dimanche 5 juillet 2020

Enchères et rareté par l'exemple

Les ventes aux enchères sont une source inépuisable de surprises. Des livres que l'on peut penser très recherchés partent, lorsqu'il partent, à des prix dérisoires. Des livres, que l'on peut penser sans grand intérêt finissent par atteindre des prix que l'on n'aurait pas imaginés. Une vente très récente (1er juillet) m'a permis de vérifier que, bien annoncé, un livre peut parfois dépasser tout ce que l'on considère comme un prix raisonnable.

Le comte d'Hauterive

Lorsque j'ai acheté le samedi 5 mars 2005, si j'en crois mes notes, au regretté Salon du livre et papiers anciens de la Porte de Champerret, un exemplaire des Quelques conseils à un jeune voyageur, je ne pensais évidemment pas avoir acquis une précieuse rareté. Pourtant, un exemplaire vient de se vendre plus de 1000 € le 1er juillet dernier lors de la vente en question (voir le lot).
 


Qu'est-ce qui m'attirait dans cet ouvrage dont le titre, c'est le moins que l'on puisse dire, n'appelle par le chaland ? C'est d'abord l'auteur, Maurice-Alexandre Blanc La Nautte, Comte d'Hauterive, un haut-alpin un peu oublié. Né à Aspres-lès-Corps le 14 avril 1754 et mort à Paris le 27 juillet 1830, Maurice Alexandre Blanc La Nautte (ou La Naute) a mené une carrière diplomatique sous l'Empire et la Restauration, au ministère des Affaires Étrangères, dont il fut en particulier le garde des archives. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont De l'État de la France à la fin de l'An VII et Éléments d'économie politique, paru en 1817. Il a été fait comte d'Hauterive en 1809.
 
L'autre raison est qu'il s'agissait d'un exemplaire de la bibliothèque dauphinoise Couturier de Royas, bien relié par Guetant à Lyon.
 

Quant au contenu, c'est un ouvrage destiné aux jeunes gens du Ministère des Affaires étrangères qui sont amenés à voyager. L'auteur leur donne une méthode et des conseils pour rassembler des informations et les mettre en forme pour pouvoir ensuite les exploiter. Il s'agit de recueillir les informations sous forme de fiches, qu'il appelle des Notes indicatives. Il donne la liste des thèmes sur lesquels le "jeune voyageur" doit s'informer : le système financier, le système judiciaire, etc., en insistant plus particulièrement sur les renseignements de population. Les exemples qu'il donne concernent le Brésil, ce qui peut laisser penser que ce petit livre appartient à la bibliographie brésilienne.
 
Ce qui peut donner l'impression d'une grande rareté est cet avis sur la page de titre qui ne porte aucune indication d'édition, ni d'auteur (voir ci-dessus) :
Nota. Ce travail n'est imprimé que par épreuve et n'est pas destiné au public. Les jeunes gens, pour qui il a été fait, sont priés de s'en réserver exclusivement l'usage, et sur-tout de ne pas le communiquer à des personnes qui soient étrangères ou indifférentes au service. Chaque épreuve portera un numéro, qui sera inscrit sur un registre avec le nom de la personne à qui cette épreuve a été confiée.

La première page porte la date : 14 avril 1826 et la dernière, l'indication "A Paris, de l'Imprimerie Royale".
 
Certes, Paul Colomb de Batines, dans l'Annuaire bibliographique du Dauphiné pour 1837, précise que cet ouvrage est "fort rare". Mais enfin. Dans les bibliothèques publiques de France, il n'y a pas moins de 18 exemplaires (source : CCFr). On a connu des livres plus rares, même si l'on pourrait me rétorquer que, justement, parce que la majorité des exemplaires sont dans des bibliothèques, cela rend d'autant plus rares les exemplaires encore disponibles sur le marché. Actuellement, il y a sur Internet un exemplaire à vendre, provenant de la bibliothèque d'un bibliophile oublié des Hautes-Alpes, Clément Amat. En plus, il est proposé à un prix quatorze fois inférieur à celui de la vente aux enchères, alors que le mien n'était "que" sept fois moins cher. Je sais des livres qui sont en même temps absents ou presque absents des bibliothèques publiques et fort rares sur le marché. C'est d'ailleurs là que réside la vraie rareté.
 
