lundi 18 mars 2019

Paul Colomb de Batines (1811-1855)

Comme le savent mes lecteurs, il m'arrive régulièrement de me prendre de passion pour des personnages un peu secondaires de l'histoire dauphinoise. C'est ainsi que Paul Colomb de Batines a occupé quelques heures de ma vie de bibliophile dauphinois ces derniers mois. J'ai parlé de lui au tout début de l'année, dans cet "éloge de l'inachèvement" que je lui ai consacré. Mais j'avais l'impression d'être incomplet. 

Colomb de Batines et ses amis au café, vers 1835.
Tableau anonyme, Musée de l'Ancien Évêché, Grenoble.
Tableau donné à la Bibliothèque de Grenoble par Mlle E. Richardson, de Florence, vers 1929.

J'ai donc mené deux tâches :

D'abord, j'ai entrepris d'écrire une notice biographique de Paul Colomb de Batines plus complète que toutes celles que l'on peut trouver. Cet homme a eu 3 vies. Né en 1811, de 1829 à 1841, il s'est essentiellement consacré à la bibliophilie et à la bibliographie dauphinoises. Ensuite, de 1841 à 1844, il a été libraire et éditeur à Paris. Sur cette période, je vous renvoie à la notice consacrée à son activité de libraire parisien, comme successeur de Joseph Crozet, sur le site Histoire de la bibliophilie : cliquez-ici. Enfin, de 1844 jusqu'à son décès en 1855, il vit à Florence où il devient le bibliothécaire d'un seigneur italien de Florence. Il se consacre alors à la bibliographie de l'œuvre de Dante, ce pour quoi il est aujourd'hui le plus connu. Je me suis évidemment consacré à la première partie de sa vie. Il est toujours difficile de se faire une idée de la personnalité d'un homme né il y a 200 ans, sur lequel peu de contemporains se sont exprimés. J'aime chez lui ce goût un peu maniaque de la bibliographie, cet art de la précision pour des points de détail de l'histoire des livres, comme si cela avait vraiment de l'importance. J'aime aussi cette forme d'inachèvement dans tout ce qu'il fait, cette difficulté à faire aboutir les projets ambitieux qu'il avait et dont je vais bientôt parler.
Cette biographie est accessible en suivant ce lien : Paul Colomb de Batines.

L'autre tâche était tout simplement d'établir une bibliographie des écrits de Paul Colomb de Batines. Si, pour les ouvrages, la bibliographie d'Adolphe Rochas était presque complète, elle méritait d'être corrigée pour les quelques erreurs que l'on y trouve. En revanche, la bibliographie de ses articles restait à faire. Je ne pense pas avoir identifié tous ses articles, car il a beaucoup écrit, souvent des notices courtes ou des correspondances, qu'il n'est pas toujours facile de trouver. J'y ai ajouté les réimpressions qu'il a commandées. Mais, ce qui est plus inhabituel dans une bibliographie, je me suis intéressé à ses nombreux projets. Paul Colomb de Batines a souvent annoncé des publications à venir, allant même jusqu'à présenter comme étant sous presse des ouvrages qui n'ont jamais paru. Cela a provoqué l'ironie d'Adolphe Rochas : « ce projet, comme une foule d'autres de Colomb de Batines, n'a pas eu de suite. » Je souhaitais leur rendre hommage.
Cette bibliographie est accessible en suivant ce lien : Bibliographie de Paul Colomb de Batines.

lundi 25 février 2019

Un Dictionnaire des expressions vicieuses de 1810, par l'abbé Rolland

L'esprit de la Révolution était de consolider la France comme une Nation une et indivisible. Pour cela, il était indispensable que cette unité se concrétise dans une langue codifiée, parlée par tous, au-delà des différences régionales. Dans les Hautes-Alpes, il s'agissait de répandre et de généraliser l'usage d'une langue française débarrassée de tout régionalisme. Il s'agissait aussi pour la bourgeoisie issue de cette Révolution, qui devenait la nouvelle classe dirigeante de la France, de se distinguer des classe populaires par un usage épuré et correct du français, débarrassé des « expressions vicieuses » locales (nous parlerions aujourd'hui d'expressions incorrectes), souvent « polluées » par le patois. C'est dans cet esprit que l'abbé Rolland fait paraître ce dictionnaire en 1810 :
Dictionnaire des expressions vicieuses et des fautes de prononciation les plus communes dans les Hautes et les Basses-Alpes, accompagnées de leurs corrections,
D'après la V.e Édition du Dictionnaire de l'Académie.
Ouvrage nécessaire aux jeunes personnes de l'un et l'autre sexe, aux instituteurs et aux institutrices, et utile à toutes les classes de la Société.
Il est sorti des presses de Joseph Allier, imprimeur de la préfecture et de la Société d'Émulation des Hautes-Alpes.


Jean-Michel Rolland est un ecclésiastique né à Gap le 13 février 1745. Élu député du clergé pour Forcalquier en 1789, il a siégé à la Constituante. Sa courte carrière législative terminée, il est commissaire du Directoire exécutif du canton de La Motte du Caire sous la Révolution. En l'An V, le 9 décembre 1796, il est nommé professeur de Grammaire à l’École centrale de Gap, puis directeur du collège. Il est mort à Gap le 29 avril 1810. Il était membre de la Société d'Émulation des Hautes-Alpes et directeur du Journal d'Agriculture qui a paru de 1804 à 1814. Il a été correspondant de l'abbé Grégoire pour son enquête de 1790 sur l'emploi de la langue française. Il est l'auteur de nombreux hymnes, d'un plaidoyer en faveur de Gap comme chef-lieu des Hautes-Alpes, mais son ouvrage le plus important est celui-là.

