jeudi 10 septembre 2020

Le tout premier livre imprimé à Gap ?

Un libraire parisien bien connu présentait récemment ce livre de Daubenton avec cette accroche : « Le tout premier livre imprimé à Gap ? ». Le point d'interrogation est bien venu. Ce livre a nécessairement été imprimé à Gap après 1793, qui est la date de l'édition originale. Or, il y a de nombreux livres qui étaient déjà sortis des presses de Joseph Allier, à Gap, avant cette date.


Joseph Allier, né à Grenoble le 15 novembre 1763, est le frère d'un autre Joseph Allier, né à Grenoble en 1749, fondateur d'une dynastie d'imprimeurs grenoblois active jusqu'au XXe siècle. Les autorités nouvellement installées dans le département des Hautes-Alpes ont fait appel au frère cadet pour installer une imprimerie à Gap, dans le nouveau chef-lieu du département. L'objectif était de disposer d'un atelier sur place plutôt que de faire appel aux imprimeurs grenoblois. C'était un gage de qualité et de rapidité.Selon les sources, Joseph Allier serait arrivé en 1790 ou 1791. De fait, dans la Bibliographie historique du Dauphiné pendant la Révolution française, d'Edmond Maignien, les trois premières impressions d'Allier datent d'octobre 1790. Ce sont :

  • Discours prononcé à l'assemblée électorale du district de Gap par M. Bontoux, l'un des électeurs et maire de la commune de Pelleautier, dont l'impression a été ordonnée par l'assemblée électorale du district, ainsi que des motions qui sont à la suite. A Gap, chez J. Allier, imp. du département des Hautes-Alpes (octobre 1790), in-4°, 11 p (n° 1032)
  • Discours prononcé par M. Joseph Serres, chirurgien, à l'assemblée électorale du district de Gap, dans la séance du matin 16 octobre 1790. A Gap, chez J. Allier, imp. du département des Hautes-Alpes, 1790, in-4° 8 p. (n° 1033)
  • Procès-verbal de nomination et élection des juges et suppléants du district de Gap, département des Hautes-Alpes, 15 octobre 1790. Gap, J. Allier, 1790, in-4°, 78p. (n° 1034)

Ensuite, les impressions ont été très nombreuses à partir de cette date. Beaucoup sont de même nature que les trois premières : documents officiels émis par le département ou la municipalité de Gap, textes politiques comme les discours ci-dessus. A côté de cela, apparaissent des « vrais » livres, comme l'Almanach général du département des Hautes-Alpes pour l'année de grâce mil sept cent quatre-vingt-treize ou le Récit historique et moral sur la botanique, de Dominique Chaix, l'ami de Dominique Villars et, de ce dernier, un Mémoire sur l'étude de l'histoire naturelle et qui tend à établir qu'elle doit faire partie de l'éducation nationale, présenté par M. Villar, médecin de l'Hôpital Militaire de Grenoble.

Pour ma part, la première impression gapençaise de ma bibliothèque est une Adresse du District d'Embrun (Hautes-Alpes) à l'Assemblée des Vrais Amis de la Constitution, par Silvain, citoyen soldat des Hautes-Alpes, du district d'Embrun. Il s'agit d'une défense des hôpitaux de Charité, qu'un projet de décret de l'Assemblé Nationale prévoyait d'aliéner. L'auteur défend leur utilité dans les petites villes, en rendant hommage plus particulièrement aux dames religieuses hospitalières d'Embrun. Cette adresse a été lue à la tribune du Club des Jacobins lors de la séance du vendredi 11 février 1791, ce qui permet de dater approximativement cette impression.


En 1791, il existait toujours une imprimerie à Embrun, qui avait été établie par Pierre-François Moyse, de Grenoble, en 1776. Cet établissement était toujours actif. Il disparaîtra peu de temps après le décès de Moyse en 1794. Certes, son fils lui a succédé quelques années, mais il a dû vendre son matériel en 1797. Cette petite plaquette est la preuve tangible que l'imprimerie d'Allier avait pris le pas sur celle de Moyse, même pour des impressions embrunaises. Il y avait probablement une raison politique. Allier a toujours montré une grand attachement à la Révolution et à ses principes, ce qui en faisait l'imprimeur tout trouvé pour produire un document d'esprit révolutionnaire comme celui de Silvain. A l'inverse, Moyse représentait l'ancien monde, celui où la vie intellectuelle du département se trouvait à Embrun, auprès du siège de l'archevêché. Ensuite, la comparaison entre les impressions sorties des deux presses donne clairement l'avantage à Allier, qui disposait d'un jeu de caractères en meilleur état. Les impression de Moyse ont toujours souffert de la mauvaise qualité des caractères utilisés.