Cela étant dit, je ne voudrais pas que l'amateur qui a acheté ce livre pense qu'il a fait une mauvaise affaire (j'allais dire qu'il s'est laissé entrainer par le savant "habillage" des maisons de ventes aux enchères, mais cela dépasse ma pensée...). Peut-être est-ce moi qui possède un exemplaire que j'ai eu la chance d'acheter à bon prix et dont je ne soupçonne pas la valeur !
 
Tout est dans tout et le contraire de tout. Je ne sais en définitive que conclure !
 


Pour finir, en parlant, et de rareté, et du comte d'Hauterive, il me semble qu'un des 26 exemplaires de la notice biographique parue en 1839 en "jette" plus, surtout lorsqu'on sait que des 26 exemplaires imprimés, dont 25 sur papier de Chine et un sur papier couleur de chair, quatre sont conservés dans des bibliothèques publiques
 

et (accessoirement), un dans ma bibliothèque.

jeudi 18 juin 2020

Histoire de la vie de Charles de Créquy de Blanchefort, Duc de Lesdiguières, Nicolas Chorier, 1683

Le confinement et une belle vente à Dijon m’ont offert l’occasion de me replonger dans la bibliophilie dauphinoise. Depuis longtemps, je collectionne les ouvrages de Nicolas Chorier. L’exemplaire proposé présentait tout ce qui peut en faire un exemplaire désirable. Un texte rare, une belle provenance, dans une belle reliure janséniste de la fin du XIXe par un relieur lyonnais. C’est ainsi que l’Histoire de la vie de Charles de Créquy de Blanchefort, Duc de Lesdiguières, publiée à Grenoble en 1683, vient de rejoindre ma bibliothèque.


C’est une biographie de Charles de Créquy de Blanchefort (ca. 1571 à Canaples (Somme) - 17 mars 1638 à Breme (Italie)), 2e duc de Lesdiguières et pair de France (1626-1638), qui a été fait maréchal de France en 1626, en même temps que son beau-père était nommé connétable. Il a successivement épousé les deux filles de François de Bonne, duc de Lesdiguières et de son épouse Marie Vignon : Madeleine de Bonne (1576-1620) et Françoise de Bonne.


J’ai décrit plus précisément cette édition sur la page que je lui consacre. Je vous y renvoie (cliquez-ici).

Cette acquisition a aussi été l’occasion pour moi d’enrichir ma collection d’ex-libris dauphinois. En effet, cet exemplaire provient d’un célèbre bibliophile lyonnais, Joseph Nouvellet, né à Lyon le 30 décembre 1840 et mort à Saint-André-de-Corcy (Ain) le 20 janvier 1904 (sauf erreur de ma part, je suis le premier à donner les date et lieux de décès exacts de ce bibliophile), dont la bibliothèque a été vendue en 1891 : Catalogue de l'importante et magnifique bibliothèque de M. X. ... de Lyon ... vente aux enchères publiques à l'Hôtel des ventes à Lyon, le lundi 14 décembre et 8 jours suivants, Lyon, 1891, avec Louis Brun, libraire à Lyon, comme expert.


Malgré toutes mes recherches, je n’ai pas trouvé de numérisation en ligne de ce catalogue, ce qui fait que je n’ai pas pu vérifier que cet exemplaire avait été vendu à cette date. Il contient un feuillet ajouté à la reliure avec quelques notes de Joseph Nouvellet, complétées par une autre main, probablement d’un des autres propriétaires de cet exemplaire.


Complément : Après la publication de ce message, un lecteur de ce blog m'a sympathiquement envoyé une image du catalogue Nouvellet où l'on voit que cet exemplaire a été proposé sous le n° de lot 991.


On pourra aussi constater que l'expert s'est contenté de recopier les notes de Joseph Nouvellet dans sa notice...


Je me suis livré sur cet ouvrage à une petite enquête comme je les aime qui m’a conduit à penser que l’édition originale n’était pas cette édition de 1683 chez François Provansal, à Grenoble, mais une édition antérieure de deux ans, de 1681, chez Louis Nicolas, à Grenoble. Seule la Bibliothèque Nationale de France conserverait un exemplaire de cette édition originale et quelques exemplaires ont gardé la page de titre de l’original pour le second livre. Pour ceux que passionnent ce type d’enquête bibliographique, je les renvoie aussi à la page que j’ai consacrée à cet ouvrage. Juste pour conclure, que ce soit 1681 ou 1683, l’impression est probablement de François Provansal et seules les pages de titre ont été changées en 1683 lorsque l’imprimeur François Provensal est aussi devenu libraire à Grenoble en rachetant le fonds de Louis Nicolas et donc les feuilles d’impression qu’ils avaient faites pour lui.