Ce Dictionnaire répond à un appel de la Société d’Émulation des Hautes-Alpes qui, en 1807, se proposait de décerner au 1er février 1809 un prix de 300 francs pour un ouvrage aidant à corriger les fautes de français les plus communes. Il obtint ce prix.


Sans que cela soit dit, il est très proche de l'esprit et de la forme d'un ouvrage similaire publié par J.-F. Michel en 1807 pour la Lorraine : Dictionnaire des expressions vicieuses usitées dans un grand nombre de départemens, et notamment dans la ci-devant Province de Lorraine ; accompagnées de leur correction, d'après la V.e Édition du Dictionnaire de l'Académie, avec un supplément à l'usage de toutes les écoles. Comme on le voit, il en a même repris le titre presque mot pour mot.


L'abbé Rolland justifie son ouvrage en rappelant que le patois, encore parlé « exclusivement » par « les dernières classes de la société dans le midi de la France », oblige « les hommes même instruits, à l'employer à leur tour dans beaucoup d'occasions », ce qui est « la première cause de ces vices de langage si communs dans le discours et même dans la parole écrite ». Ce dictionnaire veut y remédier. Il contient d'abord les fautes de français propres aux habitants des Hautes et Basses-Alpes, c'est à dire celles qui sont dues à l'influence du patois sur la langue française. Un certain nombre de mots patois sont repris avec l'explication de leur sens en français. Néanmoins, la majorité des fautes contenues dans ce dictionnaire sont celles qui sont communes à tous les Français. Cela enlève un peu de l'intérêt de cet ouvrage pour la connaissance de la langue et des tournures propres aux Hauts-Alpins au début du XIXe siècle.

L'auteur est mort au moment de la parution de ce Dictionnaire, en avril 1810. L'éditeur Joseph Allier, à la suite du succès de la première édition, publie une seconde édition, pensant « rendre hommage à la mémoire de ce savant ». Constatant que ce dictionnaire s'est vendu non seulement dans les Hautes et Basses-Alpes, mais aussi en Provence et Languedoc, il ne craint pas « de changer une partie de cet ancien titre, en le généralisant et en l'appliquant aux départemens méridionaux. ». D'où le nouveau titre de cette seconde édition : Dictionnaire des expressions vicieuses et des fautes de prononciation les plus communes dans les Départemens Méridionaux, accompagnées de leurs corrections. Hormis ce changement et la suppression de la dédicace au préfet Ladoucette qui avait depuis quitté le département, cette seconde édition est en tout point identique à la première édition. Ce sont probablement les mêmes matrices qui ont servi à l'imprimer, voire, il s'agit de la récupération des cahiers de la première édition, avec un titre et un avertissement différents. Les Fautes à corriger sont les mêmes que celles de la première édition, signe que le texte n'a été ni repris, ni corrigé.

L'exemplaire que je présente aujourd'hui et qui vient de rejoindre ma bibliothèque est celui de l'imprimeur Joseph Allier. Il contient d'abord l'ouvrage de J.-F. Michel, pour la Lorraine, puis celui de J.-M. Rolland pour les Hautes et Basses-Alpes. Autant ce dernier est en état parfait, autant le premier porte des traces de manipulations : page de titre déchirée, qui a été doublée, déchirures, dont certaines ont été réparées, coins cornés sur les premières pages, qui ont été redressés, tâches. Cela laisse penser qu'il s'agit de l'exemplaire de travail de J.-M. Rolland, qui a été relié par l'imprimeur avec son édition du dictionnaire de Rolland.

Sur le premier contre-plat, il porte l'étiquette de Joseph Allier.


Cet ex-libris a été imprimé sur un papier de remploi, car on distingue, au verso, les caractères « des Domaines » et un filet imprimé.

Joseph Allier, né à Grenoble le 15 novembre 1763, est le frère cadet de Joseph Allier, imprimeur et libraire de Grenoble. A la fin de 1790, il est appelé à Gap comme imprimeur. Il le restera jusqu'à son décès en 1843. Il a été membre de la société d’Émulation sous l'Empire. Il a été membre du conseil municipal de Gap à partir de 1800 et maire de la ville de 1831 à 1834. Il est mort le 30 mai 1843. Son fils Alfred lui a succédé, jusqu'à la cession de l'imprimerie à Delaplace en 1849.

La bibliothèque de Joseph Allier a été donnée à la Bibliothèque Municipale de Gap en 1980, formant le fonds Allier-Tanc-Tessier qui contient 2 380 livres et brochures, du XVIe au XXe siècle. Cet ensemble est composé pour l'essentiel des ouvrages publiés par la famille Allier comme imprimeurs. Pour cela, les ouvrages de cette bibliothèque sont rares sur le marché.

Cet exemplaire a appartenu au libraire, expert et bibliophile Jacques d'Aspect, de Marseille, dont la bibliothèque a été dispersée cette semaine. Il avait été l'expert de la vente des livres de Me Émile Escallier en 2002.

Après la parution de ce billet, un lecteur du blog m'a transmis l'étiquette/ex-libris de sa librairie :


dimanche 27 janvier 2019

Libraires hauts-alpins dans la France des Lumières

Robert Darnton est un historien américain du livre qui étudie depuis plusieurs décennies l'histoire de la diffusion du livre en France sur la période 1770-1785. Il s'appuie sur les riches archives de la Société Typographique de Neuchâtel (STN), une maison d'édition suisse, active entre 1769 et 1789, spécialisée dans la contrefaçon de livres, dont elle assurait ensuite la diffusion à travers la France. Il a publié plusieurs ouvrages, dont Édition et Sédition. L'univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle, en 1991, que j'ai évoqué ici.

