samedi 5 janvier 2013

Le maître d'école briançonnais

Ecoutons Victor Hugo, au début des Misérables :
Aux villages où il ne trouvait pas de maître d'école, il citait encore ceux de Queyras : — Savez-vous comment ils font? disait-il. Comme un petit pays de douze et quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des maîtres d'école payés par toute la vallée, qui parcourent les villages, passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignent. Ces magister vont aux foires où je les ai vus. On les reconnaît à des plumes à écrire qu'ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui n'enseignent qu'à lire ont une plume; ceux qui enseignent la lecture et le calcul ont deux plumes; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et le latin ont trois plumes. Ceux-là sont de grands savants. Mais quelle honte d'être ignorants? Faites comme les gens de Queyras.
Cette gravure contemporaine nous permet d'imaginer à quoi pouvait ressembler ces instituteurs ambulants, au moment où, nous le verrons plus loin, cet usage était en train de disparaître.


Elle est extraite de l'ouvrage : Les Français peints par eux-mêmes ou Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, publié entre 1840 et 1842 par l'éditeur Léon Curmer, en 423 livraisons. C'est une épreuve coloriée à la main et gommée à l'époque.

Le baron Ladoucette, ancien préfet des Hautes-Alpes, présente cette émigration si caractéristique des montagnes dauphinoises dans son Histoire, topographie, antiquités, usages, dialectes des Hautes-Alpes, 1848 :
L'émigration périodique des pays froids paraît avoir existé de tout temps. C'est ainsi que les Savoyards se répandent en France, et les Tyroliens en Italie. [...]
Quoi qu'il en soit de ces traditions, voici quelques renseignements assez curieux sur les émigrations périodiques des Hautes-Alpes. Le nombre des voyageurs est plutôt en raison de leurs besoins que de la rigueur des hivers; suivant les calculs que nous avons faits en 1807 et 1808, il s'éleva à 4,319, dont la moitié du Briançonnais, et le tiers du Gapençais. C'étaient 705 instituteurs, 428 colporteurs, 501 peigneurs de chanvre, 245 bergers, 469 charretiers de ferme ou terrassiers, 256 marchands de fromages, 28 mégissiers, 85 charcutiers, 404 aiguiseurs, 25 voituriers, 6 porteurs de marmottes, 649 exerçant diverses professions, tels que tisserands, cordonniers, tailleurs, marchands de parasols, teinturiers, ouvriers en savon, tondeurs de laine. Ils ont rapporté chez eux, dans chacune de ces années, plus de 900,000 francs. [...]
Parmi les instituteurs, il en est, âgés seulement de quinze à dix-huit ans, qui ne ramassent que 50 à 100 fr.; ceux qui ont plus d'expérience et de lumières rentrent avec 400 fr. et au delà. Lorsqu'ils sont engagés, ils ôtent la plume qui était fichée sur leur chapeau. Le nombre des instituteurs n'est pas si considérable depuis trente ans; la seule Vallouise, qui en fournissait 240, n'en voit plus sortir que 70. La cessation des écoles, pendant les troubles révolutionnaires, en est une cause principale; d'ailleurs les jeunes gens s'adonnent plutôt au colportage, qui offre plus de ressources à l'esprit d'intérêt, à la vanité, et qui exige une conduite moins morale. Des colporteurs font jusqu'à 4,200 fr. de bénéfice; mais ceux ci sont en très petit nombre. [...]
Une partie des instituteurs se rend dans la Provence, le comtat Venaissin et le Languedoc; l'autre dans le Bas-Dauphiné et le Lyonnais.
Ce que ne dit pas Ladoucette, c'est que cette émigration des Briançonnais comme maîtres d'école n'était rendu possible que par le haut niveau d'instruction de l'ensemble de la population. Il était de tradition ancestrale que tous les enfants reçoivent un bon niveau d'instruction qui faisait de cette région l'une des plus instruites de France. Dès avant la Révolution, la grande majorité des hommes savait lire et écrire, ce qui permettait à beaucoup d'entre eux de pouvoir ensuite émigrer comme maître d'école, plutôt que comme journaliers, pour ceux qui ne disposaient pas des ressources nécessaires pour s'établir dans le commerce.

