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lundi 18 mars 2019

Paul Colomb de Batines (1811-1855)

Comme le savent mes lecteurs, il m'arrive régulièrement de me prendre de passion pour des personnages un peu secondaires de l'histoire dauphinoise. C'est ainsi que Paul Colomb de Batines a occupé quelques heures de ma vie de bibliophile dauphinois ces derniers mois. J'ai parlé de lui au tout début de l'année, dans cet "éloge de l'inachèvement" que je lui ai consacré. Mais j'avais l'impression d'être incomplet. 

Colomb de Batines et ses amis au café, vers 1835.
Tableau anonyme, Musée de l'Ancien Évêché, Grenoble.
Tableau donné à la Bibliothèque de Grenoble par Mlle E. Richardson, de Florence, vers 1929.

J'ai donc mené deux tâches :

D'abord, j'ai entrepris d'écrire une notice biographique de Paul Colomb de Batines plus complète que toutes celles que l'on peut trouver. Cet homme a eu 3 vies. Né en 1811, de 1829 à 1841, il s'est essentiellement consacré à la bibliophilie et à la bibliographie dauphinoises. Ensuite, de 1841 à 1844, il a été libraire et éditeur à Paris. Sur cette période, je vous renvoie à la notice consacrée à son activité de libraire parisien, comme successeur de Joseph Crozet, sur le site Histoire de la bibliophilie : cliquez-ici. Enfin, de 1844 jusqu'à son décès en 1855, il vit à Florence où il devient le bibliothécaire d'un seigneur italien de Florence. Il se consacre alors à la bibliographie de l'œuvre de Dante, ce pour quoi il est aujourd'hui le plus connu. Je me suis évidemment consacré à la première partie de sa vie. Il est toujours difficile de se faire une idée de la personnalité d'un homme né il y a 200 ans, sur lequel peu de contemporains se sont exprimés. J'aime chez lui ce goût un peu maniaque de la bibliographie, cet art de la précision pour des points de détail de l'histoire des livres, comme si cela avait vraiment de l'importance. J'aime aussi cette forme d'inachèvement dans tout ce qu'il fait, cette difficulté à faire aboutir les projets ambitieux qu'il avait et dont je vais bientôt parler.
Cette biographie est accessible en suivant ce lien : Paul Colomb de Batines.

L'autre tâche était tout simplement d'établir une bibliographie des écrits de Paul Colomb de Batines. Si, pour les ouvrages, la bibliographie d'Adolphe Rochas était presque complète, elle méritait d'être corrigée pour les quelques erreurs que l'on y trouve. En revanche, la bibliographie de ses articles restait à faire. Je ne pense pas avoir identifié tous ses articles, car il a beaucoup écrit, souvent des notices courtes ou des correspondances, qu'il n'est pas toujours facile de trouver. J'y ai ajouté les réimpressions qu'il a commandées. Mais, ce qui est plus inhabituel dans une bibliographie, je me suis intéressé à ses nombreux projets. Paul Colomb de Batines a souvent annoncé des publications à venir, allant même jusqu'à présenter comme étant sous presse des ouvrages qui n'ont jamais paru. Cela a provoqué l'ironie d'Adolphe Rochas : « ce projet, comme une foule d'autres de Colomb de Batines, n'a pas eu de suite. » Je souhaitais leur rendre hommage.
Cette bibliographie est accessible en suivant ce lien : Bibliographie de Paul Colomb de Batines.

mercredi 4 avril 2018

Deux personnalités dauphinoises et un livre

De nombreux bibliophiles sont friands de reliures aux armes, comme cet ouvrage qui vient de rejoindre ma bibliothèque :




Ce sont les armes de Louis François Armand de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu (1696-1788), arrière-petit-neveu du cardinal de Richelieu. Ce fut surtout un homme de guerre qui combattit lors de nombreuses campagnes entre 1733 et 1758, prenant notamment une part décisive à la victoire de Fontenoy (1745). Il fut élevé à la dignité de maréchal de France en 1748. Bien que sachant à peine l'orthographe, il fut élu à l'unanimité à l'Académie française le 25 novembre 1720. Il exerça une très grande influence au sein de l'Académie. Il fut également membre honoraire de l'Académie des Sciences. L’usage et les habitudes de son milieu lui imposèrent une bibliothèque, mais il ne lisait jamais.

Cette belle reliure (quoique fortement restaurée, comme peuvent le voir les yeux exercés) couvre un ouvrage en 2 tomes, reliés en un seul volume : Mémoires du Maréchal de Berwik, Duc et Pair de France, & Généralissime des Armées de Sa Majesté, paru à Amsterdam en 1741.



Mais ce n'est pas une telle provenance qui a attiré mon œil le jour où j'ai vu passer ce livre en vente. Ce sont ces deux petites notes sur un feuillet ajouté en tête de l'ouvrage :



Hautes-Alpes.
C’est à partir de la page 93 du tome II qu'il est question dans les Mémoires du Maréchal de Berwik du département des Hautes-Alpes comme théâtre de la guerre contre le duc de Savoye. Le quartier-général de l'armée commandée par Berwick était à Briançon.
Voir aussi ce qu'il est dit de Catinat dans cet ouvrage.
Donné par M. Aristide Albert à H. Duhamel le 10 8bre 1902. 
La première note est de la main d'Aristide Albert (1821-1903), célèbre érudit briançonnais qui a œuvré toute sa vie pour faire connaître sa "petite patrie". Sans être à proprement parler un bibliophile, il a collectionné les livres et s'est constitué une bibliothèque, qui a servi de noyau à la bibliothèque municipale de Briançon à qui il a fait don d'une partie de ses livres. Elle porte d'ailleurs son nom et son buste orne le petit square qui se trouve devant (cliquez-ici).