Dans le cours de mes recherches, j’ai été amené à consulter l’exemplaire numérisé de l’University of Michigan, sur Google Books. En général, ils effacent les photos de doigts ou de tous autres moyens utilisés pour tenir l’ouvrage ouvert. Pour cette numérisation, seule un page a conservé la photo originale du doigt de l’opératrice de numérisation dont on peut admirer l’ongle savamment peint. Pour un ouvrage du XVIIe siècle, ce n’était pas le moins que de se décorer les ongles de façon aussi élaborée.


jeudi 14 mai 2020

Le Lautaret par Joanny Drevet

Il y a plus de 10 ans, peut-être vers 2008, lorsque mon site Bibliothèque Dauphinoise commençait à acquérir une certaine notoriété, j'avais été contacté par Noël Hermet.

Noël Hermet était, entre autres, un collectionneur d'ouvrages et d’œuvres sur les Alpes et la montagne. Il m'avait alors contacté à la suite de ma description de l'ouvrage de Pierre Scize, En Altitude, qui contient des illustrations (eaux-fortes et héliogravures) par Joanny Drevet. Il faisait partie de ces collectionneurs qui se passionnent pour cet artiste qui a été très actif dans les Alpes, en Savoie et en Dauphiné, artiste me semble-t-il un peu délaissé aujourd'hui. Noël Hermet m'avait alors envoyé une photo de ce dessin original représentant le col du Lautaret le 10 mai 1929. J'avais beaucoup apprécié le geste.


Joanny Drevet a ensuite utilisé ce dessin pour l'eau-forte qui illustre En Altitude (en face de la p. 32) :


La gravure tirée du dessin est sensiblement plus petite 88 x 126 mm. que le dessin original : 130 x 190 mm. On retrouve sur la gravure la même faute que sur le dessin : « Lautare » au lieu de Lautaret.

J'avoue que la gravure, plus que le dessin, rend beaucoup mieux cette atmosphère très particulière  des journées grises, alors que la neige couvre encore le sol. Souvent, cette lumière est annonciatrice de la neige, même si la date du dessin peut plutôt laisser penser à l'arrivée de la pluie.

Noël Hermet s'était fait graver un bel ex-libris, qu'il m'avait aussi envoyé. J'ai été d'autant plus sensible à cette intention, qu'il avait choisi la Meije comme illustration principale.


Il avait joint une notice explicative sur ce ex-libris : Ex-Libris Noël Hermet. Vous verrez que son autre sujet de prédilection était le Sahara.

J'ai ensuite eu l'occasion de le rencontrer sur les différents salons de livres de montagne et de dîner avec lui lors de ces dîners de bibliophiles de montagne. J'ai alors pu apprécier la personne, après ces premiers échanges par mail.

Noël Hermet est décédé en février 2019. Sa bibliothèque et ses collections ont été dispersées les 24 et 25 avril dernier. J'en ai profité pour acheter, entre autres, ce dessin original qui appartient désormais à ma collection. C'est aussi une forme de devoir de mémoire que d'assurer une continuité entre collectionneurs, par delà la mort, pour cette œuvre fragile.

Le catalogue de la vente, accessible à ce lien, Bibliothèque de montagne Noël Hermet, contient un beau portrait de Noël Hermet par Jacques Perret.

jeudi 26 mars 2020

Le journal et les lettres de F. F. Tuckett

La publication des journaux et lettres de Francis Fox Tuckett en 1920 est un ouvrage curieusement mal connu et jamais cité. Il est pourtant très intéressant pour l'histoire de la découverte du massif des Écrins. Relativement courant dans les bibliothèques anglaises et américaines, je n'en ai localisé qu'un seul exemplaire dans les bibliothèques en France (source CCFr), à la médiathèque de Chambéry. Il n'existe pas de version numérisée sur Internet, même sur des sites riches comme archive.org ou HathiTrust.  J'en connaissais l'existence grâce à la bibliographie de Jacques Perret, mais c'est suite à l'achat d'un exemplaire à un libraire anglais que j'ai pu le découvrir.