Sur Pierre-François Moyse, je renvoie à cet article du blog : L'apparition de l'imprimerie dans les Hautes-Alpes.

 




 

dimanche 2 août 2020

Carte topographique du massif du Mont Pelvoux, par Paul Guillemin, 1879

Dans le cadre d'une recherche dont je vous ferai part en son temps, j’ai été amené à me rendre au département iconographique du Service historique de la Défense. Comme cela arrive parfois, j'ai non seulement trouvé ce que je cherchais, mais j’ai aussi trouvé ce que je ne cherchais pas… J’ai ainsi pu voir et obtenir une reproduction de la Carte topographique du massif du Mont Pelvoux par Paul Guillemin, parue en 1879, que je cite dans le chapitre correspondant de : Le Massif des Écrins. Histoire d'une cartographie de l'antiquité à l'aube du XXe siècle. Au moment de l’élaboration du livre, je l’avais vainement cherchée. Sous réserve de recherches plus approfondies, elle n’existe pas aux Archives départementales dans le fonds Guillemin. Elle n’existe pas non plus dans le fonds cartographique de la Bibliothèque Nationale de France.

Carte topographique du massif du Mont Pelvoux au 1/80.000, par Paul Guillemin, 1879
Source : Service historique de la Défense, Vincennes
La feuille de Briançon de la carte d’État-major (n° 189), parue en 1866, contient pour la première fois une topographie précise du massif des Écrins. En revanche, la toponymie s’avère particulièrement pauvre. Pour reprendre l’exemple cité dans l’ouvrage, la carte d’État-Major de 1866 ne comporte que neuf toponymes pour tout le massif de la Meije. Tous les sommets bien distincts : Grand Pic, Meije centrale, Meije orientale, etc. sont regroupés sous le seul nom de Meije. Autre exemple, les deux glaciers qui descendent de la face nord : glaciers de La Meije et du Tabuchet se retrouvent englobés sous le seul nom de glacier de la Meije. Très vite, il est apparu nécessaire d’enrichir la toponymie, pour, entre autres, rendre plus précises les descriptions des courses et ascensions. En l’état, la carte d’État-Major n’était pas suffisante pour une bonne appréciation des différents sommets que l’on pouvait conquérir.

Deux acteurs majeurs de l’exploration du massif se sont attachés à ce travail d’identification et de désignation, voire de baptême, des points remarquables du massif : sommets, cols, glaciers, brèches, etc. Henry Duhamel, de Grenoble, et Paul Guillemin, de Briançon, se sont tous les deux attelés à ce travail, qui devait naturellement déboucher sur une carte améliorée de ce point de vue. Une concurrence s’est établie entre eux. C’est Paul Guillemin qui publie dès février 1879 cette Carte topographique du massif du Mont Pelvoux au 1/80.000. Il a utilisé comme base de travail la carte de Prudent, publiée en 1874 à l'instigation du CAF, qui était une mise en couleurs et un essai de mise en évidence du relief par des courbes de niveaux fictives. Cette très belle carte a fait l’objet de ma part d’une longue description que vous pouvez lire sur mon site : cliquez-ici.


Carte topographique du Massif du Mont Pelvoux, par le capitaine Prudent, 1874.
Sur cette base, Paul Guillemin a ajouté des noms et des altitudes. Pour rendre l’ensemble plus lisible, ce qui était le défaut de la carte d’État-Major, il a écrit les légendes sur des petites étiquettes, ce qui fait bien ressortir le texte sur la carte. Il a aussi réduit l'échelle, de 1/40.000e à 1/80.000e, de telle sorte que les dimensions sont approximativement de 30 cm (hauteur) sur 50 cm (largeur). Le moyen de reproduction choisie a été de photographier le résultat obtenu et d’en faire une centaine de tirages pour diffusion. Ce procédé était moins couteux et surtout plus rapide que de s’engager dans un travail de gravure. C’est le photographe Jacques Garcin qui s’est chargé de cette publication. Installé à Lyon, celui-ci était originaire du Queyras. Il a souvent collaboré avec Paul Guillemin. Il est en particulier l’auteur d’une des photographies les plus célèbres de l’alpiniste, probablement contemporaine de l’édition de cette carte :

Paul Guillemin, par Jacques Garcin
Ils ont aussi collaboré pour une des plus grandes raretés haut-alpines, à la frontière entre le livre et la photographie : Club Alpin français. Album du Queyras (cent-dix photographies stéréoscopiques), dressé en 1879 par les soins et aux frais de la Section de Briançon du Club Alpin Français. Photographies par Jacques Garcin. Légende par Paul Guillemin, Lyon, imprimerie générale du Rhône, P. Goyard, 1880, in-8°, 8 pp. + 110 vues stéréoscopiques.