Aristide Albert s'est intéressé à cet ouvrage non pas pour les armes, mais tout simplement parce que le maréchal de Berwick s'est illustré dans les Hautes-Alpes pendant la guerre de succession d'Espagne, lors des campagnes des années 1709 à 1712. Il fait partie de ces hommes de guerre qui ont su reconnaître l'intérêt stratégique de Briançon dans le dispositif de défense de la frontière française contre les ambitions de son remuant voisin, le duc de Savoie. Une des casernes de Briançon portait d'ailleurs le nom de Berwick. Quant à A. Albert, toujours à l'affût de la moindre mention de Briançon, il ne pouvait pas passer à côté de cet ouvrage, même si, il faut l'avouer, les quelques allusions à Briançon disséminées dans le tome II entre les pages 93 et 161 ne nous apprennent guère de choses sur la région, ni même sur les campagnes de Berwick dans le Briançonnais.

Quelques mois avant sa mort, Aristide Albert a donné ce livre à une autre personnalité dauphinoise, qui a aussi beaucoup fait pour le Haut-Dauphiné, le célèbre Henry Duhamel. Pour en savoir plus, je lui ai consacré une page dans laquelle j'ai tenté de résumer sa riche vie : cliquez-ici. S'intéressant à l'histoire du Briançonnais, il était naturel qu'il s'intéresse à Berwick. Il a par exemple publié les mémoires de La Blottière sur la frontière du Haut-Dauphiné qui ont justement été écrits durant ces années de guerre. J'imagine que c'est l’intérêt commun d'Aristide Albert et d'Henry Duhamel pour ce sujet qui a conduit le premier à lui faire don de ce livre.


J'espère que l'on comprend mieux maintenant que posséder ce livre, qui a peut-être accompagné les conversations de ces deux personnalités si marquantes pour les Alpes dauphinoises, est important pour moi. C'est un peu le souvenir fugace de cet échange que j'ai entre les mains.

mercredi 1 novembre 2017

Casimir Dumas, éphémère libraire dauphinois

Tous les amateurs de livres de montagne connaissent la somme de John Grand-Carteret : La Montagne à travers les âges, publiée en 2 volumes, en 1903-1904, conjointement par la Librairie dauphinoise de Grenoble et la Librairie savoyarde de Moutiers. Pour chacune des librairies, le nom des libraires est mentionné. Pour la Librairie savoyarde, il s'agit de François Ducloz, qui est aussi l'imprimeur des 2 volumes. En revanche, pour la Librairie dauphinoise, un observateur attentif constatera que le volume de 1903 porte H. Falque et F. Perrin et celui de 1904 porte C. Dumas. 



Tous les bibliophiles familiers des éditions grenobloises connaissent l'abondante et riche production du libraire Félix Perrin. Parmi quelques titres célèbres, nous pouvons citer : Au Pays des Alpins, d'Henry Duhamel, Nos Alpins, avec des textes d'Henri Second et des illustrations d'Eugène Tézier, Chansons populaires recueillies dans les Alpes françaises (Savoie et Dauphiné), de Julien Tiersot, aussi publié avec François Ducloz. Ce ne sont que quelques titres parmi la soixantaine qu'il a publiés entre 1896 et 1903. Malheureusement, la situation financière de Félix Perrin et de son associé s'est vite dégradée, ce qui les a conduit à céder leur activité dans le courant de l'année 1903. Nous ne savons pas dans quelles conditions s'est faite cette cession (faillite ? cession à l'amiable ?), mais ce qui est assuré est que l'affaire est reprise par un certain C. Dumas. Félix Perrin est aussi obligé de vendre sa très riche bibliothèque, à la fin de l'année 1903. Le catalogue de cette vente est une référence sur la bibliographie dauphinoise.

L'envie d'en savoir plus sur ce C. Dumas, envie aiguisée par des papiers provenant de sa famille, m'a conduit à mener quelques recherches sur cette personnalité. Pour commencer, aucun des ouvrages sur la vie dauphinoise et la vie grenobloise de cette époque ne permet de connaître ce Dumas. Il semble être sorti de nulle part.

En fait, Casimir Dumas est né à Corps le 22 février 1862, fils de Casimir Dumas, marchand de rouennerie, et de Marie Pellissier. Comme tous les jeunes gens de bonnae famille de l'Isère, il fait ses études d'abord au Petit séminaire du Rondeau, à Grenoble, pour l'équivalent de notre collège, puis au Lycée de Grenoble (1878-1882). Cette attestation nous donne l'image d'un bon élève à la conduite satisfaisante.


Étudiant à Lyon, il semble que sa conduite se soit dégradée, le conduisant à contracter des dettes. Probablement à la demande de ses parents, en mars 1883, il rédige cet étonnant document, où il autorise "ses père et mère à disposer de leurs biens à leurs décès et de la manière dont ils l'entendront, si je retourne contracter une seule dette ou mal me conduire". Il reconnaît aussi devoir 20 000 francs à son père. 


A la fin de cette même année 1883, il est appelé au service militaire, au 22e régiment d'Infanterie. Il tente d'intégrer l'École spéciale militaire, mais n'y parvient pas. Son service militaire sera aussi assez chaotique. Il manque à l'appel, il est ramené entre 2 gendarmes, il est condamné pour désertion, puis amnistié. Une jeunesse tumultueuse !

Après avoir été libéré du service militaire en 1889, on le retrouve chez ses parents à Corps. En 1891, il est recensé dans leur ménage, montée des Fossés. Son père est marchand de rouennerie, alors que lui est simplement dit être sans profession, malgré ses 28 ans. Après le décès de son père, il reste dans la maison familiale avec sa mère et, à partir de 1896, de sa jeune épouse Gabrielle Catelan, la fille d'un propriétaire et marchand de graines fourragères de Corps. Il est qualifié de propriétaire rentier, comme il le sera encore en 1901 quand le recenseur passera de nouveau. Ainsi, en 1902, avant que nous le voyons apparaître dans le monde de la librairie, à l'âge de 40 ans, après une jeunesse visiblement agitée, il ne semble n'avoir jamais vécu que des rentes que lui a laissées son père et, peut-être, de l'apport de son épouse. On ne trouve pas son nom ni dans les annuaires de la Société des Touristes du Dauphiné, ni dans ceux du Club Alpin Français. Comme on le voit, rien ne semblait le prédisposer à devenir libraire et à reprendre le fonds prestigieux d'une librairie qui s'était spécialisée dans le beau livre alpin et dauphinois.