Il vient de publier un nouvel ouvrage, toujours fondé sur l'exploitation des archives de la STN : Un tour de France littéraire. Le monde des livres à la veille de la Révolution, Gallimard, coll. « Essais », 2018.


Cet ouvrage se fonde sur le journal de voyage d'un commissionnaire de la STN, Jean- François Favarger, qui, de juillet 1778 à  novembre 1778, a fait un tour de France des libraires :

Carte de l'itinéraire de Jean-François Favarger, juillet-novembre 1778
Source : www.robertdarnton.org/literarytour.

L'intérêt majeur de ce livre est qu'il nous offre une exploration de l'intérieur du monde de la librairie à la fin du XVIIIe siècle. On aborde la problématique du transport des livres, avec la délicate question de l'entrée en contrebande des balles de livres à la frontière française, dans le Jura. On croise ainsi des trafiquants, qui font le relai entre la Suisse et la France, en s'appuyant sur des voituriers qui prennent le risque de transporter des marchandises interdites. On touche du doigt le poids de la corruption aussi bien au niveau de la frontière que des chambres syndicales du livre qui devaient contrôler les balles de livres, à Lyon, Dijon, Besançon, etc. Durant son périple, Favarger doit recueillir des informations sur les libraires des villes qu'il explore, leur proposer le catalogue de la STN, essayer d'en obtenir une première commande, et, pour ceux qui sont déjà en relation avec la STN, il doit recouvrer les créances, prendre de nouvelles commandes. On croise toutes sortes de libraires, tant par l'importance que par l'honnêteté et la fiabilité. Ce peuvent être un libraire installé, comme Duplain, à Lyon, qui se fait lui-même éditeur d'une contrefaçon de l'Encyclopédie ou un libraire protestant, comme Gaude à Nîmes, notables dans leur ville. Ce sont les libraires d'Avignon, eux-mêmes éditeurs protégés par le statut particulier du Comtat Venaissin. Ce peut être aussi Malherbe, qui n'est pas à proprement parler un libraire, mais plutôt la tête de pont et le fournisseur d'un réseau de colporteurs du livres autour de Loudun.

C'est aussi l'occasion de voir la diffusion du livre en France, que ce soit celle des ouvrages autorisés, mais contrefaits, que celle des ouvrages plus ou moins interdits, comme l'Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes de l'abbé Raynal ou des livres "philosophiques", qui soit promeuvent des idées comme l'athéisme (d'Holbach), soit sont des libelles diffamatoires (Les ouvrages sur Mme du Barry) ou enfin des ouvrages pornographiques. En définitive, on voit comment chaque libraire se positionne par rapport à ces différents types d'ouvrages et quels sont les risques qu'il est prêt à prendre. Accessoirement, on glane quelques informations sur les clients de ces libraires. Il ne s'agit pas d'une histoire culturelle, car la nature des archives utilisées ne permet pas d'évaluer la réception des différents types d'ouvrage, ni leur influence. C'est plus un livre sur le commerce, où l'on parle beaucoup d'argent, de factures, de dettes, d’échanges, de faillites, et parfois d'embrouilles commerciales

En définitive, c'est un portait passionnant du monde de la librairie dans les années qui ont précédé la Révolutions française.

En plus, avec une générosité dont tous les historiens ne sont pas coutumiers, Robert Darnton a mis à disposition le résultat de ses recherches sur un site Internet. On y trouve en particulier les archives qui lui ont servi pour écrire ses livres : www.robertdarnton.org.

Lors de son périple, Favarger a croisé deux libraires installés à Bourg-en-Bresse, connus sous la raison sociale Robert et Gauthier. Robert Darnton avoue qu'il en sait peu sur ces deux libraires dont il donne néanmoins les prénoms : Jacques Robert et Pierre Gauthier.

Ce dernier nous est bien connu. Il est né le 30 novembre 1746 aux Evarras, un hameau du Noyer, dans le Champsaur (Hautes-Alpes), deuxième fils de Jean Gauthier, dit Belin et d'Agathe Simiand. On ne sait pas comment il est devenu libraire, mais son père et son grand-père étaient déjà identifiés comme marchands. Il y avait probablement une tradition de migration marchande dans cette famille, qui a rendu encore plus facile le départ, probablement temporaire, puis définitif vers Bourg-en-Bresse. En effet, c'est ce Pierre Gauthier que l'on retrouve à Bourg-en-Bresse en 1772. Comme le rapporte Robert Darnton, avec son associé Jacques Robert, ils font faillite en 1778. Mais, cela n'a pas interrompu leur activité car on les retrouve toujours à Bourg-en-Bresse jusqu'à la Révolution.

Page de titre de la seule publication connue de Gauthier et Robert à Bourg-en-Bresse
En 1795 ou 1796, Robert et Gauthier transfèrent leur activité de libraire à Lyon. Installés au 11 de la Grande-Rue Mercière, dans le centre de Lyon, ils développent une activité plus importante d'éditeur. On trouve 8 titres publiés à Lyon sous leur raison sociale Robert et Gauthier, entre 1797 et 1804. Pierre Gauthier a fini sa vie à Belley, dans l'Ain, une des villes que cite Robert Darnton parmi les différentes "succursales" de la librairie de Robert et Gauthier dans les années 1770. Il meurt célibataire le 26 décembre 1820 à 76 ans.

Son frère aîné, Dominique Gauthier (1744-1820) est resté aux Evarras pour exploiter le domaine de ses ancêtres, dans la belle maison familiale.