Cette carte de Paul Guillemin a été un des motifs de discorde entre lui et Henry Duhamel. En août 1879, ce dernier publie un Coup d'œil sur l'orographie des massifs de la Meije et de la Grande-Ruine, avec une carte dépliante :




Il s’agit d’un travail similaire dans son principe à celui de Paul Guillemin. Dans ce cas, le travail sur la toponymie ne concerne que le massif de la Meije et de la Grande-Ruine. Pour faire croire à une antériorité de sa publication, Henry Duhamel l'a datée de 1878. Lors du conflit qui les opposera, Paul Guillemin sera amené à préciser les conditions de publication des deux cartes :
II est bien vrai qu'en 1890, j'ai fait de larges emprunts à M. Duhamel, mais ce qui n'a pas été dit, ce qu'il fallait dire tout d'abord pour être juste, ce qu'ignorent les membres du bureau de la section de l'Isère et ce que n'ignore pas M. Pierre Lory, c'est que M. Duhamel m'a copié le premier et c'est le moment de révéler la supercherie de M. Duhamel.
Ma propre carte du Pelvoux, la première parue en France, fut mise en vente en février 1879. Aussitôt, M. Duhamel me rejoignit à Lyon, me reprochant d'avoir donné mon travail sur le moment, qu'il m'avait fourni des documents. En attendant, il fit ce qui lui convenait et publia en août 1879 sa carte du massif de la Meije datée de 1878. Je savais qu'il comptait usurper ainsi une sorte de priorité; néanmoins je ne dis rien et ce n'est qu'en 1886, dans l'annuaire du CAF, que je relevais dans une note la supercherie de M. Duhamel. M. Duhamel ne souffla pas mot et dans la Revue Alpine de juillet 1896, il s'est vendu en donnant lui-même, dix-huit ans plus tard, la véritable date de sa première carte : août 1879 et non pas 1878. (source : Les pionniers des Alpes dauphinoises, Pierre Lestas, pp. 33-34).
Certes, il s’agit de la parole de Paul Guillemin. Il est cependant avéré que l’on peut lui faire une plus grande confiance qu’à Duhamel lorsqu’il s’agit de savoir qui dit vrai, les deux hommes n’ayant pas le même rapport à la vérité et à l’honnêteté intellectuelle.

Au-delà de ce conflit de préséance, l’histoire donnera raison à Henry Duhamel, qui avait plus de temps et de moyens pour poursuivre son œuvre de topographe. Le résultat de ses travaux est la publication en 1887, avec le Guide du Haut-Dauphiné, d’une carte en 5 feuilles du massif qui apporte une foule d’informations.

 
Carte du Haute-Dauphiné, Partie NO., par Henry Duhamel, 1887.
Cette carte, par sa large diffusion, lui a donné une influence déterminante sur les mises à jour de la carte d’État-Major. En regard, la carte de Paul Guillemin de 1879 n’a été tirée qu’à 100 exemplaires, au prix unitaire de 3,50 francs.  La diffusion en a donc été très restreinte. De plus, son format et l’impossibilité de la plier facilement, à cause du papier photographique utilisé pour la reproduire, la rendaient peu maniables. Sa rareté dans les collections publiques est la preuve de cette faible diffusion.


Malgré ses activités professionnelles, ce qui était la différence notable avec le rentier Henry Duhamel, Paul Guillemin a travaillé à une nouvelle version de sa carte. Les minutes manuscrites de ce travail se trouvent dans le fonds Guillemin des Archives départementales des Hautes-Alpes (un extrait est reproduit dans notre livre).
Une nouvelle carte a été publiée d'abord en 1890 : Carte topographique du Haut-Dauphiné, au 50.000e, en collaboration avec M. Laëderich, tout aussi rare et introuvable que celle de 1879 (tirage à 200 exemplaires, dont un aux Archives départementales des Hautes-Alpes), puis en 1896, jointe au livre de Saint-Romme : Le Pelvoux. Voyage en zig-zag dans les Hautes-Alpes. Une légende précise qu'elle "est augmentée de 300 noms qui paraissent pour la première fois dans une carte".