C'est donc cet homme qui quitte Corps vers 1902 pour s'installer à la villa des Pervenches à la Tronche et, un an plus tard, reprendre le fonds de librairie de Félix Perrin. Il assure immédiatement la publication en 1904 du 2e volume de La Montagne à travers les âges, où il appose son nom seul. Dans un ouvrage publié en 1903, Rêves et indignations, son nom est encore associé à celui d'Henri Falque. Hormis ces 2 ouvrages, je n'ai trouvé qu'une autre publication de sa librairie, sans date : Géographie élémentaire du département de l'Isère, accompagnée d'une notice sur le Dauphiné, d'un questionnaire et d'un dictionnaire des communes, par Andreas Buchner.

Il décède à La Tronche le 8 août 1904, probablement assez brutalement. Il laisse une jeune veuve et 2 enfants. Cette lettre à en-tête de la Librairie dauphinoise, adressée à sa mère et datée du 18 juin 1904 ne fait allusion à aucun problème de santé ni ne montre aucune faiblesse particulière. Quelques jours après sa mort, il est procédé à la liquidation judiciaire de sa société. 


La librairie a ensuite été reprise par M. de Vallée. Cette annonce parue dans La Montagne, le 15 janvier 1905, laisse penser qu'il n'y a pas eu de propriétaire de la librairie entre Félix Perrin et ce dernier : "La librairie Dauphinoise, qui, sous la direction de M. Félix Perrin, a édité nombre de livres importants concernant les Alpes, vient d'être acquise par M. de Vallée, ancien secrétaire général du Syndicat d'initiative de Grenoble. Souhaitons qu'elle nous livre quelques bons volumes sur la montagne." Peut-être que vu de loin, le court passage de Casimir Dumas à la Librairie dauphinoise n'était qu'un intérim. Il est vrai qu'il n'y est passé que de la mi-1903 jusqu'à août 1904.

Sur Félix Perrin et la Librairie dauphinoise : cliquez-ici.

Librairie Dauphinoise dans Nos Alpins, d'Eugène Tézier

Je remercie le libraire "Aux Vieux livres de Gustave" qui m'a confié ces papiers de famille, qui ont été à l'origine de cette brève étude sur la courte vie du libraire Casimir Dumas. Lien vers son site : cliquez-ici.

jeudi 12 octobre 2017

Jean Lapaume et le patois dauphinois

Il y a quelques années, j'avais acheté un recueil de poésies en patois du Dauphiné, paru chez le libraire Xavier Drevet en 1878. Il était l’œuvre d'un certain J. Lapaume, professeur de littérature étrangère près la Faculté de Grenoble. A l'époque, j'avais fait quelques recherches, mais je n'avais rien trouvé sur lui. En particulier, sans lien apparent avec le Dauphiné, je ne voyais guère les raisons qu'il avait eues de s'intéresser au patois dauphinois. Quant à son ouvrage de 1878, je savais seulement qu'il en existait une première édition paru en 1866.

Cet été, au hasard de mes recherches, j'ai trouvé cette mention peu amène d'Albert Ravanat sur le travail de Lapaume : « recueil qui n'a jamais été terminé et qui est heureusement peu répandu ». Au même moment, j'ai découvert un bel exemplaire de la première édition de 1866. Cela m'a poussé à faire quelques recherches sur Jean Lapaume, car tel est son prénom, et sur sa contribution à l'étude des poésies en patois du Dauphiné.

Édition de 1866 du Recueil de poésies en patois du Dauphiné

Sur ce livre, Anthologie nouvelle autrement Recueil complet des poésies patoises des bords de l'Isère. Tome IVe et dernier, miscellanées, je vous renvoie à la notice que je lui ai consacrée (cliquez-ici). Vous y apprendrez qu'il s'agit essentiellement d'une œuvre de compilation dans laquelle l'auteur a jugé bon de  modifier l'orthographe originale sur la base de considérations philologiques qui lui font décréter qu'il faut écrire "Malheirou" et non "Malherou" dans le célèbre poème Grenoblo Malherou sous le prétexte que « le patois n'emploie jamais d'accents dans le corps des mots. » Autre facétie de notre auteur, il modifie la date de l'Epitre en vers, au langage vulgaire de Grenoble, sur les réjoüissances qu'on y a faites pour la Naissance de Monseigneur le Dauphin, en 1729, en l'appelant : Epitre sur les réjouissances par lesquelles Grenoble célébra, en MDCLXXXII (1682), la naissance de Monseigr le Dauphin, duc de Bourgogne. J. Lapaume vieillit le poème de près de 50 ans en l'associant, sans autre raison apparente, à la naissance du duc de Bourgogne en 1682. En réalité,  comme il considère Laurent de Briançon et Jean Millet comme « les deux maîtres, sans contredit, de notre Parnasse patois », il souhaite rendre ce texte contemporain de ces auteurs, en modifiant l'événement et la date que célèbre cet épitre. On peut juge de la rigueur scientifique ! 


Mais le personnage Jean Lapaume mérite d'être mieux connu. J'ai résumé le résultat de mes recherches dans une page que je lui ai consacrée (cliquez-ici). Vous y découvrirez un professeur de lettres plutôt instable, qui enchaîne les postes suite à de nombreux aléas de carrière qui semblent autant dus aux conflits politico-religieux qu'il a eus avec les autorités qu'à un caractère visiblement difficile. Cela lui fera s'exclamer : « Où donc est l'influence occulte qui persiste à tout paralyser ? » Il finira par obtenir un poste de professeur de lettres étrangères auprès de la Faculté de Grenoble, où il arrive en octobre 1862. Il y restera jusqu'à sa mise à la retraite, en 1868.

Jean Lapaume était surtout un polygraphe, qui a écrit sur de nombreux sujets, même si sa spécialité était la philologie historique. Comme beaucoup de ses pairs, il était féru d'étymologies qui semblent souvent s'être avérées excentriques ou farfelues. L'œuvre de sa vie est le fruit de son travail lors de son séjour à Versailles, où il met à profit ses années de congé. C'est, en 3 volumes : La philologie appliquée à l'histoire, autrement origine et valeur des six noms Versailles et Trianon, Paris, Louvre, Tuileries et Louis-Napoléon. Ce qui devait être l'œuvre de sa vie entière, Les Origines Européennes et manifestes de tous les mots de la langue française, n'a jamais paru.