Maison Gauthier, Les Evarras (Le Noyer)
Les deux autres frères, Jean Baptiste Gauthier, né en 1753, et Antoine Gauthier, né en 1758 suivront les traces de leur frère Pierre. Antoine Gauthier a été commis chez Robert et Gauthier à Bourg-en-Bresse pendants 13 ans, du début des années 1770 - il avait alors 12 ou 13 ans - jusque vers 1783 ou 1784 où il s'installe comme libraire à Lons-le-Saunier. Jean Baptiste Gauthier a lui aussi été libraire à Bourg-en-Bresse. Il s'y marie en 1794. En plein Révolution française, il appellera son premier fils, Washinghton, que le scribe de la mairie a transcrit "Vazinston". Les deux frères Pierre et Jean Baptiste s'installent ensuite à Lyon, alors que le frère cadet Antoine est à Lons-le-Saunier. Ensuite, peu à peu, toute la famille Gauthier se retrouve à Lons où ils font venir un neveu, Jean-Étienne Gauthier (1772-1831), qui sera la souche de la famille Gauthier-Villars, célèbre pour ses éditions. Un des plus célèbres rejetons de cette famille est Henry Gauthier-Villars, plus connu sous le nom de Willy. Pour illustrer cette solidarité familiale, Étienne Gauthier fera lui-même venir Joseph Escalle (1798-1870), le fils de sa sœur Rose Gauthier, qui sera aussi libraire à Lons-le-Saunier. En déroulant l'arbre généalogique de la famille, on trouve une autre nièce d’Étienne Gauthier, mariée à Louis Boyer, de Corps, libraire à Chalon-sur-Saône.


Quant à Jacques Robert, l'identification est plus hypothétique. Lorsqu'on connait la force de l'entraide familiale dans ces réseaux de marchands - et l'histoire que je vient de citer de la famille Gauthier en est un bon exemple -, il est tentant d'identifier Jacques Robert avec ce cousin homonyme de Pierre Gauthier, Jacques Robert né à Poligny (Hautes-Alpes) le 2 mai 1743, fils de Laurent Robert et de Catherine Simiand, la tante de Pierre Gauthier. Ils étaient non seulement cousins, mais très proches en âge, puisque nés en 1743 et 1746. Enfin, autre point de ressemblance, ils étaient tous les deux en position de deuxième garçon dans la famille, devant laisser la primauté à leurs frères aînés. Ce n'est qu'une hypothèse, mais cette piste doit être creusée. Dans la famille Robert, Jacques ne sera pas le seul libraire. Arnoux Millon, né à Poligny en 1781 et neveu de ce Jacques Robert, a été libraire à Lyon au moins depuis 1809 jusqu'à son décès décès en 1829, lorsque sa veuve, Jeanne Marie Couchoud, lui a succédé. Lorsqu'ils se sont mariés, ils étaient accompagnés par Jean André Faure, commis libraire, à Lyon, dont on peut penser qu'il appartenait aussi au réseau des libraires champsaurins. Faure est aussi le nom d'un commis de Robert et Gauthier, à Bourg-en-Bresse. Quant à Jacques Robert, il est décédé célibataire à Poligny, son village natal, le 5 janvier 1820.

Les recherches de Robert Darnton permettent de suivre les commandes des deux libraires entre 1772 et 1783. On constate d'ailleurs qu'ils ne sont pas seulement implantés à Bourg-en-Bresse, mais qu'ils sont aussi présents à Belfort, Belley (dans l'Ain), et Lons-le-Saunier. Le détail des commandes est consultable ici et la synthèse des ouvrages les plus commandés est la suivante :
Source : www.robertdarnton.org/robert,_gauthier,_et_vernarel-books_in_greatest_demand.pdf

Pour illustrer ce que les archives de la STN renferment, cette lettre signée Gauthier, publiée sur le site de Robert Darnton :

Source : www.robertdarnton.org

On peut comparer la signature avec celle de Pierre Gauthier, témoin de la naissance d'une de ses nièces à Lyon en 1797, alors qu'il est libraire rue Mercière :


Pour aller plus loin, lien vers la page (en anglais) consacrée aux libraires Robert et Gauthier, sur le site de Robert Darnton. En bas de page, liens vers les scans des lettres des libraires :
http://www.robertdarnton.org/literarytour/booksellers/robert-gauthier-et-vernarel

Sur la famille Gauthier, je vous renvoie à l'étude que j'avais publiée :
L'ascendance haut-alpine de Willy

mardi 8 janvier 2019

Paul Colomb de Batines ou l'éloge de l'inachèvement.

Il y a 3 ans, je publiais un long message sur Paul Colomb de Batines, un Gapençais (1811-1855) qui a publié quelques ouvrages de bibliographie dauphinoise entre 1835 et 1840. Je vous renvoie au message que je lui ai consacré : cliquez-ici.

Sa première publication avait été en 1835 une Bibliographie des patois du Dauphiné, dont il avait financé l'impression avec l'argent que lui avaient donné ses parents pour ses études de droit à Aix-en-Provence. Il avait 23 ans. Même si la plaquette est modeste, c'était une belle contribution sur ce sujet qui avait été un peu rapidement traité par Champollion-Figeac en 1809. Sa dernière publication dauphinoise est un Catalogue des Dauphinois dignes de mémoire, imprimé à Gap et publié à Grenoble en 1840. Seule la première partie, contenant les lettres A à J, a paru. C'est ce dernier ouvrage qui m'a inspiré le titre de ce message : « éloge de l'inachèvement ». 