Carte du Massif du Pelvoux, par Paul Guillemin, en collaboration avec M. Laëderich, 1896.
P.S : Je pense que cette carte est inédite et qu'elle n'a jamais été reproduite depuis sa parution. Néanmoins, n'ayant pas sous la main toute ma documentation, je n'ai pas pu le vérifier.
P.S. 2 : Après vérification, et sauf erreur de ma part, cette carte est bien inédite. Dans Les Pionniers du Dauphiné, Pierre Lestas reproduit une carte manuscrite, datée et signée de Paul Guillemin à Lyon, en 1875 (fig. 55), qui doit être un brouillon de ses travaux de cartographie. Elle provient aussi du fonds Guillemin des Archives départementales des Hautes-Alpes.

dimanche 5 juillet 2020

Enchères et rareté par l'exemple

Les ventes aux enchères sont une source inépuisable de surprises. Des livres que l'on peut penser très recherchés partent, lorsqu'il partent, à des prix dérisoires. Des livres, que l'on peut penser sans grand intérêt finissent par atteindre des prix que l'on n'aurait pas imaginés. Une vente très récente (1er juillet) m'a permis de vérifier que, bien annoncé, un livre peut parfois dépasser tout ce que l'on considère comme un prix raisonnable.

Le comte d'Hauterive

Lorsque j'ai acheté le samedi 5 mars 2005, si j'en crois mes notes, au regretté Salon du livre et papiers anciens de la Porte de Champerret, un exemplaire des Quelques conseils à un jeune voyageur, je ne pensais évidemment pas avoir acquis une précieuse rareté. Pourtant, un exemplaire vient de se vendre plus de 1000 € le 1er juillet dernier lors de la vente en question (voir le lot).
 


Qu'est-ce qui m'attirait dans cet ouvrage dont le titre, c'est le moins que l'on puisse dire, n'appelle par le chaland ? C'est d'abord l'auteur, Maurice-Alexandre Blanc La Nautte, Comte d'Hauterive, un haut-alpin un peu oublié. Né à Aspres-lès-Corps le 14 avril 1754 et mort à Paris le 27 juillet 1830, Maurice Alexandre Blanc La Nautte (ou La Naute) a mené une carrière diplomatique sous l'Empire et la Restauration, au ministère des Affaires Étrangères, dont il fut en particulier le garde des archives. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont De l'État de la France à la fin de l'An VII et Éléments d'économie politique, paru en 1817. Il a été fait comte d'Hauterive en 1809.
 
L'autre raison est qu'il s'agissait d'un exemplaire de la bibliothèque dauphinoise Couturier de Royas, bien relié par Guetant à Lyon.
 

Quant au contenu, c'est un ouvrage destiné aux jeunes gens du Ministère des Affaires étrangères qui sont amenés à voyager. L'auteur leur donne une méthode et des conseils pour rassembler des informations et les mettre en forme pour pouvoir ensuite les exploiter. Il s'agit de recueillir les informations sous forme de fiches, qu'il appelle des Notes indicatives. Il donne la liste des thèmes sur lesquels le "jeune voyageur" doit s'informer : le système financier, le système judiciaire, etc., en insistant plus particulièrement sur les renseignements de population. Les exemples qu'il donne concernent le Brésil, ce qui peut laisser penser que ce petit livre appartient à la bibliographie brésilienne.
 
Ce qui peut donner l'impression d'une grande rareté est cet avis sur la page de titre qui ne porte aucune indication d'édition, ni d'auteur (voir ci-dessus) :
Nota. Ce travail n'est imprimé que par épreuve et n'est pas destiné au public. Les jeunes gens, pour qui il a été fait, sont priés de s'en réserver exclusivement l'usage, et sur-tout de ne pas le communiquer à des personnes qui soient étrangères ou indifférentes au service. Chaque épreuve portera un numéro, qui sera inscrit sur un registre avec le nom de la personne à qui cette épreuve a été confiée.

La première page porte la date : 14 avril 1826 et la dernière, l'indication "A Paris, de l'Imprimerie Royale".
 
Certes, Paul Colomb de Batines, dans l'Annuaire bibliographique du Dauphiné pour 1837, précise que cet ouvrage est "fort rare". Mais enfin. Dans les bibliothèques publiques de France, il n'y a pas moins de 18 exemplaires (source : CCFr). On a connu des livres plus rares, même si l'on pourrait me rétorquer que, justement, parce que la majorité des exemplaires sont dans des bibliothèques, cela rend d'autant plus rares les exemplaires encore disponibles sur le marché. Actuellement, il y a sur Internet un exemplaire à vendre, provenant de la bibliothèque d'un bibliophile oublié des Hautes-Alpes, Clément Amat. En plus, il est proposé à un prix quatorze fois inférieur à celui de la vente aux enchères, alors que le mien n'était "que" sept fois moins cher. Je sais des livres qui sont en même temps absents ou presque absents des bibliothèques publiques et fort rares sur le marché. C'est d'ailleurs là que réside la vraie rareté.
 
