes qui n'ont pas de facultés pour s'en procurer d'autres, ce sont les pommes de terre, à qui dans le pays on donne le nom de truffes [...]. Ces pommes de terre sont devenues communes depuis une cinquantaine d'années dans la plupart des endroits du diocèse d'Embrun. », ce qui nous confirme que l’attribution de l’introduction de la pomme de terre à Parmentier est abusive.

Les deux autres parties du deuxième volume sont :
Des archevêques d'Embrun, qui contient une notice pour les 88 archevêques d'Embrun depuis Saint-Marcellin, au IVe siècle,  jusqu'à Monseigneur de Leyssin, l'archevêque en place lors de la rédaction de l'ouvrage. Au passage, on note un soupçon de sympathie janséniste chez le curé Albert.
Du clergé séculier & régulier du diocèse d'Embrun.

C’est un ouvrage rare. Tous ceux qui ont écrit sur la bibliographie haut-alpine n’ont pas manqué de relever en même temps l’intérêt de l’ouvrage et sa rareté. Relativement bien présent dans les collections publiques (BNF, BMG, de nombreuses bibliothèques du sud-est), il est beaucoup plus rare sur le marché, surtout en bon état et en reliure d’époque. Pour ma part, en 20 ans de chine dauphinoise, c’est la première fois que je le voyais. On peut trouver parfois le premier volume seul, d’autant que, malgré la date portée sur le titre du second volume, celui-ci a paru au moins 3 ans plus tard, en 1786. Selon les érudits, le tirage serait de 500 ou 600 exemplaires, sans qu’ils nous disent d’où ils tirent cette information.

Il est tellement rare que dans les années 1950, l'Association des Hauts-Alpins de Toulon et du Var décide d'en donner une nouvelle édition, sous forme ronéotypée :
S.l.n.n.n.d. (Toulon, Association des Hauts-Alpins de Toulon et du Var, 1959), in-4°, 2 volumes, [16]-316 pp. et [6]-265-[1] pp.



L’ouvrage a été entièrement transcrit par M. Rappelin, président de l'Association et reproduits par copies stencils. Tiré à 350 exemplaires numérotés non mis dans le commerce, cette réédition est presque aussi rare que la première. Il n'en existe aucun exemplaire à la BNF et au CCFr.


Plus récemment, en 2006, les Éditions Transhumances ont donné une réédition partielle, contenant les notices des communes des Hautes-Alpes, extraites de la deuxième partie du premier volume : Des villes, des paroisses & communautés du diocèse d'Embrun. C'est la partie la plus intéressante de l'ouvrage.


Au passage, j’ai travaillé à une notice biographique du curé Antoine Albert (cliquez-ici), où j’ai soumis à la critique raisonnée les informations des 3 érudits qui ont écrit sur lui (Alfred Rochas, Aristide Albert et le chanoine Sylvestre), le dernier cumulant dans sa notice les erreurs des deux premières. Certes, cela ne change pas la face du monde, mais il est toujours nécessaire de revenir aux sources pour démontrer que l'on ne sait pas quelles ont été les activités du curé Albert avant sa nomination à la cure de Seyne en 1756, qu'en aucun cas il a été curé de Château-Ville-Vieille (Château-Queyras) ni l'auteur des notes sur l'invasion de 1692 dans le Livre vert de cette commune et enfin qu’il n’est pas mort le 15 août 1804, mais le 14 août.

Signature d'Antoine Albert au bas d'un acte dans les registres paroissiaux de Seyne

Chantemerle
Chantemerle

mardi 27 janvier 2015

Exposition Dominique Villars à Grenoble




L’année 2014 marquait le bicentenaire de la disparition de Dominique Villars (1745-1814). Cette nouvelle exposition évoque le parcours singulier de cet homme, botaniste humaniste, né au cœur du Champsaur.
Fort de sa passion pour la nature et les plantes, il mène diverses excursions dans les massifs du Dauphiné et dresse un catalogue : L’ Histoire des plantes de Dauphiné, une flore de référence. Ce travail lui confère le rang de savant au sein d’ un réseau naturaliste qui se tisse progressivement en Europe au XVIII e siècle. Montagnard et médecin, il pressent les atouts de la montagne, la qualité de l 'air et ses bénéfices sur la santé. Éclairé, il s ’attache à promouvoir la réforme de l’ enseignement de la médecine à Grenoble. Professeur, directeur du Jardin botanique de Grenoble, il traverse la seconde partie du XVIIIe siècle, témoin et victime des changements politiques, des avancées scientifiques et des réformes. En 1803, avec la suppression de l’ Hôpital militaire, il perd son poste de médecin. N ’obtenant pas de place à l’ Hôpital civil, il est contraint de quitter Grenoble en 1805, pour Strasbourg. Sa mort interrompt sa carrière : il est alors âgé de 68 ans.

J'ai contribué à cette exposition en prêtant quelques ouvrages :

 Flora Delphinalis, 1785

Prospectus de l'histoire des plantes de Dauphiné, 1779

Bibliothèque du Dauphiné, de Guy Allard, revue par Chalvet. 
Exemplaire de Dominique Villars

Notice autobiographique de Dominique Villars, 
dans son exemplaire de la Bibliothèque du Dauphiné

Renseignements pratiques

Musée grenoblois des Sciences médicales, Grenoble

Horaires d’ouverture :
L’exposition est ouverte le mardi de 14h à 17h, le mercredi de 12h à 17h et le jeudi de 14h à 18h.