En effet, dans la courte bibliographie de Paul Colomb de Batines, il y a plus de livres inachevés et de projets avortés, que d'ouvrages complets. La Revue du Dauphiné, à laquelle il a collaboré, a dû s’arrêter en 1839 après 2 ans de parution. Les Mélanges biographiques et bibliographiques relatifs à l'histoire littéraire du Dauphiné, en collaboration avec Jules Ollivier, n'a connu qu'un seul tome. Son Annuaire bibliographique du Dauphiné pour 1837, ne va pas au-delà de la 1re année. Pour finir, le Catalogue des Dauphinois dignes de mémoire n'a jamais dépassé la lettre J. Dans la liste des ouvrages « sous presse » annoncés dans ce Catalogue, Paul Colomb de Batines annonce deux ouvrages dont, visiblement, la première feuille d'impression n'est jamais sortie d'aucune presse :
Bibliographie spéciale des ouvrages sortis des presses de la Correrie, imprimerie particulière de la Grande Chartreuse.
Bibliothèque des principaux ouvrages écrits en langue vulgaire du Dauphiné, avec une introduction et des notices biographiques et bibliographiques.

Je suis peut-être trop cruel dans ce message, car ce qu'il nous a laissé est souvent de qualité et il a le mérite, avec Jules Ollivier, d'avoir ouvert des chantiers prometteurs pour l'avenir. Il sera réservé à d'autres de mener à bien les ouvrages de synthèse sur le patois du Dauphiné ou de publier une biographie complète du Dauphiné. D'ailleurs Adolphe Rochas, l'auteur de cette Biographie du Dauphiné de référence, ne se fait pas faute de brocarder cette tendance à l'inachèvement de Colomb de Batines : « Mais ce projet [de Bibliothèque des principaux ouvrages écrits en langue vulgaire du Dauphiné], comme une foule d'autres de Colomb de Batines, n'a pas eu de suite. »

Le faux titre de son Catalogue montre toute l'ambition qui était la sienne :
rien moins que contribuer à une nouvelle biographie générale du Dauphiné.

A la décharge de Paul Colomb de Batines, ses projets communs avec Julles Ollivier étaient probablement trop ambitieux pour les moyens et le temps dont ils disposaient, sans compter qu'ils ne bénéficiaient d'aucun support et que d'une audience limitée. En plus, Paul Colomb de Batines, qui était jeune et adepte des plaisirs de la vie, avait alors besoin d'un mentor, rôle que remplissait bien Jules Ollivier. Malheureusement, celui-ci est décédé brutalement en 1841 et, la même année, obligé de se trouver un moyen de subvenir à ses besoins, Paul Colomb de Batines se résolut à acheter le fonds de librairie de Joseph Crozet à Paris. A partir de ce moment-là, il ne s'occupa plus de choses dauphinoises. Obligé ensuite de se « réfugier » à Florence, il y trouvera enfin les conditions qui lui permirent de donner toute la mesure de son talent, en publiant une bibliographie de référence de l'œuvre de Dante.

Colomb de Batines et ses amis au café, vers 1835
Tableau anonyme, Musée de l'Ancien évêché, Grenoble
Pour aller plus loin, les pages que je consacre à :
Catalogue des Dauphinois dignes de mémoire. Première partie. A–J.
Paul Colomb de Batines

mardi 25 décembre 2018

La Cloche de Frustelle, de Jean Faure du Serre, 1839

Avec patience et méthode, je collectionne tous les ouvrages de Jean Faure, dit Faure du Serre. Il est probable que cet auteur ne dise quasiment rien à la plupart de mes lecteurs. C'est un de ces auteurs régionaux qui ont eu une certaine renommée à leur époque, car ils ont su capter l'air du temps. Pour nous qui les lisons presque deux siècles plus tard, ils nous font revivre un monde à jamais disparu.

Né à Saint-Michel-de-Chaillol en 1776, Jean Faure a été notaire à Orcières, chef de bureau de l'administration de la préfecture des Hautes-Alpes, secrétaire général de la préfecture des Hautes-Alpes et, enfin, sous-préfet de Sisteron, avant de prendre sa retraite en 1830 au hameau du Serre dans son village natal, d'où il tire son nom d'auteur. Il est mort très âgé, à 87 ans, en 1863.

J'ai toujours aimé le commentaire d'Adolphe Rochas sur l’œuvre de Jean Faure : 
M. Faure a consacré à la poésie les loisirs que lui laissaient ses prosaïques travaux de notariat et d'administration; peut-être même a-t-il cherché dans cette douce occupation l'oubli des nombreux chagrins qui l'ont éprouvé pendant sa longue carrière. On lui doit, notamment, trois poëmes héroï-comiques dans lesquels il chante de fort plaisants événements, dont le département des H.-Alpes a été le théâtre. Ces poëmes sont écrits avec verve et entrain : il y a de la gaîté, de bonnes saillies, beaucoup plus qu'on ne saurait raisonnablement en attendre d'un homme ayant été notaire et sous-préfet.
Parmi ces poèmes "héroï-comiques", je possédais déjà le Banc des officiers et les deux éditions de la Tallardiade. Il ne me manquait que la Cloche de Frustelle, pour compléter ma  collection. Grâce à la vente de la Bibliothèque dauphinoise de Haute Jarrie, du 14 décembre dernier, un modestes mais sympathique exemplaire de la première édition de 1839 vient de rejoindre ma bibliothèque :