Francis Fox Tuckett a exploré le massif des Écrins en juillet 1862. Il a publié le récit de son exploration et de ses observations dans un article paru dans la 2e série de la revue de l'Alpine Club Peaks, Passes and Glaciers en 1863. Ce texte est bien connu et facilement accessible. Lors de ce séjour dans le massif, il a tenu un journal de voyage et écrits des lettres, comme il l'a fait pour toutes ses explorations dans les Alpes entre 1854 et 1876. C'est le Reverend W.-A.-B. Coolidge qui a assuré la transcription et la publication de ces documents dans cet ouvrage paru en 1920 : A Pioneer in the High Alps. Alpine diaries and letters of F. F. Tuckett, 1856-1874.


Un seul chapitre concerne le Dauphiné : V - Eastern Graian Alps, Monte Viso, Dauphiné Alps (pp. 119-146).  Certes, il ne nous apprend rien de nouveau. Pourtant, ce journal et ces lettres présentent un double intérêt. D'abord, ils donnent des renseignements sur le quotidien de ce voyage, qui n'apparaissent pas dans l'article qui le relate : les horaires, les lieux où ils ont dormi, les personnes qu'ils ont rencontrées, le temps qu'il à fait, les tracas du quotidien des voyageurs, etc. Tout cela, F. F. Tuckett le restitue avec une pointe d'humour anglais. Tous ces aspects ont été éliminés ou atténués dans l'article paru. Ensuite, l'autre intérêt est qu'ils ont été écrits sur le vif et permettent ainsi de mesurer l'incertitude sur la topographie interne du massif. Pourtant, F. F. Tuckett disposait d'une reproduction des minutes de la carte d’État-major que lui avait fournie le dépôt de la guerre (l'ancêtre de l'I.G.N.). Malgré cela, il a parfois beaucoup de mal à clairement identifier les sommets. Il confond la Meije et le Goléon, ce qu'il corrige lui-même dans le journal. Il se trompe sur les altitudes relatives des sommets. Ils clarifient des points pourtant déjà bien connus des ingénieurs de la carte : la distinction entre le sommet du Pelvoux, la crête du Pelvoux et Ailefroide, ainsi que l'existence d'un sommet plus haut que le Pelvoux.

Un autre intérêt de cette publication est de voir comment l'histoire est écrite par Coolidge qui n'hésite pas à attribuer à F. F. Tuckett le mérite de ces clarifications : « Tuckett cleared up two very important topographical points : (1) that the Ailefroide and the Crête du Pelvoux are distinct peaks, and (2) that the Ecrins is distinct from both the Pelvoux and the Ailefroide, and is the culminating summit of the entire region. » [Ailefroide et la Crête du Pelvoux sont des sommets distincts et Les Écrins sont distincts du Pelvoux et d'Ailefroide, et c'est le point culminant de la région.]

W.-A.-B. Coolidge est un érudit plutôt consciencieux et fiable, mais il a été victime d'un biais qui lui a fait attribuer à tous les grimpeurs et les explorateurs anglais ou américains des mérites supérieurs aux autres, en particulier aux Français. Rappelons qu'il a traité le guide Gaspard de chasseur de chamois, pour dévaloriser l'exploit de la première de la Meije dont il pensait que les Anglais devaient naturellement être les auteurs. Ce biais lui a aussi fait écrire des choses comme cela, à la suite du récit de Tuckett de la première visite au Glacier Blanc et du passage du col des Écrins : « Hence 12 July is a very important date in the history of the exploration of the High Alps of Dauphiné. » [« Le 12 juillet est donc une date très importante dans l'histoire de l'exploration des hautes alpes du Dauphiné. »] Dans le même ordre d'idée, il ne se fait pas faute de noter toutes les premières qui ont pu être réalisées par F. F. Tuckett, mêmes les plus modestes, comme le passage du col du Sélé.

Pour rendre justice à F. F. Tucket, rappelons que c'est Coolidge qui attribue ces mérites à Tuckett, alors que lui-même se montre beaucoup plus modeste dans ses articles. Jamais il ne s'attribue un quelconque mérite. En général, il garde un ton neutre, en ne faisant que rapporter ses propres observations et ses questionnements. Il ne les présente pas comme des « découvertes ».