Comme il le dit lui-même, « quand en 1862, sur la fin d'octobre, j'arrivai de Rennes à Grenoble, mon premier souci fut de m'informer si ma nouvelle résidence offrait des ressources pour des études philologiques. Dès le premier jour, je mis la main sur les poésies patoises et j'en fis en quelque sorte ma province. » Cela explique la publication de cette Anthologie nouvelle, qui devait paraître en 4 volumes, mais dont seulement 2 volumes ont paru, encore que « l'édition de cet ouvrage, à peine imprimée, a été détruite et n'est pas entrée dans le commerce. ». Cela explique probablement la rareté de ces volumes.

Pour finir, les jugements sur l'homme et l'écrivain sont en général sévères. Le plus sévère est le commentaire paru après son décès dans L'Intermédiaire des chercheurs et curieux auquel il a régulièrement collaboré : « Il y a bien, il est vrai, quelques correspondants qui répandent plus de gaieté que de lumière véritable. L'un des plus extraordinaires, au début, a été un certain Palma, de son vrai nom Lapaume, qui se répandait en étymologies qui eussent fait pâlir l'intrépide Ménage : c'est ainsi qu'il imagina de faire dériver corset de courir, parce que le lacet qu'on défait se livre à une véritable course. »

Édition de 1878 du Recueil de poésies en patois du Dauphiné

Quant au souvenir qu'il a laissé en Dauphiné, j'ai rapporté le jugement d'Albert Ravanat. Florian Vallentin a été guère moins sévère « L'Anthologie de M. Lapaume laisse beaucoup à désirer, et n'est pas un ouvrage auquel on puisse accorder une grande confiance. » Enfin, cette Anthologie a fait l'objet d'une passe d'armes entre Félix Crozet et Jean Lapaume, dont les termes sont reproduits dans le Bulletin de l'Académie delpinale.Visiblement, sa démarche n'a pas localement convaincu, en particulier par sa façon d'expliquer aux Grenoblois comment on doit écrire et comprendre leur patois. De plus, la manière dont il a justifié sa démarche n'était pas de nature à lui attirer les sympathies locales. Il avançait que pour pouvoir parler du patois dauphinois, il était nécessaire de recourir au grec et au latin et à toutes les autres ressources d'érudition philologique.

Jean Lapaume n'est cité qu'incidemment dans Les Fous littéraires, d'André Blavier, dans une note du chapitre Myth(etym)ologie (p. 265). Par certains aspects, il aurait mérité d'appartenir à ce dictionnaire, même si sa folie reste tout de même sous contrôle.


samedi 30 septembre 2017

Pierre-Joseph de Bourcet, par Albert de Rochas d'Aiglun

Il était presque naturel qu'Albert de Rochas d'Aiglun soit l'auteur de la notice la plus complète sur le lieutenant-général Pierre-Joseph de Bourcet. En effet, il s'était déjà intéressé aux travaux anciens de topographie des Alpes en publiant en 1875 un mémoire de Montannel dans La topographie militaire de la frontière des Alpes, avec une longue introduction sur l'histoire de cette topographie. Il donnait déjà une large place au lieutenant-général de Bourcet dont tout le monde sait qu'il a été le maître d’œuvre du levé de la carte du Haut-Dauphiné, entre 1749 et 1754 et publiée en 1758 : Carte géométrique du Haut-Dauphiné.


En 1895, il publie dans le Spectateur militaire, une série d'articles qu'il réunit ensuite dans une rare plaquette tirée à 100 exemplaires : Les Bourcet et leur rôle dans les guerres alpines.


Le cœur de l'ouvrage est constitué par la publication d'un mémoire inédit et très circonstancié sur la vie et la famille du lieutenant-général Pierre-Joseph Bourcet rédigé par « une personne qui a vécu dans l'intimité du lieutenant-général » [Jean Berthelot].

Pour le détail de l'ouvrage, je vous renvoie à la page que je lui consacre : Les Bourcet et leur rôle dans les guerres alpines. Vous y apprendrez que la dernière maladie et les circonstances du décès de Bourcet ont été relatées et analysées dans un mémoire du Dr Nicolas, Observation sur un phénomène inconnu de la respiration, paru dans les Mémoires sur les maladies épidémiques qui ont regné dans la Province de Dauphiné, depuis l'année 1780, sous couvert d'un anonymat facile à lever : « M. de B, lieutenant général des armées du Roi ».


Ce qui donne du prix à cet exemplaire qui vient de rejoindre ma bibliothèque est sa provenance. Bien relié, il porte en queue du dos un monogramme doré qui est celui de l'auteur lui-même, Albert de Rochas d'Aiglun


Détail du monogramme :


Portrait photographique de A. de Rochas d'Aiglun, de ma collection :


dimanche 23 octobre 2016

L'Hospice du Lautaret, par l'abbé Laurent Guétal, 1883

Cette petite étude de montagne par l'abbé Guétal (1841-1892), célèbre peintre dauphinois, vient de rejoindre ma collection.

Huile sur toile marouflée sur bois, H : 25 cm x L : 36 cm, signée en bas à droite : L. Guétal

La paysage représenté est le col du Lautaret, avec l'hospice au premier plan et le massif de la Meije, avec les glaciers de l'Homme et du Lautaret, au fond.

Retournons le tableau :


On constate qu'il y a deux inscriptions au crayon. L'une, très visible :


qu'on lit : "M. Faure, rue Servan 19" et l'autre, plus discrète, en haut à gauche, un chiffre au crayon, de la même écriture :

Il n'en fallait pas plus pour que je parte en quête d'informations sur la base de ces deux indices. Je prends d'abord ma casquette de bibliographe. Je sais qu'il existe un catalogue de l’œuvre de l'abbé Guétal qui est en réalité la liste des tableaux de l'exposition d'hommage qui a suivi immédiatement son décès le 18 février 1892. Organisée en mai et juin 1892 à Grenoble, par la Société des Amis des Arts de Grenoble, elle a été accompagnée d'un catalogue, établi par M. Reymond et Ch. Giraud, contenant une notice biographique et la liste chronologique des tableaux, avec, pour chacun, le nom du propriétaire. Ce catalogue est consultable sur Gallica (cliquez-ici).