En résumé, il s'agit d'un conflit villageois entre les habitants de Pont-du-Fossé (hameau de Saint-Jean-Saint-Nicolas, dans le Champsaur) et le curé de Saint-Nicolas qui, avec l'aide de ses paroissiens, est allé détacher la cloche du Panelle de Frustelle, pour la placer dans sa nouvelle église au hameau des Reynauds (autre hameau de Saint-Jean-Saint-Nicolas). Jean Faure excelle à peindre cette guerre picrocholine entre habitants, qui alla, dans ce cas, jusqu'à un procès devant le tribunal  d'Embrun et un appel devant celui de Gap. Le charme de ces poèmes devait être encore plus fort à l'époque car il est probable que les différentes personnalités citées, en particulier parmi les habitants de Pont-du-Fossé, font référence à des personnages réels qu'il devait alors être facile d'identifier. Jean Faure n'a pas peur de vexer les gens en les dépeignant sous un jour souvent un peu ridicule. Il n'hésite pas à dire, parlant du maire de Saint-Jean-Saint-Nicolas, qu'il est « éclipsé » du poème, car « il l'est également dans l'esprit du pays, où il passe pour n'avoir agi que d'après l'impulsion d'autrui ». Le maire a dû apprécier !

Quant à ceux qui s'interrogent sur ce qu'est une Panelle, cette carte postale ancienne permet de voir qu'il s'agit d'un clocher en forme de cheminée, en haut duquel se trouve une fenêtre où l'on place la cloche :

Avec une faute dans la légende : Trustelle, au lieu de Frustelle.

Un dernier charme de cet exemplaire est cette page d'envois successifs entre les différents propriétaires :


Transcription :
A Monsieur Albert, avocat
Son bien dévoué
Biétrix

Prière à monsieur Fermeau
Prière de conserver cet ouvrage
A. Albert

Prière à mon ami Tournier
d'accepter cet opuscule
Fermau
Seul Aristide Albert est bien connu. Malgré un nom peu courant, je n'ai pas réussi à identifier le premier possesseur.

Il est dommage que l'œuvre de Jean Faure du Serre ne soit aujourd'hui accessible que par l'édition de ses Œuvres choisies donnée en 1892 par l'abbé Gaillaud et rééditée en 1986. De l'avis de tous, elle est fautive et infidèle. L'abbé Allemand accuse l'abbé Gaillaud d'avoir " torturé et défiguré les textes du poète en voulant y mettre du sien". Cet extrait de La Cloche de Frustelle et sa transcription par l'abbé illustrent les transformations subies par le texte :
Texte original (p. 15) :
Les fabriciens,  après court examen,
Votèrent tous en répondant : Amen.
Ainsi fut pris un dessein téméraire,
Qui dut bientôt troubler tout le pays.
Ainsi l'on voit que les plus beaux esprits
Peuvent faillir en croyant de bien faire!

Transcription (et transformation) par l'abbé Gaillaud dans le recueil de 1892 :
Les conseillers, après court examen,
Votèrent tous en répondant : Amen.
Ainsi fut pris un dessein téméraire,
Qui dut bientôt troubler tout cet endroit.
Ce qui fait voir que l'esprit le plus droit
Peut se tromper même en croyant bien faire.
Peut-être qu'un jour, quelqu'un s'attellera à une édition des œuvres complètes fondée sur les éditions originales (je ne sais pas si les manuscrits existent encore) et proposera en même temps une biographie modernisée, et probablement moins "cléricale", de Jean Faure du Serre.

Pour aller plus loin, les pages que je consacre à :
La Cloche de Frustelle
Jean Faure du Serre
et ce message à lui consacré sur ce blog à propos du Banc des Officiers.

dimanche 16 décembre 2018

Le prince Bibesco, le Dauphiné ... et Proust

Il existe un petit jeu qui consiste à essayer de mettre dans la même phrase deux mots que rien ne relient. C'est un peu le même jeu auquel je me soumets en essayant de parler, dans un même message, de Proust et du Dauphiné, deux mondes qui sont totalement étrangers l'un à l'autre. C'est grâce au prince Alexandre Bibesco que je peux créer un lien, certes ténu, entre eux.

Source gallica.bnf.fr / BnF
Le prince Alexandre Bibesco est né à Bucarest en 1842, fils de Georges Démèter Bibesco (1802-1873), prince régnant de Valachie. Le catalogue de la BNF le qualifie d'homme de lettres et de linguiste. Membre perpétuel de la Société de linguistique, il est l'auteur de : La question du vers français et la tentative des poètes décadents. Il est aussi qualifié de poète, essayiste, musicien, et enfin de bibliophile, qui abritait ses collections au 69 de la rue de Courcelles. A cette même adresse, son épouse, Hélène Bibesco a tenu un salon fameux où elle recevait, entre autres, les musiciens Claude Debussy, Fauré, Charles Gounod et Camille Saint-Saëns, les peintres Pierre Bonnard et Édouard Vuillard, le sculpteur Aristide Maillol, ainsi qu'Anatole France et enfin Marcel Proust, qui venait en voisin. C'est là que celui-ci a sympathisé avec Antoine Bibesco et son frère Emmanuel, les fils d'Alexandre et Hélène Bibesco.

Ce que ne disent pas les différentes notices que j'ai trouvées sur Alexandre Bibesco est que ce mondain cultivé était aussi un alpiniste, ou, pour être plus précis, un excursionniste. Il mettait à profit ses villégiatures d'été à Uriage, à un moment où cette petite ville d'eaux avait un certain standing, pour découvrir la région et partir dans des excursions - nous dirions aujourd'hui des randonnées - au Taillefer, à Chamechaude, à Chamrousse, au Granier (Eh oui ! il faisait quelques infidélités vers la Savoie voisine), le Vercors et la Bérarde. Au retour de ses excursions, il prenait sa plus belle plume pour donner le récit de son ascension qu'il envoyait à son ami Xavier Drevet, le directeur du journal Le Dauphiné. Ces textes, publiés dans le journal, ont parfois été tirés à part. Parus entre 1875 et 1887, ils ont ensuite été rassemblés dans un recueil sous le nom de Delphiniana, publié en 1888 par Xavier Drevet. Le prince, poète comme on le sait, y a aussi inséré quelques sonnets, comme ses Adieux au Dauphiné, ou cette Exhortation à Louis-Xavier Drevet. Comme il se doit, en homme galant, il a dédié l'ouvrage à Louise Drevet, la célèbre romancière du Dauphiné, et, accessoirement, l'épouse de Xavier Drevet.