L'extrait des minutes de la carte d'Etat-Major au 40.000e (accessible sur le site Geoportail),  montre que ces points de clarification étaient bien l’œuvre des ingénieurs de la carte. A la décharge de F. F. Tuckett, il est probable que la copie dont il disposait était petite et difficilement lisible. Si c'est celle qui se trouve dans l'album Tuckett conservé aux Archives départementales des Hautes-Alpes dans le fonds Guillemin, il est compréhensible que, vu sa petite taille, il ait eu du mal à en tirer toutes les informations qui apparaissent clairement sur les minutes originales.


Je développe plus longuement ces différents points dans la page je lui consacre : cliquez-ici.

J'ai transcrit les passages du chapitre V intéressant le Dauphiné : cliquez-ici.



vendredi 6 mars 2020

Quelques développements sur un ephemera

Dans ma collection, je ne néglige pas ce que l'on appelle les ephemera (Déf : « Collection d’écrits et d’imprimés à une utilisation courte, sans souci d’être conservé au moment de leur fabrication, comme affiches et billets. »).

J'ai acheté ainsi une petite affichette (21 cm x 30,5 cm) que je vous laisse découvrir :


Elle est imprimée sur un papier très fin (papier chandelle). Le contenu est le suivant :
GRAND HOTEL DU PROMONTOIRE
Maison de haut ordre, fondée par M. de CASTELNAU, en 1877
OUVERT TOUTE L'ANNÉE
Particulièrement recommandé aux personnes aimant la tranquillité

Station climatérique incomparable, à plus de 3,000 mètres d'altitude. — Vue splendide sur les montagnes et les glaciers du massif du Pelvoux. — Centre d’excursions célèbres. —Ascenseur système Gaspard, desservant tous les étages. — Logement et éclairage gratuits. — Table d'hôte (midi et 7 h.), à la Bérarde, au Lautaret et à La Grave. — Fumoir. — Nombreux petits jardins alpins, balcons et terrasses.
ON PARLE TOUTES LES LANGUES
N.-B. — Il est inutile d’avertir d'avance ; une chambre bien aérée est assurée à tous les Alpinistes, dans les dépendances de l'Hôtel.
Au premier abord, on pourrait penser qu'il s'agit d'une simple publicité pour un hôtel de tourisme. Il ne faut pas longtemps pour comprendre le double sens de cette affichette. Il n'existe pas de Grand Hôtel du Promontoire et c'est tout simplement une annonce fictive pour une des étapes de l'ascension de la Meije. Cette impression reprend les codes des annonces publicitaires de l'époque, jusque dans l'utilisation de mots devenus désuets comme « climatérique » (on dirait aujourd'hui climatique).

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec la Meije, ces deux phrases sont une clef de décryptage : « Maison de haut ordre, fondée par M. de CASTELNAU, en 1877 » : la première ascension de la Meije a été réalisée par M. Boileau de Catelneau le 16 août 1877 avec le guide Gaspard, dont le nom est cité dans cette annonce « Ascenseur système Gaspard, desservant tous les étages. »

Pourquoi cette affiche a-t-elle été imprimée ? Je pense qu'il s'agit d'une impression pour assurer la promotion  de cette plaquette de Félix Perrin, parue en 1896 : Le grand Hôtel du Promontoire, Lyon, 1896. Il s'agit du tiré à part d'un article de la Revue Alpine, dans lequel Félix Perrin donne le récit d'une ascension de la Meije, en août 1893, traité sur un mode humoristique. Il raconte une traversée des arêtes de la Meije faite en compagnie de MM. Pocat et Lizambert, et du guide Gaspard, en sens inverse de l'ascension habituelle, puisque le point de départ fut Villar-d'Arène. A la descente, surpris par la nuit, ils durent attendre le jour sur une des corniches du Promontoire, d'où le titre de l'article. Le style humoristique du texte est bien en accord avec l'humour, un peu « potache », de cette affichette. La plaquette contient aussi un texte sur l'abbé Guétal.