 Couverture du catalogue
Page 22, je trouve ce que je cherche :
avec un zoom sur l'item qui m'intéresse, le dernier de la liste :
La description, la taille et le numéro correspondent. On apprend ainsi que le M. Faure inscrit au dos est un abbé Faure.

Il faut maintenant que je prenne ma casquette de généalogiste pour identifier cet abbé Faure. Ce patronyme est très courant. En Dauphiné, vers 1892, il existe plusieurs abbés Faure. Mais, grâce au recensement de Grenoble en 1891, je trouve immédiatement mon abbé au 19 rue Servan :

Par chance, il ne se prénomme pas Joseph, mais porte le rare prénom de Pamphile ! En poursuivant dans l'état civil de Grenoble, je trouve rapidement son acte de décès (il a eu le bon goût de mourir peu après 1892, en vivant toujours à Grenoble), qui me mène à son acte de naissance. Avec ces informations, je reviens vers Gallica, à la recherche d'informations complémentaires. J'y trouve des éléments sur sa carrière, sur sa passion de botaniste. Mais surtout, j'ai la chance de trouver le discours prononcé à ses obsèques par l'évêque de Grenoble, Mgr Fava dans l'Annuaire du Petit séminaire du Rondeau et de l'Externat Notre-Dame Grenoble, pour l'année 1897 (cliquez-ici). Je peux ainsi proposer une courte biographie de l'abbé Pamphile Faure, premier possesseur de ce petit tableau.

Joseph Félix Euzèbe Pamphile Faure est né à Quaix-en-Chartreuse le 29 mars 1835. Élève au Petit-Séminaire du Rondeau, à Grenoble, il y devient maître à partir de l'année 1855. Il consacre sa vie sacerdotale à l'enseignement au sein de cet établissement religieux. Il est successivement surveillant, professeur de 4e, de 8e et de philosophie, directeur de 1878 à 1880, et supérieur de 1880 à 1888. En 1888, il quitte le Rondeau et devient vicaire général du diocèse de Grenoble. Il est décédé à Murinais, en Isère, le 14 septembre 1896, alors qu'il était allé présider les exercices de la retraite annuelle de la Congrégation des Filles de la Croix.

A ses heures perdues, il était passionné par la botanique. S'il n'a laissé aucun ouvrage ou même article sur le sujet, son nom est très souvent cité dans le Catalogue raisonné des plantes vasculaires du Dauphiné, par M. J.-B. Verlot ou la série des Guides du botaniste dans le Dauphiné, par l'abbé Ravaud. Il a effectué de nombreuses herborisations dans le Dauphiné, en particulier dans le Briançonnais. Il appartenait aussi au Club Alpin Français.

L'abbé Faure et l'abbé Guétal se connaissaient-ils ? Évidemment. L'abbé Guétal a été hébergé toute sa vie au séminaire du Rondeau. Il a d'ailleurs souvent peint les alentours. Naturellement les deux hommes se connaissaient. Dans son allocution, Mgr Fava rapproche le destin de ces deux prêtres :
Et, ici, rappelons le souvenir de ces deux âmes qui ont été appelées à vivre de la même vie, comme artistes, au Rondeau ; l'abbé Guétal, comme peintre, et l'abbé Faure, comme botaniste. Tous deux amis de la belle nature ; tous deux passionnés pour la science qu'ils cultivaient ; tous deux éminents artistes, qui laissent, l'un, des tableaux estimés des plus grands maîtres ; l'autre, une mémoire de savant botaniste, et des collections, qui lui assurent un nom dans cette science si bien faite pour captiver les intelligences amies de la sagesse divine.
L'abbé Guétal a donc sûrement offert à son ami l'abbé Faure cette petite étude probablement peinte sur le motif, alors que, peut-être, ils s'y trouvaient tous les deux, l'un pour peindre ces montagnes dauphinoises qu'il a si bien illustrées, et l'autre pour herboriser dans les prairies du Lautaret, célèbres depuis toujours parmi les botanistes pour leur richesse.

L'abbé Guétal a peint un autre tableau pour l'abbé Faure, dans un lieu proche :
109. — Lac du Pontet, au-dessus du Villard-d'Arène. Dans le fond, la Meije et ses glaciers ; en avant, trois personnages : M. l'abbé F***. M. C*** et M. A***. Signé, daté 1881. H. 0m23. L. 0m39.

Il l'a représenté dans une des ses activités favorites :
68. — Environs du Séminaire [du Rondeau]. — Dans le fond, la chaîne de la Chartreuse et la chaîne de Belledonne ; au milieu, le petit Séminaire ; en avant, les élèves du Séminaire herborisent sous la conduite de l'abbé Ginon et de l'abbé Faure. Effet du soir. Signé, daté 1880. H. 0m38. L. 0m62.
Ce tableau appartenait à l'abbé Ginon.

Voilà, l'histoire est bouclée. Je connais le premier propriétaire du tableau. Je connais les liens entre le peintre et celui-ci. Je sais pourquoi il y a ces deux inscriptions au crayon au dos du tableau. Un jour, si j'ai le temps, je pourrais chercher ce que sont devenus les biens de l'abbé Faure après son décès, première piste pour reconstituer la chaînes des différents propriétaires jusqu'à moi.

L'abbé Guétal par Aimé Charles Irvoy.

Pour compléter ce message, une photo de Saint-Marcel-Eysseric (2e moitié du XIXe siècle), mise en ligne sur le site des Archives des Alpes-de-Haute-Provence (Merci au lecteur du blog qui m'a signalé cette belle photo).

Le point de vue est similaire.

Enfin cette photo m'a été transmise par un autre lecteur du blog, que je remercie. Elle a été prise en septembre dernier, avec un même angle de vue sur le massif de la Meije. A compare le volume des glaciers par rapport au tableau de l'abbé Guétal et la photo ci-dessus. Recul et diminution de volume impressionnants !


vendredi 17 juin 2016

Eloge des biographies de nos auteurs inconnus

Il y a un exercice que je trouve particulièrement stimulant : partir des quelques informations éparses que l'on possède sur une personnalité du passé (certes secondaire) pour arriver, par un travail de bénédictin, à en faire la biographie.