Cela étant dit, je ne voudrais pas que l'amateur qui a acheté ce livre pense qu'il a fait une mauvaise affaire (j'allais dire qu'il s'est laissé entrainer par le savant "habillage" des maisons de ventes aux enchères, mais cela dépasse ma pensée...). Peut-être est-ce moi qui possède un exemplaire que j'ai eu la chance d'acheter à bon prix et dont je ne soupçonne pas la valeur !
 
Tout est dans tout et le contraire de tout. Je ne sais en définitive que conclure !
 


Pour finir, en parlant, et de rareté, et du comte d'Hauterive, il me semble qu'un des 26 exemplaires de la notice biographique parue en 1839 en "jette" plus, surtout lorsqu'on sait que des 26 exemplaires imprimés, dont 25 sur papier de Chine et un sur papier couleur de chair, quatre sont conservés dans des bibliothèques publiques
 

et (accessoirement), un dans ma bibliothèque.

jeudi 18 juin 2020

Histoire de la vie de Charles de Créquy de Blanchefort, Duc de Lesdiguières, Nicolas Chorier, 1683

Le confinement et une belle vente à Dijon m’ont offert l’occasion de me replonger dans la bibliophilie dauphinoise. Depuis longtemps, je collectionne les ouvrages de Nicolas Chorier. L’exemplaire proposé présentait tout ce qui peut en faire un exemplaire désirable. Un texte rare, une belle provenance, dans une belle reliure janséniste de la fin du XIXe par un relieur lyonnais. C’est ainsi que l’Histoire de la vie de Charles de Créquy de Blanchefort, Duc de Lesdiguières, publiée à Grenoble en 1683, vient de rejoindre ma bibliothèque.


C’est une biographie de Charles de Créquy de Blanchefort (ca. 1571 à Canaples (Somme) - 17 mars 1638 à Breme (Italie)), 2e duc de Lesdiguières et pair de France (1626-1638), qui a été fait maréchal de France en 1626, en même temps que son beau-père était nommé connétable. Il a successivement épousé les deux filles de François de Bonne, duc de Lesdiguières et de son épouse Marie Vignon : Madeleine de Bonne (1576-1620) et Françoise de Bonne.


J’ai décrit plus précisément cette édition sur la page que je lui consacre. Je vous y renvoie (cliquez-ici).

Cette acquisition a aussi été l’occasion pour moi d’enrichir ma collection d’ex-libris dauphinois. En effet, cet exemplaire provient d’un célèbre bibliophile lyonnais, Joseph Nouvellet, né à Lyon le 30 décembre 1840 et mort à Saint-André-de-Corcy (Ain) le 20 janvier 1904 (sauf erreur de ma part, je suis le premier à donner les date et lieux de décès exacts de ce bibliophile), dont la bibliothèque a été vendue en 1891 : Catalogue de l'importante et magnifique bibliothèque de M. X. ... de Lyon ... vente aux enchères publiques à l'Hôtel des ventes à Lyon, le lundi 14 décembre et 8 jours suivants, Lyon, 1891, avec Louis Brun, libraire à Lyon, comme expert.


Malgré toutes mes recherches, je n’ai pas trouvé de numérisation en ligne de ce catalogue, ce qui fait que je n’ai pas pu vérifier que cet exemplaire avait été vendu à cette date. Il contient un feuillet ajouté à la reliure avec quelques notes de Joseph Nouvellet, complétées par une autre main, probablement d’un des autres propriétaires de cet exemplaire.


Complément : Après la publication de ce message, un lecteur de ce blog m'a sympathiquement envoyé une image du catalogue Nouvellet où l'on voit que cet exemplaire a été proposé sous le n° de lot 991.


On pourra aussi constater que l'expert s'est contenté de recopier les notes de Joseph Nouvellet dans sa notice...


Je me suis livré sur cet ouvrage à une petite enquête comme je les aime qui m’a conduit à penser que l’édition originale n’était pas cette édition de 1683 chez François Provansal, à Grenoble, mais une édition antérieure de deux ans, de 1681, chez Louis Nicolas, à Grenoble. Seule la Bibliothèque Nationale de France conserverait un exemplaire de cette édition originale et quelques exemplaires ont gardé la page de titre de l’original pour le second livre. Pour ceux que passionnent ce type d’enquête bibliographique, je les renvoie aussi à la page que j’ai consacrée à cet ouvrage. Juste pour conclure, que ce soit 1681 ou 1683, l’impression est probablement de François Provansal et seules les pages de titre ont été changées en 1683 lorsque l’imprimeur François Provensal est aussi devenu libraire à Grenoble en rachetant le fonds de Louis Nicolas et donc les feuilles d’impression qu’ils avaient faites pour lui.