Si l'on en croit Mathilde Maige-Lefournier, dans ses Itinéraires commentées de la Meije, publiés dans La Montagne, volume V, 1909, pp. 569-614, ce « Grand Hôtel du Promontoire » est le point qui est appelée aujourd'hui le « Campement des Demoiselles », avec cette précision :
Ce nom de campement des Demoiselles vient de la halte de deux heures que Miss Richardson, arrivée trop tôt pour aborder le rocher, fit en ce lieu en 1888. C'était la première ascension féminine.
Le père Gaspard appelle ce lieu : « Chambres des Demoiselles anglaises », alors que Félix Perrin le nomme « Grand Hôtel du Promontoire ». Escudié parle du « Campement Pic » en le situant sans doute au même endroit que le campement des Demoiselles.
Là, plusieurs caravanes célèbres passèrent la nuit, entre autres celle de M. et Mme Maquet.

Cette photo extraite d'une description de l'itinéraire de la Meije permet de situer ce campement, un peu au-dessus du refuge du Promontoire.

Source : camptocamp.org
Et pour ceux qui veulent mieux visualiser la « Station climatérique incomparable, à plus de 3,000 mètres d'altitude. », cette photo permet de voir tout le confort qui est offert « aux personnes aimant la tranquillité. »

Photo de Benoît Landeche, du 9 juillet 2016 publiée sur le site camptocamp.org
Le seule point qui reste inexpliqué est le collage postérieur d'un papier blanc portant « Grand Hôtel du Promontoire » en lieu et place du même texte que l'on peut lire par transparence. Ce collage est postérieur car le style graphique est sensiblement différent du style initial de l'affichette. La typographie, le jeu sur les polices de caractères et surtout le style de l’encadrement du texte permet bien de dater l’affichette de la fin des années 1890. Le collage me semble sensiblement postérieur de plusieurs décennies (années 1920 ?).

vendredi 21 février 2020

Une réimpression par un imprimeur gapençais en 1838

Au début du XIXe siècle, Paul Colomb de Batines est un bibliophile et un bibliographe actif, plein de projets, parfois brouillon, et, malgré une famille aisée, un peu désargenté. J'en ai déjà parlé sur ce site : Paul Colombe de Batines.

Parmi ses initiatives, il est l'un des premiers à avoir fait réimprimer des textes introuvables ou rares concernant le Dauphiné. Cette initiative est promise à un long avenir jusqu'à nos jours. Il commence en 1835 par la réimpression en caractère gothique d'un opuscule du début du XVIe siècle : Sermon ioyeulx. Il fait appel à l'imprimeur Prudhomme de Grenoble. Fidèle à sa culture de bibliophile, il propose un tirage restreint de 42 exemplaires, dont 32 sur papier vélin, 8 sur papier de couleur et 2 sur peau de vélin.

En 1838, il choisit un texte sur les Chartreux qui est plus proche de l'histoire du Dauphiné que le précédent. Cette fois-ci, il fait appel au seul imprimeur de Gap, Alfred Allier : Description de l'origine et première fondation de l'ordre sacré des Chartrevx, naifvement pourtraicte au cloistre des Chartrevx de Paris. Traduicte par V. P. Frere François Iary, Prieur de nostre Dame la Pree lez Troyes.


Paul Colombe de Batines, originaire de Gap, a eu le mérite de faire travailler un imprimeur de sa ville natale, pourtant peu familier des impressions de qualités comme le demande l'impression d'un texte du XVIe siècle. En effet, il faut pouvoir reproduire le style de cette époque, ce qui est une performance pour un imprimeur essentiellement dédié aux travaux administratifs et aux quelques ouvrages de débit courant des auteurs locaux. L'histoire de l'imprimerie à Gap (et dans les Hautes-Alpes) reste à faire. Cela permettrait de situer ce travail dans la production d'Alfred Allier.


Le colophon donne toutes les informations sur cette réimpression, qui a été faite à petit tirage, comme la précédente :
N. B. Cette réimpression presque fac-simile d'un ouvrage devenu assez rare, exécutée sur l'exemplaire qui se trouve dans ma bibliothèque, n'a été tirée qu'à 102 exemplaires dont 8 sur papier de couleur. Il existe deux éditions de la version latine : la première de , Parisiis , 1551, petit in-4°, est citée comme rarissime dans le Catalogue Boulard ; la seconde imprimée, Parisiis, apud Guiliemum Chaudière, 1578 , forme un petit in-4° de 15 feuillets, signé Aij — Diij.
Achevé d'imprimer chez A. Allier, imprimeur à Gap, le 20 juin 1838.
                                                                                         Vic.te Colomb-de-Batines.