J'ai fait ce travail pour élaborer des ébauches de biographies de Camille Lebrun, de Stéphane Juge, etc. Mais, aujourd'hui, je souhaite rendre hommage au travail de Pierre Dell'Accio pour faire sortir de l'ombre Henry Rousset (1860-1944). Ce que l'on savait sur lui était très fragmentaire, comme le rapporte Pierre Dell'Accio dans son Avant-propos  : "Marie Jules Henry Rousset, né à La Mure le 6 août 1860, fils d'un quincaillier. Greffier à Grenoble, il est surtout connu comme publiciste et journaliste au Moniteur dauphinois. Auteur d'ouvrages consacrés à Grenoble et au Dauphiné" (ce sont d'ailleurs les quelques mots de la courte biographie d'Henry Rousset sur mon site : cliquez-ici).


Il en résulte ce livre documenté, complet, qui aborde non seulement les différents aspects de la  vie d'Henry Rousset, de son abondante production : livres, articles, etc., mais aussi des biographies des différentes personnalités qu'il a croisées à Grenoble et dans le Dauphiné entre la fin du XIXe et le premier tiers du XXe siècles. C'est une "photo" d'un milieu, loin des personnalités de premier plan, mais qui remet en lumière tous ces acteurs de second rang qui font aussi l'histoire et, dans ce cas, l'environnement culturel grenoblois.

Pour mémoire, Henry Rousset est l'auteur d'ouvrages dont les principaux sont :
- Le Théâtre à Grenoble, 1891
- Histoire des sapeurs-pompiers de Grenoble, 1893
- Histoire illustrée de rues de Grenoble, 1893
- La Presse à Grenoble, 1900
- Les Dauphinoises célèbres, 1908
qui sont des sources toujours nécessaires sur cette période.
J'en avais parlé à propos de La Presse à Grenoble, paru en 1900, qui est un ouvrage utile sur le foisonnement des journaux à Grenoble aux XVIIIe et XIXe siècles. Je renvoie à la page que je lui ai consacrée : cliquez-ici.



Cela m'a aussi permis d'apprendre qu'un de mes lointains cousins, Oscar Munier, pharmacien à La Mure, était aussi un compositeur de musique qui a laissé son nom à quelques œuvres régionales comme Nos Alpins. C'est aussi un des charmes de ce type d'ouvrages.

vendredi 10 juin 2016

Hommage à Maurice Pons

Le décès de Maurice Pons dans la nuit du 7 au 8 juin dernier est pour moi l'occasion de rendre hommage à un livre envoutant, Les Saisons, paru en 1965. J'ai eu la chance de pouvoir trouver un exemplaire de l'édition originale, qui a ainsi rejoint à double titre ma bibliothèque, d'abord comme œuvre littéraire, car c'est comme cela qu'il faut l'aborder, mais aussi comme un évocation, très personnelle, de la vallée de Névache dans les Hautes-Alpes.


Ma façon de lui rendre hommage est d'avoir tenté de reconstituer un peu de son histoire familiale, de celle qui le rattache à Névache et aux Hautes-Alpes.

D'abord l'œuvre. Pour la présenter, je reproduis le 4e de couverture de l'édition originale :

Dix-huit mois de pluie ininterrompue, et soudain les oiseaux s'abattent sur le sol, saisis par le gel en plein vol. L'hiver commence, avec ses quarante mois de glace bleue, ses quarante mois de neige. Dans la vallée sans printemps, les villageois s'efforcent de survivre, gorgés d'alcool de lentille, attaqués par la pourriture qui règne sur le pays et qui leur rogne à qui les pieds, à qui les mains, les yeux ou les oreilles ; ils «s'accommodent», ils inventent même des distractions et des fêtes, des règlements, des cérémonies, des religions et des sciences. Et les douaniers veillent.
Pourquoi faut-il que vienne échouer parmi eux Siméon, le poète, rescapé d'un monde plus terrible encore ? Avec ses voyelles et ses consonnes, sans doute espère-t-il inventer d'autres saisons et purifier le monde, découvrir l'amour et la fraternité des hommes. Hélas, il ne réussit qu'à faire éclore une folie d'images, plus nocives en fin de compte que la rigueur des climats.
Maurice Pons a poussé jusqu'aux limites du supportable les sortilèges d'un réalisme fantastique. Mais par la beauté de sa vision et de sa langue, par l'humour extravagant qui baigne son livre, il réussit à communiquer à son lecteur, presque malgré lui, une sorte de malaise émerveillé.
La "vallée sans printemps", c'est la vallée de Névache, telle que transfigurée par Maurice Pons. Il a raconté lui-même dans ses Souvenirs littéraires, parus en 1993, tout ce qui le rattachait à Névache. D'abord son père : 
Mon père, Émile Pons, était par sa mère originaire de Névache, petite commune des Hautes-Alpes, perdue au fond d'une vallée glaciaire. C'est à l'école de Ville-Haute, à la fin du siècle dernier, qu'il apprit à lire et à écrire, passa son certificat d'études, obtint une bourse pour le lycée de Gap.
Au lycée de Gap, il remporta le premier prix de discours latin au Concours général et son baccalauréat avec mention « Très bien ». C'était quelque chose à l'époque ! Mon père nous racontait quelquefois son retour triomphal dans la haute vallée de Névache, qui accueillait son premier bachelier, et il nous parlait avec ferveur du beau roman d'Albert Marchon, Le Bachelier sans vergogne, publié en 1925, qu'il avait lu à l'époque et qu'il a toujours gardé.
Ensuite ses souvenirs de vacances à Névache :
Des chemins de fer, je ne connaissais alors que les wagons en bois du réseau Alsace-Lorraine et les troisièmes classes du P.L.M., qui chaque année nous emmenait pour les grandes vacances familiales, de Strasbourg à Briançon et de Briançon à Strasbourg. Ce voyage durait deux jours et une nuit ou un jour et deux nuits. Il fallait changer trois fois, avec armes et bagages, au milieu de la nuit, à Mulhouse, à Lyon, à Valence. Nous dormions sur les banquettes, les plus petits dans les filets à bagages.
Maintenant, rassemblons ce que nous avons trouvé sur sa famille (sauf erreur de ma part, ce sont des informations inédites) :