Dans le cours de mes recherches, j’ai été amené à consulter l’exemplaire numérisé de l’University of Michigan, sur Google Books. En général, ils effacent les photos de doigts ou de tous autres moyens utilisés pour tenir l’ouvrage ouvert. Pour cette numérisation, seule un page a conservé la photo originale du doigt de l’opératrice de numérisation dont on peut admirer l’ongle savamment peint. Pour un ouvrage du XVIIe siècle, ce n’était pas le moins que de se décorer les ongles de façon aussi élaborée.


jeudi 14 mai 2020

Le Lautaret par Joanny Drevet

Il y a plus de 10 ans, peut-être vers 2008, lorsque mon site Bibliothèque Dauphinoise commençait à acquérir une certaine notoriété, j'avais été contacté par Noël Hermet.

Noël Hermet était, entre autres, un collectionneur d'ouvrages et d’œuvres sur les Alpes et la montagne. Il m'avait alors contacté à la suite de ma description de l'ouvrage de Pierre Scize, En Altitude, qui contient des illustrations (eaux-fortes et héliogravures) par Joanny Drevet. Il faisait partie de ces collectionneurs qui se passionnent pour cet artiste qui a été très actif dans les Alpes, en Savoie et en Dauphiné, artiste me semble-t-il un peu délaissé aujourd'hui. Noël Hermet m'avait alors envoyé une photo de ce dessin original représentant le col du Lautaret le 10 mai 1929. J'avais beaucoup apprécié le geste.


Joanny Drevet a ensuite utilisé ce dessin pour l'eau-forte qui illustre En Altitude (en face de la p. 32) :


La gravure tirée du dessin est sensiblement plus petite 88 x 126 mm. que le dessin original : 130 x 190 mm. On retrouve sur la gravure la même faute que sur le dessin : « Lautare » au lieu de Lautaret.

J'avoue que la gravure, plus que le dessin, rend beaucoup mieux cette atmosphère très particulière  des journées grises, alors que la neige couvre encore le sol. Souvent, cette lumière est annonciatrice de la neige, même si la date du dessin peut plutôt laisser penser à l'arrivée de la pluie.

Noël Hermet s'était fait graver un bel ex-libris, qu'il m'avait aussi envoyé. J'ai été d'autant plus sensible à cette intention, qu'il avait choisi la Meije comme illustration principale.


Il avait joint une notice explicative sur ce ex-libris : Ex-Libris Noël Hermet. Vous verrez que son autre sujet de prédilection était le Sahara.

J'ai ensuite eu l'occasion de le rencontrer sur les différents salons de livres de montagne et de dîner avec lui lors de ces dîners de bibliophiles de montagne. J'ai alors pu apprécier la personne, après ces premiers échanges par mail.

Noël Hermet est décédé en février 2019. Sa bibliothèque et ses collections ont été dispersées les 24 et 25 avril dernier. J'en ai profité pour acheter, entre autres, ce dessin original qui appartient désormais à ma collection. C'est aussi une forme de devoir de mémoire que d'assurer une continuité entre collectionneurs, par delà la mort, pour cette œuvre fragile.

Le catalogue de la vente, accessible à ce lien, Bibliothèque de montagne Noël Hermet, contient un beau portrait de Noël Hermet par Jacques Perret.

jeudi 26 mars 2020

Le journal et les lettres de F. F. Tuckett

La publication des journaux et lettres de Francis Fox Tuckett en 1920 est un ouvrage curieusement mal connu et jamais cité. Il est pourtant très intéressant pour l'histoire de la découverte du massif des Écrins. Relativement courant dans les bibliothèques anglaises et américaines, je n'en ai localisé qu'un seul exemplaire dans les bibliothèques en France (source CCFr), à la médiathèque de Chambéry. Il n'existe pas de version numérisée sur Internet, même sur des sites riches comme archive.org ou HathiTrust.  J'en connaissais l'existence grâce à la bibliographie de Jacques Perret, mais c'est suite à l'achat d'un exemplaire à un libraire anglais que j'ai pu le découvrir.


Francis Fox Tuckett a exploré le massif des Écrins en juillet 1862. Il a publié le récit de son exploration et de ses observations dans un article paru dans la 2e série de la revue de l'Alpine Club Peaks, Passes and Glaciers en 1863. Ce texte est bien connu et facilement accessible. Lors de ce séjour dans le massif, il a tenu un journal de voyage et écrits des lettres, comme il l'a fait pour toutes ses explorations dans les Alpes entre 1854 et 1876. C'est le Reverend W.-A.-B. Coolidge qui a assuré la transcription et la publication de ces documents dans cet ouvrage paru en 1920 : A Pioneer in the High Alps. Alpine diaries and letters of F. F. Tuckett, 1856-1874.