A la lecture de ces textes, nous sommes plongés dans ce monde de l'excursionnisme cultivé, comme a pu le qualifier Olivier Hoibian. Les texte sont écrits sur un ton léger et anecdotique - il ne faut surtout pas se prendre au sérieux. A proprement parler, on n'y apprend rien, mais ce n'était d'ailleurs par leur objectif. Le ton parfois badin et le style soigné, quoique classique, en rend la lecture agréable. Le prince n'hésite pas, le moment venu, à partir dans des digressions, comme, par exemple, lorsque il réussit à parler d'Émile Zola dans son texte sur l'Obiou et Belledonne, à propos du Chalet de la Pra : « Malheureusement, ce poème attend encore son poète. O Émile Zola ! Homère du ruisseau, Shakespeare de l'égout, Balzac des bassesses citadines, de la crapule des prolétaires, des dévergondages psychologiques, des purulences charnelles ! Que n'étais-tu là ! que n'étais-tu, – pour employer un de tes vocables les plus mitigés, – fourré dans ma peau ! ». En dépit de ce que peut laisser penser cet extrait, la suite du texte montre plutôt de l'estime pour Zola.

Ce qui nous est donné à voir est surtout un monde disparu, celui de ces hommes cultivés, mondains, bien élevés et, au fond, dilettantes, qui, lorsqu'ils partaient sur les chemins de montagne, nous en donnaient ensuite le récit. Bien entendu, le prince Bibesco appartenait à la section de l'Isère du Club Alpin Français et à la Société des Touristes du Dauphiné, où son nom apparaît dès le premier annuaire de 1875. Il a réservé ses textes au seul journal Le Dauphiné.

L'exemplaire qui vient de rejoindre ma bibliothèque contient un bel envoi du prince Bibesco à Émile Viallet :


A Emile Viallet, Lamartinolâtre
Le Whymper Dauphinois.
Témoignage de sympathie alpestre
d'un nain pour un géant.
Alexandre Bibesco.
Uriage juillet 1888

Il faut être prince pour se permettre d'écrire que l'on est un "nain" face au "géant" Émile Viallet. Pour ceux qui ne le connaissent pas, cet employé, membre de la grande famille des cimentiers Viallet, est un alpiniste dauphinois dont les exploits ont consisté à gravir quelques beaux sommets comme les Écrins, la Meije ou le Pelvoux, et à en donner le récit, aussi publié par Xavier Drevet :


Certes, au regard des "exploits" d'Alexandre Bibesco, les ascensions de Viallet peuvent sembler le rendre l'égal de Whymper...  Émile Viallet était aussi poète à ses heures perdues, ce qui explique le qualificatif de "Lamartinolâtre". Il faisait publier ses poèmes dans une revue à insertion payante, Littérature contemporaine, d'Evariste Carrance, revue dans laquelle, quelques années auparavant, Lautréamont avait fait paraître son premier de chant de Maldoror (au passage, admirez l'exploit d'arriver à parler dans un même message, de Proust, Zola et Lautréamont, trois écrivains qui n'ont strictement rien à voir avec le Dauphiné !). Le prince, toujours grand seigneur, ne se montre pas moins enthousiaste lorsqu'il parle d’Émile Viallet dans une des Delphiniana : "Émile Viallet, le Whymper Dauphinois, l'escaladeur du Grand Pic de Belledonne avant les câbles, le vainqueur du Goléon, des Fétoules, de l'Etret ; le gagnant de tant de paris désespérés contre l'inaccessible ; Viallet qui, à ses moments perdus, sait se montrer brillant parmi les vélocipédistes du bassin du Rhône ; Viallet l'adorateur des colosses de la Pensée comme de ceux de la Nature, l'enthousiaste de Lamartine comme du Pelvoux ; Viallet, dont les hautes et vaillantes qualités de cœur ne sont dépassées que par une modestie furibonde".



Pour revenir à Proust, sa rencontre avec Alexandre Bibesco ne lui a visiblement pas ouvert les yeux sur le monde de la montagne. Certes, en 1875, Proust était encore un petit garçon, perdu dans les jupes de sa mère, et, en 1888, un adolescent, probablement toujours perdu dans les jupes de sa mère, mais surtout préoccupé de ses émois amoureux et littéraires. A ma connaissance, dans toute sa vie et dans son œuvre, la montagne est totalement absente. Même sa découverte de Ruskin et son admiration pour lui ne lui ont pas donné l'envie de découvrir la montagne.

En ces jours où un envoi de Marcel Proust à  Lucien Daudet a catapulté l'exemplaire n°1 sur Japon de Du côté de chez Swann au prix stratosphérique de 1,51 millions d'euros, sachez qu'un envoi du prince Alexandre Bibesco est sensiblement plus abordable.

Le texte des Delphiniana est accessible sur Gallica : cliquez-ici.