Son père, Émile Pons, est né le 25 mai 1885 à Saint-Martin-de-Queyrières, fils de Pierre Pons et Marie Faure, tous les deux instituteurs à Saint-Martin-de-Queyrières. Ils appartenaient à cette tradition très vivace des instituteurs briançonnais. Pierre Pons était lui-même fils d'un instituteur originaire de Saint-Véran, Jacques Pons (1824-1902). Né aux Crottes (Les Crots) en octobre 1850, il d'abord été instituteur à Briançon, à partir de 1871. C'est là qu'il se marie avec Marie Faure, née à Névache en janvier 1850, alors institutrice à Prelles (mariage à Briançon le 9 juin 1875). A travers les actes d'état-civil (naissances et décès de leurs enfants) et les recensements, on suit leur présence à Saint-Martin-de-Queyrières de 1876 à 1910, de façon continue, comme instituteurs de la commune. Ils prennent tous les deux leurs retraites en 1910 après respectivement 39 ans et 6 mois et 38 ans et 9 mois de services. En 1911, ils s'installent à Sainte-Catherine (Briançon). Le 13 juillet 1912, Pierre Pons est nommé  officier de l'instruction publique, au titre des "récompenses aux personnes qui ont contribué au développement de l'histoire et géographie locale" (je n'ai pas trouvé à quel titre il avait contribué).
Le couple s'installe ensuite à Névache où Pierre Pons est décédé en 1926 et Marie Faure en 1935.

Ils ont eu 3 enfants, l'aînée, Maria (1876-1960), institutrice, épouse Claude Rostolland, instituteur de Névache. Un de leur fils, René Rostolland, sera professeur de mathématiques et inspecteur d'académie. Le second, Émile (1885-1964), élève de l’École Normale Supérieur (admission en 1906) deviendra professeur à l'Université de Strasbourg, puis à la Sorbonne, spécialisé en littérature anglaise (sa thèse portait sur Swift). Le cadet, Léon, né en 1888, était aussi instituteur (à Arvieux en 1909, à Vallouise en 1911, puis à Gap, jusqu'à la guerre). Parti combattre avec le 159e régiment d'infanterie, de Briançon, il est tué à l'ennemi en juin 1915, à Souchez. Son nom est porté sur le monument aux morts de Névache.


D'après des références trouvées sur Internet, la famille Pons (Jacques et son fils Pierre) est citée par l'abbé Berge dans sa monographie de Saint-Véran, à propos des instituteurs issus de ce village. N'ayant pas cet ouvrage sous la main, je n'ai pas pu vérifier. Notons que les prénoms complets de Pierre Pons étaient Pierre Jean Louis Antoine Pons. Certains l'appellent simplement Antoine, alors que dans les recensements, il n'est toujours connu que sous le prénom de Pierre. A défaut d'autres précisions, c'est celui que j'ai retenu.

Dans ces souvenirs, que j'ai repris ci-dessus, Maurice Pons dit que la première scolarité de son père s'est déroulée à Névache, ce qui ne cadre pas avec la présence continue de ses parents  à Saint-Martin-de-Queyrières. On le trouve d'ailleurs recensé avec eux en 1891 et 1896, alors qu'il a respectivement 6 et 11 ans. Est-ce une confusion de la part de Maurice Pons ? A creuser. En revanche, il a ensuite été boursier au Lycée de Gap, comme en atteste cette mention dans le Journal officiel du 24 janvier 1899 : "Pons (Emile-Albert), né le 26 mai 1885. Le père instituteur; 3 enfants, 28 ans de services. — Demi-bourse, Gap."

Enfin, pour terminer, lorsque les parents d'Emile Pons ont quitté Saint-Martin-de-Queyrières pour partir à la retraite, ils ont été remplacés par un autre couple d'instituteurs, Claude Lagier-Bruno (de Vallouise) et sa femme Julie Rostollan (de Vars). J'en ai déjà parlé car l'une de leurs filles, Elise Bruno-Lagier (1898-1983) a épousé Célestin Freinet (voir ici et ).

En 1930, Henri Rostolland fait paraître une monographie sur Névache et sa vallée :


Parmi les souscripteurs, on trouve Émile Pons, le père de Maurice Pons, et sa grand-mère :

J'ai souvent parlé sur ce blog des instituteurs des Hautes-Alpes. Suivez ces liens :

Généalogie de la famille Pons : cliquez-ici.

dimanche 6 mars 2016

Un petit tract américain de prosélytisme protestant qui a les Hautes-Alpes pour cadre.

C'est une petite chose que je présente, un petit fascicule de 16 pages, de 11 cm sur 7, édité par l'American Tract Society à New York : Mariette, the little shepherdess of the Alps.


C'est un petit livret de prosélytisme et de pédagogie protestantes, qui s'appuie sur l'histoire de Félix Neff dans les Hautes-Alpes pour l'édification des foules. Il s'agit de mettre en valeur l'action du pasteur qui a mis tout son énergie à convertir des “Roman Catholics” au protestantisme, malgré les oppositions rencontrées localement. L'histoire, extraite de A Memoir of Felix Neff, Pastor of the High Alps, par William Stephen Gilly, D.D., 1840, est celle de la conversion réussite d'une petite bergère de Pallon, à Freissinières, Mariette Guyon :
One day Neff met, at Palons, a little shepherdess, of twelve or thirteen years of age, whose air and language struck him with surprise. In answer to his inquiries about her, he was told that her name was Mariette Guyon, and that she lived in the adjacent hamlet of Punayer with her grandfather and grandmother, who were Roman Catholics; that she had expressed great anxiety to be instructed in the true principles of the Gospel, and that they could not attribute this desire merely to human influence, and to the persuasions of Protestant acquaintances, for she was not permitted to associate with Protestants. He asked the child if she could read? She burst into tears, and said, "Oh! if they would only let me come here to the Sunday-school, I should soon learn, but they tell me that I already know too much." The pastor's interest was further excited, by learning that what little she knew of the difference between the religion of the two churches was picked up by accident, and by stealthy conversations with the converts of the neighborhood.