Un seul chapitre concerne le Dauphiné : V - Eastern Graian Alps, Monte Viso, Dauphiné Alps (pp. 119-146).  Certes, il ne nous apprend rien de nouveau. Pourtant, ce journal et ces lettres présentent un double intérêt. D'abord, ils donnent des renseignements sur le quotidien de ce voyage, qui n'apparaissent pas dans l'article qui le relate : les horaires, les lieux où ils ont dormi, les personnes qu'ils ont rencontrées, le temps qu'il à fait, les tracas du quotidien des voyageurs, etc. Tout cela, F. F. Tuckett le restitue avec une pointe d'humour anglais. Tous ces aspects ont été éliminés ou atténués dans l'article paru. Ensuite, l'autre intérêt est qu'ils ont été écrits sur le vif et permettent ainsi de mesurer l'incertitude sur la topographie interne du massif. Pourtant, F. F. Tuckett disposait d'une reproduction des minutes de la carte d’État-major que lui avait fournie le dépôt de la guerre (l'ancêtre de l'I.G.N.). Malgré cela, il a parfois beaucoup de mal à clairement identifier les sommets. Il confond la Meije et le Goléon, ce qu'il corrige lui-même dans le journal. Il se trompe sur les altitudes relatives des sommets. Ils clarifient des points pourtant déjà bien connus des ingénieurs de la carte : la distinction entre le sommet du Pelvoux, la crête du Pelvoux et Ailefroide, ainsi que l'existence d'un sommet plus haut que le Pelvoux.

Un autre intérêt de cette publication est de voir comment l'histoire est écrite par Coolidge qui n'hésite pas à attribuer à F. F. Tuckett le mérite de ces clarifications : « Tuckett cleared up two very important topographical points : (1) that the Ailefroide and the Crête du Pelvoux are distinct peaks, and (2) that the Ecrins is distinct from both the Pelvoux and the Ailefroide, and is the culminating summit of the entire region. » [Ailefroide et la Crête du Pelvoux sont des sommets distincts et Les Écrins sont distincts du Pelvoux et d'Ailefroide, et c'est le point culminant de la région.]

W.-A.-B. Coolidge est un érudit plutôt consciencieux et fiable, mais il a été victime d'un biais qui lui a fait attribuer à tous les grimpeurs et les explorateurs anglais ou américains des mérites supérieurs aux autres, en particulier aux Français. Rappelons qu'il a traité le guide Gaspard de chasseur de chamois, pour dévaloriser l'exploit de la première de la Meije dont il pensait que les Anglais devaient naturellement être les auteurs. Ce biais lui a aussi fait écrire des choses comme cela, à la suite du récit de Tuckett de la première visite au Glacier Blanc et du passage du col des Écrins : « Hence 12 July is a very important date in the history of the exploration of the High Alps of Dauphiné. » [« Le 12 juillet est donc une date très importante dans l'histoire de l'exploration des hautes alpes du Dauphiné. »] Dans le même ordre d'idée, il ne se fait pas faute de noter toutes les premières qui ont pu être réalisées par F. F. Tuckett, mêmes les plus modestes, comme le passage du col du Sélé.

Pour rendre justice à F. F. Tucket, rappelons que c'est Coolidge qui attribue ces mérites à Tuckett, alors que lui-même se montre beaucoup plus modeste dans ses articles. Jamais il ne s'attribue un quelconque mérite. En général, il garde un ton neutre, en ne faisant que rapporter ses propres observations et ses questionnements. Il ne les présente pas comme des « découvertes ».

L'extrait des minutes de la carte d'Etat-Major au 40.000e (accessible sur le site Geoportail),  montre que ces points de clarification étaient bien l’œuvre des ingénieurs de la carte. A la décharge de F. F. Tuckett, il est probable que la copie dont il disposait était petite et difficilement lisible. Si c'est celle qui se trouve dans l'album Tuckett conservé aux Archives départementales des Hautes-Alpes dans le fonds Guillemin, il est compréhensible que, vu sa petite taille, il ait eu du mal à en tirer toutes les informations qui apparaissent clairement sur les minutes originales.


Je développe plus longuement ces différents points dans la page je lui consacre : cliquez-ici.

J'ai transcrit les passages du chapitre V intéressant le Dauphiné : cliquez-ici.



vendredi 6 mars 2020

Quelques développements sur un ephemera

Dans ma collection, je ne néglige pas ce que l'on appelle les ephemera (Déf : « Collection d’écrits et d’imprimés à une utilisation courte, sans souci d’être conservé au moment de leur fabrication, comme affiches et billets. »).

