mercredi 7 novembre 2018

Deux plaquettes pour l'histoire d'Embrun et des Hautes-Alpes

Je m'aperçois que cela fait très longtemps que je n'ai pas partagé une trouvaille, un livre, une image sur le Dauphiné ou les Hautes-Alpes. Mon esprit a peut-être été occupé à autre chose. Il est vrai aussi que mes découvertes commencent à se faire plus rares. Probablement qu'ayant une bibliothèque déjà bien fournie, il est difficile de faire autant de découvertes que lorsque, il y a vingt ans, j’entreprenais de me constituer avec patience et persévérance une bibliothèque dauphinoise. Je pense aussi que le marché du livre ancien se transforme. Est-ce une impression, les beaux livres se font rares ? Malgré cela, ces derniers mois, j'ai enrichi ma bibliothèque d'une petite rareté briançonnaise, de 2 plaquettes haut-alpines et d'un ouvrage à la marge de mon intérêt pour les Hautes-Alpes. Dans ce message, je vais présenter deux petites plaquettes qui concernent l'histoire d'Embrun et, plus généralement, des Hautes-Alpes.

Fêtes célébrées à Embrun, 1816

En 1816, la toute jeune Restauration tente d'asseoir son pouvoir dans le pays et de tourner la page de l'aventure impériale. Les Hautes-Alpes, terre bonapartiste, ont toujours montré une certaine tiédeur vis-à-vis de la monarchie restaurée. Est-ce pour cela que le moindre événement pouvant glorifier les Bourbons était l'occasion de festivités et de marques d’allégeance au nouveau pouvoir ? Est-ce pour cela que les autorités du département, parfois "compromises" avec l'Empire, ne voulaient pas manquer une occasion de montrer leur fidélité à la dynastie restaurée ? Dans un département pauvre en personnes de talents, c'était souvent les mêmes administrateurs que l'on retrouvait sous l'Empire et la Restauration. C'est probablement pour toutes ces raisons que le simple passage du neveu du roi, le duc d'Angoulême, devient l'occasion de festivités qui sont ensuite relayées par un compte-rendu, évidemment dithyrambique, des événements. Le tout se retrouve dans cette petite plaquette :

Fêtes célébrées à Embrun, à l'occasion du passage de Son Altesse Royale, Monseigneur le Duc d'Angoulême, en juillet 1816
Gap, J.B. Genoux, Imprimeur de la Préfecture, s. d. [1816], in-8°, 24 pp.


Le duc d'Angoulême est passé à Embrun les 16 et 17 juillet 1816. Les autorités espéraient qu'il repasse le 18 juillet 1816. Cela ne s'est pas fait, le duc est retourné par le Lautaret, mais les Embrunais ont tout de même organisé un nouveau banquet et un bal. Cette plaquette contient le récit de ces passages, le relevé fidèle de toutes les inscriptions commémoratives portées sur les différents arcs de triomphe placés aux portes de la ville et dans la ville elle-même, les discours et les chansons. Parmi les chansons spécialement composées pour ces festivités, on trouve des Couplets dédiés aux Dames d'Embrun, signé par Gimel, des Couplets composés par M. Farnaud, médecin, une Ode présentée à Son Altesse Royale, Monseigneur, Duc d'Angoulême, dans le grand cercle des Dames, une Cantate de la composition de M. Blanc. Enfin, M. Bonnafous, maréchal-de-logis de  la Garde nationale à cheval du Département a chanté quelques couplets, pieusement reproduits dans cet opuscule.

Louis-Antoine d'Artois, duc d'Angoulême (1775-1844)
Tout cela n'en fait ni une œuvre littéraire, ni un témoignage historique particulièrement marquant. En revanche, c'est une époque, avec ses rites et sa sociabilité, qui nous est donnée à voir.

On trouve dans le Fonds dauphinois de la Bibliothèque Municipale de Grenoble, un manuscrit d'Antoine Farnaud intitulé : Fêtes d'Embrun à l'arrivée de S.A.R. Mgr le Duc d'Angoulême. Juillet 1816. Ce document peut laisser penser qu'Antoine Farnaud est à l'origine de cette publication, en rassemblant les éléments (discours, chansons, inscriptions) et en rédigeant le récit qui assure la cohérence de l'ensemble. Cette petite plaquette anonyme n'est donc peut-être pas aussi gratuite que cela. En 1816, Antoine Farnaud n'a plus de responsabilité publique. Probablement que cette publication est une façon de faire oublier son attitude lors du passage de Napoléon à Gap en mars 1815, qui lui valut sa révocation. Il travaillait ainsi à son retour en grâce. Cela a fonctionné, puisqu'il a été nommé secrétaire général de la préfecture en 1817. Antoine Farnaud a servi avec constance tous les régimes politiques, avec un art consommé du "retournement de vestes". Il était ce que l'on appelle une girouette politique. Peut-être aurait-il pu dire, avant un fameux homme politique : "Ce n'est pas la girouette qui tourne, c'est le vent."

Cet ouvrage, certes mineur, n'est présent que dans le Fonds dauphinois de la Bibliothèque Municipale de Grenoble et à la bibliothèque des Archives départementales des Hautes-Alpes. Pour les plus curieux, il a été numérisé : cliquez-ici.

Pour finir, il a été imprimé par Jean-Baptiste Genoux, à Gap, un imprimeur dont on sait peu de choses. Les quelques recherches que j'ai faites sur lui me montrent qu'il y aurait quelque chose à dire sur lui et l'histoire de l'imprimerie en général.

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Essai sur l'application des condamnés à la détention à des travaux d'utilité publique, 1848

Il s'agit d'une lettre adressée au ministre de l'Intérieur par le commissaire du gouvernement des Hautes-Alpes Chanal pour défendre l'utilité du travail pour les détenus, sur la base de la situation à la maison centrale d'Embrun. En effet, le ministre de l'Intérieur Ledru-Rollin avait promulgué un décret supprimant le travail dans les prisons, pour ne pas faire de concurrence aux travailleurs « libres ».



Dans cette lettre, Chanal minimise cette concurrence, tant pour le tissage que pour le travail artisanal.Sur ce dernier point, il avance un argument assez curieux. Il y a une « telle mal-façon des produits » fabriqués par les détenus – cordonnerie en l'occurrence – qu'ils ne peuvent concurrencer ceux fabriqués à l'extérieur. Le reste de l'essai est surtout une réflexion sur le travail à l'extérieur de la prison, dans des chantiers encadrés (pp. 8-13). Il propose d'employer les détenus au percement d'un tunnel projeté « à travers la montagne de Bayard, pour donner passage à la fois à un canal d'irrigation et à une rectification de route. Ce tunnel n'aura pas mois de 3,422 mètres. » Il envisage ensuite tous les aspects : risque d'évasion, organisation, dépenses, coûts de la main d’œuvre des détenus, etc

Maison centrale d'Embrun, ancien collège des Jésuites, puis caserne Lapeyrouse.



Suite à la Révolution de 1848, le ministre de l’Intérieur Ledru-Rollin a institué les commissaires du gouvernement, en lieu et place des préfets, et a procédé à un renouvellement important du corps préfectoral. Dans les Hautes-Alpes, il a nommé  François Victor Adophe de Chanal à la place de Toussaint Curel, en poste depuis 1840. Ce commissaire du gouvernement républicain, ancien militaire, a été en poste du 19 mars 1848 au 2 juin 1848, avant de partir dans le Gard.


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