Pour aller plus loin sur la Bibliothèque dauphinoise :

dimanche 25 novembre 2018

Le premier mémoire historique sur le Briançonnais

C'est par un ouvrage au titre peu engageant que débute l'historiographie du Briançonnais. A la suite des multiples contestations et procès à propos du paiement de la dîme à la prévôté d'Oulx, les communautés briançonnaises délèguent deux des leurs, Jean Brunet et François Bonnot, pour négocier un paiement annuel et forfaitaire de cette dîme, à charge aux communautés de se mettre d'accord entre elles pour se répartir la charge. Un accord est trouvé le 6 décembre 1747. C'est le texte de cette transaction, ainsi que de nombreuses pièces annexes, que Jean Brunet, « Seigneur de l'Argentiere, Conseiller du Roi, ancien Commissaire des Guerres, Receveur des Tailles, & Député du Briançonnois », publie en 1754 sous le titre de :
Recueil des actes, pièces et procédures concernant l'Emphitéose perpétuelle des Dîmes du Briançonnois. Avec un mémoire historique et critique pour servir de Préface.




Ce recueil est particulièrement intéressant car il débute par un mémoire historique sur le Briançonnais, qui est la première histoire de la région qui ait été publiée. Pour le détail du contenu du recueil et du mémoire, je renvoie à la page que je lui consacre : cliquez-ici. La lecture de ce document m'a conduit à ces quelques réflexions.

La première est que l'on ne conçoit pas le degré d'autonomie dont jouissait le Briançonnais. Que l'on s'imagine un ensemble de communautés négociant avec le bénéficiaire d'un impôt pour en régulariser le paiement et la perception et pour se répartir entre eux la charge de cet impôt. On comprend mieux qu'au XIXe siècle, les premiers érudits que se sont intéressés aux institutions briançonnaises en aient donné une image de liberté et de responsabilité, parfois en l'enjolivant, au moment même où cette autonomie était perdue au profit de l’État. C'est cette autonomie qui a été rendu possible par la transaction passée avec Humbert II en 1343, à l'origine de l'institution des Escartons.

Jean Brunet passe d'ailleurs rapidement sur cette transaction fondatrice avec Humbert II. Pas plus que pour la transaction sur la dîme qui fait l'objet de ce livre, il ne cherche à mettre en valeur la liberté et l'autonomie dont jouissait le Briançonnais. Soit qu'il ne jugeait pas nécessaire de le faire, soit que cela ne lui apparaissait pas si extraordinaire pour mériter qu'on le signale. Et pourtant, l'histoire montrera que c'était un bien précieux et fragile.

Ce mémoire montre aussi l'étendue des lectures de Jean Brunet et sa capacité à en tirer profit et à les ordonner. Rappelons qu'il est le fils d'un marchand et maquignon de Cervières, près de Briançon. Il n'a pas été élève au collège des Jésuites d'Embrun, qui formait l'élite de la région. C'est une preuve, une nouvelle fois, du haut niveau de culture auquel pouvaient accéder les habitants de cette région. Ce mémoire est le résultat de ses lectures, que lui ont permises son éducation villageoise et sa propre curiosité intellectuelle. Ce niveau de culture était la condition, me semble-t-il, de la solidité des institutions briançonnaises. Pour pouvoir s'administrer, il fallait des hommes instruits. Il leur fallait aussi une culture, qui n'était peut-être pas la culture classique et humaniste des aristocrates et grand bourgeois du temps, mais qui était une culture juridique, historique et pratique qui permettait de s'administrer.

Enfin, ce mémoire illustre, malgré lui, le renversement de perception sur les Vaudois. Aujourd'hui, cette secte chrétienne est perçue très favorablement. Plus personne ne songerait à fustiger leur dissidence. Cette dissidence est même un titre de gloire pour ces populations qui ont su résister et garder pure leur foi. Il n'est qu'à voir l'estime dont jouissent actuellement les frères Baridon de Freissinières dans leur refus de la guerre en 1914. Avec Jean Brunet, nous sommes avant ce retournement. Sa position vis-à-vis des Vaudois est dans la droite ligne de la vision que l'on pouvait en avoir dans le cadre de l'orthodoxie catholique. Il rapporte les lieux communs sur les Vaudois, en particulier qu'ils commettaient « des impiétés et des abominations qui font horreur ; que la débauche, le libertinage et la corruption des mœurs, dominaient parmi cette secte ». On est loin de l'image positive et réhabilitée qu'on en donnera à partir du XIXe siècle, en particulier Aristide Albert dans son ouvrage Les Vaudois de la Vallouise.

Je possédais déjà un exemplaire de ce livre, dans une reliure d'époque un peu usée.



Cet exemplaire, en meilleur état intérieur et extérieur, est de nouveau un témoignage de la circulation des livres anciens entre les érudits et bibliophiles du XIXe siècle, comme j'avais pu le raconter à propos d'un exemplaire des mémoires de Berwick (cliquez-ici). Sauf qu'ici, il ne s'agit pas de deux personnalités dauphinoises et un livre, mais de trois personnalités dauphinoises et un livre. On retrouve encore Aristide Albert qui a donné cet exemplaire à son compatriote Gustave Roux.



Gustave Roux (Briançon 29/4/1815 - Grenoble 9/3/1891) était un avoué et magistrat, mais surtout un bibliophile : « Il avait formé une importante bibliothèque vendue à un libraire après sa mort. ». On trouve ses initiales dorées en queue du dos. Dans cet exemplaire, il a souligné en rouge les noms des membres de sa famille, dont son grand-père Roux, notaire à Vallouise, lorsqu'ils apparaissaient dans les documents transcrits.

 
L'ouvrage a ensuite appartenu à Henri Ferrand, qui y a apposé son ex-libris.


Il existe aussi une édition in-4° de cet ouvrage, avec ce beau faux titre :