Comme le raconte Victor Hugo et le représente la gravure, ils allaient dans les foires avec un plume au chapeau. Cette autre évocation par le préfet Bonnaire en l'an IX (1801) :
C'est même une chose curieuse que de voir, dans les foires considérables de l'automne, ces instituteurs, couverts d'habits grossiers, se promener dans la foule et au milieu des bestiaux de toute espèce, ayant sur leur chapeau une plume qui indique, et leur état, et leur volonté de se louer pour l'hiver, moyennant un prix convenu. Ces bonnes gens donnent de nombreuses leçons pendant tout le cours de la journée; dans les intervalles, ils rendent à peu près autant de services que des domestiques à gages, et on est surpris du très léger salaire qu'ils demandent pour tant de peines.
Mais le témoignage le plus intéressant et, là encore, celui de Victor Lagier, le futur libraire. Après avoir exercé comme instituteur dans sa région natale (il n'est pas à proprement parler briançonnais, mais venait du Gapençais), il décide de tenter la fortune en utilisant son seul bien : son instruction (ses parents avaient même envisagé de le faire entrer dans les ordres).
Comme les marins qui ne se plaisent qu'en mer, je m'embarquai de nouveau, dès que ma santé le permit, à la recherche d'un emploi d'instituteur dans les parages situés entre l'Isère et le Rhône. Cette fois, je partais avec le dessein bien arrête de ne plus rentrer au pays avant de m'être au moins fiancé à la fortune. Touchant l'âge où il fallait songer à se suffire, j'étais résolu à ne compter que sur moi seul, et à voler désormais de mes propres ailes.
C'est dans l'automne de 1804 [il va avoir 16 ans] que je dis adieu pour toujours à mes chères montagnes. [...]
Mon père m'avait confié à huit jeunes gens du voisinage, plus âgés que moi, se destinant à l'enseignement, et dont l'un, pourvu d'une place dès l'hiver précédent, nous servait de guide. Nous cheminions à pied, le sac au dos, portant sur nos tricornes, en guise de panache, la plume d'oie traditionnelle, insigne de notre profession. Nous avions plus de quarante lieues à faire pour arriver à notre destination. Nous marchions pas relevé, tête haute, comme il convenait à des Chevaliers de la plume, rêvant la gloire d'entrer en lice pour enseigner l'alphabet et l'écriture aux petits citoyens du nouvel Empire.
J'étais le plus jeune et le moins apparent de la bande à cause de ma petite taille et de ma mine de convalescent. Mes camarades, superbes de prestance et contents d'eux, ne tarissaient pas en plaisanteries sur mes prochains succès, offrant même à parier que je rentrerais bredouille au pays. J'étais sans illusion, mais, fatigué de risées que je n'avais rien fait pour provoquer, je soutins que si l'on nous jugeait autrement qu'à la taille et au poids, je passerais avant eux.
Nous arrivâmes ainsi au village de La Balme [en Savoie], célèbre par ses grottes. Ce fut la première commune où nous nous présentâmes aux notables et au Curé. On nous réunit dans la salle de la Mairie, où monsieur le Curé, monsieur le Maire et sa femme nous examinèrent. On nous fit lire, écrire et calculer; on nous interrogea sur le catéchisme; mais on nous fit grâce de la grammaire que nous ne connaissions guère que de routine, et dont l'enseignement était trop avancé, aussi bien pour les maîtres que pour les écoliers.
Je ne tardais pas à remarquer que mon air et mon petit savoir plaisaient à nos juges, mais qu'ils regrettaient que je fusse trop jeune et trop chétif pour m'imposer aux enfants. Cependant, avant de se prononcer, ils adressèrent encore quelques questions à mes camarades, et le résultat de cette dernière épreuve fut décisif. Je fus admis à l'unanimité. J'ôtai la plume de mon chapeau, et cette victoire mit fin aux railleries de mes compagnons. David avait battu Goliath.
Les camarades durent chercher fortune ailleurs, et avant d'entrer en fonction, je les accompagnai pendant quelques jours dans les communes environnantes. Mon triomphe m'avait grandi à leurs yeux. Je marchais en tête avec notre guide, et j'avais l'honneur de porter la parole pour les présenter aux notables du pays.
Rentré à La Balme, je fis l'école jusqu'à Pâque [1805] dans cette charmante commune, à la satisfaction, je crois, des habitants et même de monsieur le Curé, quoique je ne lui fusse d'aucun secours pour le lutrin. Ils m'engagèrent à leur écrire et à revenir l'automne suivant. Mon petit pécule s'y était arrondi. Indépendamment de ma classe, j'avais donné beaucoup de leçons particulières à des artisans, à des chefs ouvriers et des cultivateurs aisés, dont la reconnaissance n'avait pas nui à ma recette.
Cela pouvait aussi mal se terminer, comme pour cet instituteur de Névache, Jean François Rostolland, âgé de 30 ans, décédé loin de chez lui, à Cerdon dans l'Ain, en mars 1829. Il était accompagné de deux autres instituteurs ambulants.