Au passage, voici comment est décrite l'action de Félix Neff et le milieu haut-alpin dans lequel il a œuvré  :

FELIX NEFF was a pious Protestant minister who labored in the most barren and mountainous districts of the French Alps. In his zeal to make known the blessings of the gospel among the poor peasants who inhabit those desolate regions, he encountered almost inconceivable hardships, and wore out a constitution that was naturally good, at the early age of thirty-one.
Ce petit "tract" n'est pas daté, mais il semble, selon les informations que j'ai trouvées, qu'il a été distribué en 1848.


lundi 22 février 2016

La physique/chimie pour les nuls…., version 1860.

Tout le monde connaît cette collection. Évidemment cela ne date pas d'aujourd’hui qu'un effort de vulgarisation des sciences a été mené au profit de tous.

C'est ainsi que j’ai déniché récemment un petit ouvrage broché, sous couvertures vertes, dont le titre est déjà à lui seul tout un programme :
La physique du village ou Traité de physique et de chimie en langage simple et familier, à l'usage des enfants et des adultes.
Gap, Delaplace, père et fils, Imp.-Libraires, 1860, in-12, [8]-312 pp.


Certes, le titre est moins direct, moins percutant que le titre moderne. Le style en est, pour ainsi dire, plus fleuri, mais le propos est bien de donner à tout le monde des notions indispensables de physique et de chimie. La préface est d’ailleurs claire à ce sujet :
Des notions de physique, c'est-à-dire, sur la matière, ne peuvent être mieux placées que chez les personnes qui passent leur vie avec la matière. Ces personnes sont le peuple en général, surtout le peuple de la campagne. Aux orateurs des tribunes, des cours d'éloquence ; aux hommes de loi, des leçons de législation : mais à celui qui doit être toute sa vie aux prises avec la matière, des connaissances sur cette même matière. Les livres, et les bons livres ne manquent pas : mais ils sont volumineux, chers et difficiles à comprendre pour les personnes peu exercées. On a cherché à obvier à ces inconvénients en composant un petit traité renfermant beaucoup de choses, à peu près tout ce qui peut être utile aux personnes dont nous parlons, et les présentant dans un langage excessivement simple et naturel.
Ce n'est évidemment pas pour le contenu de l’ouvrage que j’ai choisi de l'acheter. C’est d’abord qu’il s’agit d’une impression gapençaise, sortie des presses de Delaplace père et fils, dont l'imprimerie se doublait d'une librairie installée rue de Provence. Très active sous le second Empire, cette maison était en même temps très proche des autorités administratives (ils imprimaient les documents, rapports, annuaires, etc. de la préfecture) et des autorités religieuses (ils se qualifiaient parfois d'imprimeur de l'évêché). L’abondante production en lien avec l’activité pastorale de Mgr Depéry, en particulier dans la promotion du culte de Notre-Dame du Laus (déjà !), est passée par les presses des Delaplace. Il était donc naturel qu’un ouvrage de vulgarisation scientifique à destination des populations proches de la « matière » (qu’en termes élégants tout cela est dit) sorte aussi des presses de la maison Delaplace.


L’autre raison de mon intérêt soudain pour cette petite « chose » est que l'auteur de ces plus de 300 pages de notions de physique et chimie, Elisabeth Faure, est une enfant du pays. Née à Gap le 13 octobre 1836, elle est la fille d’Ambroise Faure (1795-1871), un professeur de mathématiques du collège de Gap, de 1826 à 1862, auteur de très nombreux ouvrages pédagogiques sur la physique et les mathématiques. Fille unique, orpheline de mère très jeune, son père a veillé à lui fournir une éducation complète, d’abord à Gap, puis à Aix-en-Provence, où, suivant les traces de son père, elle obtient son brevet d’institutrice le 4 août 1857, sous la direction de Mlle Victoire Vaurey, directrice de l'Ecole normale d'Aix-en-Provence. C’est donc une toute jeune institutrice qui s'attelle à la tâche de rédiger cet ouvrage.

Cependant la paternité du livre lui a été déniée. Est-ce parce qu’il s’agissait d’une femme ? D’une femme jeune de surcroît ? Toujours est-il que l'abbé Sauret explique carrément que l'ouvrage est l'œuvre du père, qui l'a publié sous le nom de sa fille, geste devant lequel il s'extasie : « touchant héritage pour celle-ci d'un père savant et modeste ! ». L’abbé Allemand, moins catégorique, dit qu'Élisabeth Faure « devint très habile dans les mathématiques et le dessin, et composa, sous la direction de son père, un petit ouvrage estimé : La physique du village. » A défaut d’autres informations, je considère qu'elle est l’auteur de l’ouvrage. C'est d’ailleurs le seul livre qu’elle a publié. Elle se marie en 1863, quitte l'enseignement pour élever ses enfants jusqu’au décès de son mari, Zéphirin Lapierre, en 1875 à Chabottes. Elle reprend alors une activité d'enseignement, comme institutrice, dirige l'une des principales écoles de Marseille, jusqu'à sa retraite en 1884.

Signalons que les mémoires d'Ambroise Faure ont été publiés récemment par la Société d’Etudes des Hautes-Alpes. 


Écrites au fil de la plume, c'est un témoignage passionnant sur une éducation champsaurine au début du XIXe siècle, sur la société agricole et paysanne de l'époque, au moment de la transition entre le monde de l'Ancien régime et une certaine modernité après la Révolution. C'est aussi le récit de la vie d'un professeur de mathématique dans la première moitié du XIXe siècle. Il parle évidemment de sa fille, mais ne cite pas cet ouvrage, ne permettant pas de trancher sur son attribution.

Il y a une dizaine d’années de cela, j’avais acheté un des ouvrages d’Ambroise Faure, un Traité de statique, paru en 1842, à Lyon. Il provenait probablement de sa bibliothèque personnelle, avec sa signature.
Traité de Statique d'après le Principe des vitesses virtuelles
Paris, Lyon, Librairie classique de Perisse Frères, 1842, in-12, [6]-80 pp, 8 planches hors-texte.