Pour plus d'informations : cliquez-ici.

lundi 19 janvier 2015

Guide bleu illustré des Alpes françaises, Stéphane Juge

Il y a plusieurs façons de faire un guide touristique. Quand on pense que son pays, voire sa petite patrie, n’est pas assez mis en valeur, le mieux est d’en faire un. C’est probablement ce qu’a dû penser Stéphane Juge, un journaliste  parisien. Parisien, il l’était dans les années 1890, mais ses lointaines origines se trouvaient dans les Hautes-Alpes et, encore plus précisément, dans le Haut-Oisans, à Villard d’Arène où, nous dit-il : « L'auteur de ce guide s'honore de descendre d'une vieille famille d'instituteurs de Villard-d'Arène, dont plusieurs représentants aujourd'hui exercent encore le professorat dans les départements des Hautes-Alpes, de la Loire et du Rhône. »
Stéphane Juge, caricaturé par son ami Eugène Tézier.

Il en est résulté le Guide bleu illustré des Alpes françaises (1894), où le Dauphiné est particulièrement bien représenté, et plus précisément la Grave et le massif de la Meije, à cause de l'origine familiale de l'auteur et du parti pris d'une approche plus personnelle, voire subjective, de la description touristique. Stéphane Juge l’annonce lui-même « Ce livre est donc un témoignage d'admiration affectueuse ». Ce guide est plus particulièrement destiné aux alpinistes et randonneurs (le terme n'était pas alors utilisé), plutôt qu'aux touristes intéressés par l'histoire et les monuments. Il contient en particulier un long récit d'une ascension de la Meije par l’auteur.
Un décompte du nombre de pages montre que le Dauphiné est proportionnellement mieux servi. Si on entre dans le détail, Chamonix a droit à 19 pages quand La Grave et sa région est décrite sur 36 pages. Je vous laisse découvrir sur la page que je lui ai consacrée : cliquez-ici. Ces quelques images de la 2e édition de 1896 nous permettent de nous faire une idée de l’ouvrage.



Trois planches :


 
Stéphane Juge dirigeait alors une agence de presse, le Service central de la Presse, qui a édité l’ouvrage. Cela explique qu’il ait fait appel à de nombreux représentants de la presse parisienne, comme Georges Montorgueil, Henry Fouquier, etc. pour des textes introductifs. De même, que ce soient ses « exploits » d’alpiniste (ascension de la Meije en août 1893 qui a fait l’objet d’un compte-rendu dans La Croix, Le Figaro, etc.), ses excursions hivernales (quatre articles dans Le Temps en mars 1895) ou ce guide (compte-rendu flatteur dans Gil Blas), tous ont fait l’objet d’une belle couverture médiatique, pour utiliser un terme moderne, dans la presse de l’époque.

Il a aussi voulu soigner sa notoriété personnelle, et la publicité de son guide, dans le milieu de l’alpinisme dauphinois. Pour cela, Stéphane Juge n'a pas ménagé ses efforts pour se faire admettre. Il adhère à la Société des Touristes du Dauphiné en mars 1893. Les bulletins de 1893, 1894 et 1895 annoncent ses ascensions. Malgré cela, l'accueil critique du guide est mitigé. Ni l'Annuaire du Club Alpin français, ni l'Annuaire de la Société des Touristes du Dauphiné n'ont annoncé la parution du guide. Il est seulement référencé, sans commentaire, dans le Bulletin de la Société d'Études des Hautes-Alpes, année 1894. Pis, dans l'Annuaire de 1896 de la Société, il reçoit le coup de grâce, de façon assez indirecte. Dans une Bibliographie topographique de la région, au détour du commentaire sur le Guide du touriste en Savoie, de A. Weissen (p. 316), un avis, sans appel, est donné : « Publication peu sérieuse, très supérieure toutefois au Guide-Bleu de S. Juge. »

Une façon peu orthodoxe de faire de l'alpinisme.

C’est probablement pour cela que l’on entend plus parler de lui dans les Alpes dauphinoises après cette date. Dans ce milieu, comme dans d’autres, il faut savoir se faire admettre, faire ses preuves. Alors, peut-être que l’on reconnaîtra vos mérites. Mais cela ne se fait pas en 3 ans, surtout si l’on est parisien ! Après tout cela, il préfère d’ailleurs se consacrer à l’élevage des pur-sang. Après avoir quitté Paris, où il était journaliste à l’Écho de Paris, on le retrouve à Villechétive dans l’Yonne, avant la Première Guerre Mondiale, à Meuvaines dans le Calvados, puis, pour finir, il est propriétaire d'un haras dans la Sarthe, à la Potardière, sur la commune de Crosmières, dans les années 1930. Tout cela nous éloigne des Hautes-Alpes. L’âge et la fortune aidant, il est loin le temps où Stéphane Juge chantait la simplicité du pays de ses ancêtres.

Le haras de la Potardière

Il n'existait aucune notice biographique de Stéphane Juge. J'ai constitué une notice à partir de :
- recherches dans l'état civil de Saint-Étienne, Anse (Rhône) et Paris.
- recensements Villechétive (Yonne) et Crosmières (Sarthe).
- informations trouvées grâce à Gallica, Google Books et Archive.org, recoupées et synthétisées.
Vous pouvez la consulter : Stéphane Juge.