J'ai acheté ainsi une petite affichette (21 cm x 30,5 cm) que je vous laisse découvrir :


Elle est imprimée sur un papier très fin (papier chandelle). Le contenu est le suivant :
GRAND HOTEL DU PROMONTOIRE
Maison de haut ordre, fondée par M. de CASTELNAU, en 1877
OUVERT TOUTE L'ANNÉE
Particulièrement recommandé aux personnes aimant la tranquillité

Station climatérique incomparable, à plus de 3,000 mètres d'altitude. — Vue splendide sur les montagnes et les glaciers du massif du Pelvoux. — Centre d’excursions célèbres. —Ascenseur système Gaspard, desservant tous les étages. — Logement et éclairage gratuits. — Table d'hôte (midi et 7 h.), à la Bérarde, au Lautaret et à La Grave. — Fumoir. — Nombreux petits jardins alpins, balcons et terrasses.
ON PARLE TOUTES LES LANGUES
N.-B. — Il est inutile d’avertir d'avance ; une chambre bien aérée est assurée à tous les Alpinistes, dans les dépendances de l'Hôtel.
Au premier abord, on pourrait penser qu'il s'agit d'une simple publicité pour un hôtel de tourisme. Il ne faut pas longtemps pour comprendre le double sens de cette affichette. Il n'existe pas de Grand Hôtel du Promontoire et c'est tout simplement une annonce fictive pour une des étapes de l'ascension de la Meije. Cette impression reprend les codes des annonces publicitaires de l'époque, jusque dans l'utilisation de mots devenus désuets comme « climatérique » (on dirait aujourd'hui climatique).

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec la Meije, ces deux phrases sont une clef de décryptage : « Maison de haut ordre, fondée par M. de CASTELNAU, en 1877 » : la première ascension de la Meije a été réalisée par M. Boileau de Catelneau le 16 août 1877 avec le guide Gaspard, dont le nom est cité dans cette annonce « Ascenseur système Gaspard, desservant tous les étages. »

Pourquoi cette affiche a-t-elle été imprimée ? Je pense qu'il s'agit d'une impression pour assurer la promotion  de cette plaquette de Félix Perrin, parue en 1896 : Le grand Hôtel du Promontoire, Lyon, 1896. Il s'agit du tiré à part d'un article de la Revue Alpine, dans lequel Félix Perrin donne le récit d'une ascension de la Meije, en août 1893, traité sur un mode humoristique. Il raconte une traversée des arêtes de la Meije faite en compagnie de MM. Pocat et Lizambert, et du guide Gaspard, en sens inverse de l'ascension habituelle, puisque le point de départ fut Villar-d'Arène. A la descente, surpris par la nuit, ils durent attendre le jour sur une des corniches du Promontoire, d'où le titre de l'article. Le style humoristique du texte est bien en accord avec l'humour, un peu « potache », de cette affichette. La plaquette contient aussi un texte sur l'abbé Guétal.

Si l'on en croit Mathilde Maige-Lefournier, dans ses Itinéraires commentées de la Meije, publiés dans La Montagne, volume V, 1909, pp. 569-614, ce « Grand Hôtel du Promontoire » est le point qui est appelée aujourd'hui le « Campement des Demoiselles », avec cette précision :
Ce nom de campement des Demoiselles vient de la halte de deux heures que Miss Richardson, arrivée trop tôt pour aborder le rocher, fit en ce lieu en 1888. C'était la première ascension féminine.
Le père Gaspard appelle ce lieu : « Chambres des Demoiselles anglaises », alors que Félix Perrin le nomme « Grand Hôtel du Promontoire ». Escudié parle du « Campement Pic » en le situant sans doute au même endroit que le campement des Demoiselles.
Là, plusieurs caravanes célèbres passèrent la nuit, entre autres celle de M. et Mme Maquet.

Cette photo extraite d'une description de l'itinéraire de la Meije permet de situer ce campement, un peu au-dessus du refuge du Promontoire.

Source : camptocamp.org
Et pour ceux qui veulent mieux visualiser la « Station climatérique incomparable, à plus de 3,000 mètres d'altitude. », cette photo permet de voir tout le confort qui est offert « aux personnes aimant la tranquillité. »

Photo de Benoît Landeche, du 9 juillet 2016 publiée sur le site camptocamp.org
Le seule point qui reste inexpliqué est le collage postérieur d'un papier blanc portant « Grand Hôtel du Promontoire » en lieu et place du même texte que l'on peut lire par transparence. Ce collage est postérieur car le style graphique est sensiblement différent du style initial de l'affichette. La typographie, le jeu sur les polices de caractères et surtout le style de l’encadrement du texte permet bien de dater l’affichette de la fin des années 1890. Le collage me semble sensiblement postérieur de plusieurs décennies (années 1920 ?).