Les lois Guizot de 1833, qui organisèrent l'enseignement primaire en France, furent fatales à cette activité. En effet, il n'était plus possible d'enseigner sans un brevet. Certains s'orientèrent donc vers l'enseignement, comme le fils de Jean François Rostolland qui sera professeur à l'Ecole Normale de Privas. Pour les autres, il restait les activités traditionnelles de l'émigration montagnarde comme le colportage.

Sauf erreur de ma part, il n'existe pas d'étude sur cet usage propre, me semble-t-il, aux Alpes dauphinoises. Seul le briançonnais Aristide Albert a fait paraître une petite plaquette en 1874 : 
Le maître d'école briançonnais. Les Briançonnais libraires, Grenoble, Allier, 1874
Il s'agit plus de rappeler un usage ancien qu'une étude à proprement parler.


Pour finir, cette petite histoire, rapportée par Aristide Albert, qui est presque un conte de noël :
Peu d'années avant 1789, un jeune instituteur de bonne mine descendait, un jour de foire, la plume au chapeau, la grande rue de Briançon. Il fut abordé par M. C.-S., riche négociant, et pour lors premier consul de la ville : « Te voilà donc décidé à devenir maître d'école, dit au jeune homme le magistrat municipal; tu pourrais faire mieux, je crois, dans le commerce au dehors. »
Le jeune maître d'école connaissait d'expérience la bienveillance de son respectable interlocuteur. « Je ne demanderais pas mieux, répondit-il, d'émigrer pour le commerce, mais les avances me manquent, toutes réduites soient-elles... » — « Je serai ton prêteur, j'ai confiance en ton intelligence, en ta probité; ôte cette plume de ton chapeau. » Ainsi il fut fait.
Vingt-cinq ans plus tard, le jeune instituteur Bompard (du Bez, commune de la Salle), était l'un des riches négociants de Metz, où il s'était fixé tout à fait. Il a été la souche de la famille lorraine des Bompard qui a donné au pays des officiers distingués, des négociants, un député au Corps législatif; famille qui est en possession à Metz et à Nancy, où l'une des branches s'est établie, de la considération universelle. 

5 commentaires:

Bertrand Hugonnard-Roche a dit…

Belle mise en valeur de l'imagerie ancienne ! Bravo !

B.

Bergamote a dit…

Quel article passionnant !
Bonne année Jean-Marc,
bises,
Valérie.

PS : "on est surpris du très léger salaire qu'ils demandent pour tant de peines"... c'est toujours vrai ;-)

Bibliothèque dauphinoise a dit…

Merci Valérie
Bonne année aussi.
Pour ta remarque finale, tu comprendras pourquoi Victor Lagier s'est lancé dans le commerce du livres, autrement plus lucratif, comme chacun sait;-)
Jean-Marc

Textor a dit…

Evocation originale et bien documentée.

Voilà une bonne solution à souffler à l'Education Nationale pour lutter contre la fermeture des écoles rurales: envoyer des institutrices en raquettes qui passeraient de villages en villages pour instruire les petits montagnards...

Textor

Textor a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.