Comme on le voit, il a fait appel à sa bibliothèque pour trouver un texte rare. C'est peut-être la limite de sa démarche. L'histoire de la bibliographie dauphinoise aurait gagné à ce qu'il choisisse un texte plus important pour l'histoire du Dauphiné, comme le feront les Trois Bibliophiles dauphinois dans les années 1870 ou Eugène Chaper.

Les initiatives bibliographiques de Paul Colomb de Batines se sont rapidement arrêtées à cause de ses problèmes d'argent. Un an plus tard, il est obligé de vendre sa bibliothèque. L'édition de 1578 n'apparaît pas dans cette vente (Catalogue d'une partie des livres composant la bibliothèque de M. C. de B. (Colombe de Batines), dont la vente aura lieu le 26 novembre 1839, à Lyon). En revanche, deux exemplaires de cette réimpression ont été proposés à la vente, sous les n° 244 et 244bis (exemplaire sur papier de couleur).

Comme l'indique l'ex-libris qui se trouve au premier contre-plat, cet exemplaire provient de la bibliothèque d'Armand de Saint-Ferriol, qui a été vendue à Lyon en décembre 1881. Il apparaît sous le n° 1596, avec cette appréciation : « [Cette réimpression] est devenue fort rare. »

Lien vers la page consacrée à cette plaquette : cliquez-ici.

mercredi 8 janvier 2020

Notice biographique et bibliographique sur Eugène Tézier

J'avoue que je trouve un plaisir particulier à faire la biographie d'illustres inconnus. C'est une forme de vice impuni qui n’est ni la lecture, ni la bibliophilie. Prenez un personnage ayant existé, pour lequel une recherche approfondie sur Google ou Gallica montre que personne ne sait ni quand il est né, ni où il est mort et qu’est-ce qu’il a fait de sa vie. Vous me demanderiez pourquoi s’intéresser à une telle personnalité. La réponse est simple. Son nom se trouve accolé à celui d’un livre. Prenons donc ce beau livre illustré sur les chasseurs alpins paru en 1898, avec des dessins d’Eugène Tézier et des textes d’Henri Second.


Le livre est connu. Il est référencé dans la bibliographie des livres de montagne de Jacques Perret : « Un superbe album de dessins. Ouvrage rare. » Maintenant, essayez de trouver des informations sur Eugène Tézier. Avant 2013, il n’y avait rien sur lui. A l’époque, j’avais entamé des premières recherches, qui m’avaient conduit à publier une première page le concernant dans laquelle je ressemblais quelques informations, dont la date et le lieu de sa naissance et une première ébauche de bibliographie. Cela m’avait permis d’être en contact avec deux lecteurs du blog, dont un amateur-collectionneur de Tézier, qui m’avaient fourni quelques éléments complémentaires. Ils m’avaient en particulier transmis les rares articles le concernant.

Depuis, j’avais laissé le sujet en sommeil. L’achat récent de dessins originaux d’Eugène Tézier m’a motivé pour reprendre mes recherches et les mettre en forme. J’ai donc rédigé une notice biographique d’une trentaine de pages dans laquelle je rassemble tous les éléments que j’ai collectés depuis à peu près 10 ans. Pour accéder à cette notice, sous forme de PDF, suivez ce lien : Eugène Tézier, 1864-1940.
 
Comme on peut le constater en tapant "Eugène Tézier" sur Google, il est incontestable que je suis le spécialiste mondial  (si j'ose dire) de cet illustrateur, suprématie qui ne fait d’ailleurs l’objet d’aucune concurrence. Je conforte cette première place en publiant aujourd’hui cette notice.



Trêve de plaisanterie. J'espère que ce travail suscitera de nouveaux échanges fructueux sur cet illustrateur. Je me ferai alors un plaisir de publier une deuxième version de cette notice.

Pour finir, il est souvent habituel que le biographe d’un personnage sorti de l’ombre finisse par surévaluer la personnalité sur laquelle il a travaillé. Je ne pense pas être tombé dans ce travers. Il faut reconnaître qu’Eugène Tézier reste un illustrateur de second rang, que les œuvres que j’ai découvertes ne permettront malheureusement pas de hisser parmi les meilleurs. Ceci étant dit, je garde une admiration sans réserve pour la qualité des dessins à laquelle il est arrivé dans Nos Alpins. Cette qualité, malheureusement, n’a guère eu de suite, comme vous le découvrirez en lisant la notice.