jeudi 26 mars 2020

Le journal et les lettres de F. F. Tuckett

La publication des journaux et lettres de Francis Fox Tuckett en 1920 est un ouvrage curieusement mal connu et jamais cité. Il est pourtant très intéressant pour l'histoire de la découverte du massif des Écrins. Relativement courant dans les bibliothèques anglaises et américaines, je n'en ai localisé qu'un seul exemplaire dans les bibliothèques en France (source CCFr), à la médiathèque de Chambéry. Il n'existe pas de version numérisée sur Internet, même sur des sites riches comme archive.org ou HathiTrust.  J'en connaissais l'existence grâce à la bibliographie de Jacques Perret, mais c'est suite à l'achat d'un exemplaire à un libraire anglais que j'ai pu le découvrir.


Francis Fox Tuckett a exploré le massif des Écrins en juillet 1862. Il a publié le récit de son exploration et de ses observations dans un article paru dans la 2e série de la revue de l'Alpine Club Peaks, Passes and Glaciers en 1863. Ce texte est bien connu et facilement accessible. Lors de ce séjour dans le massif, il a tenu un journal de voyage et écrits des lettres, comme il l'a fait pour toutes ses explorations dans les Alpes entre 1854 et 1876. C'est le Reverend W.-A.-B. Coolidge qui a assuré la transcription et la publication de ces documents dans cet ouvrage paru en 1920 : A Pioneer in the High Alps. Alpine diaries and letters of F. F. Tuckett, 1856-1874.


Un seul chapitre concerne le Dauphiné : V - Eastern Graian Alps, Monte Viso, Dauphiné Alps (pp. 119-146).  Certes, il ne nous apprend rien de nouveau. Pourtant, ce journal et ces lettres présentent un double intérêt. D'abord, ils donnent des renseignements sur le quotidien de ce voyage, qui n'apparaissent pas dans l'article qui le relate : les horaires, les lieux où ils ont dormi, les personnes qu'ils ont rencontrées, le temps qu'il à fait, les tracas du quotidien des voyageurs, etc. Tout cela, F. F. Tuckett le restitue avec une pointe d'humour anglais. Tous ces aspects ont été éliminés ou atténués dans l'article paru. Ensuite, l'autre intérêt est qu'ils ont été écrits sur le vif et permettent ainsi de mesurer l'incertitude sur la topographie interne du massif. Pourtant, F. F. Tuckett disposait d'une reproduction des minutes de la carte d’État-major que lui avait fournie le dépôt de la guerre (l'ancêtre de l'I.G.N.). Malgré cela, il a parfois beaucoup de mal à clairement identifier les sommets. Il confond la Meije et le Goléon, ce qu'il corrige lui-même dans le journal. Il se trompe sur les altitudes relatives des sommets. Ils clarifient des points pourtant déjà bien connus des ingénieurs de la carte : la distinction entre le sommet du Pelvoux, la crête du Pelvoux et Ailefroide, ainsi que l'existence d'un sommet plus haut que le Pelvoux.

Un autre intérêt de cette publication est de voir comment l'histoire est écrite par Coolidge qui n'hésite pas à attribuer à F. F. Tuckett le mérite de ces clarifications : « Tuckett cleared up two very important topographical points : (1) that the Ailefroide and the Crête du Pelvoux are distinct peaks, and (2) that the Ecrins is distinct from both the Pelvoux and the Ailefroide, and is the culminating summit of the entire region. » [Ailefroide et la Crête du Pelvoux sont des sommets distincts et Les Écrins sont distincts du Pelvoux et d'Ailefroide, et c'est le point culminant de la région.]

W.-A.-B. Coolidge est un érudit plutôt consciencieux et fiable, mais il a été victime d'un biais qui lui a fait attribuer à tous les grimpeurs et les explorateurs anglais ou américains des mérites supérieurs aux autres, en particulier aux Français. Rappelons qu'il a traité le guide Gaspard de chasseur de chamois, pour dévaloriser l'exploit de la première de la Meije dont il pensait que les Anglais devaient naturellement être les auteurs. Ce biais lui a aussi fait écrire des choses comme cela, à la suite du récit de Tuckett de la première visite au Glacier Blanc et du passage du col des Écrins : « Hence 12 July is a very important date in the history of the exploration of the High Alps of Dauphiné. » [« Le 12 juillet est donc une date très importante dans l'histoire de l'exploration des hautes alpes du Dauphiné. »] Dans le même ordre d'idée, il ne se fait pas faute de noter toutes les premières qui ont pu être réalisées par F. F. Tuckett, mêmes les plus modestes, comme le passage du col du Sélé.

Pour rendre justice à F. F. Tucket, rappelons que c'est Coolidge qui attribue ces mérites à Tuckett, alors que lui-même se montre beaucoup plus modeste dans ses articles. Jamais il ne s'attribue un quelconque mérite. En général, il garde un ton neutre, en ne faisant que rapporter ses propres observations et ses questionnements. Il ne les présente pas comme des « découvertes ».


L'extrait des minutes de la carte d'Etat-Major au 40.000e (accessible sur le site Geoportail),  montre que ces points de clarification étaient bien l’œuvre des ingénieurs de la carte. A la décharge de F. F. Tuckett, il est probable que la copie dont il disposait était petite et difficilement lisible. Si c'est celle qui se trouve dans l'album Tuckett conservé aux Archives départementales des Hautes-Alpes dans le fonds Guillemin, il est compréhensible que, vu sa petite taille, il ait eu du mal à en tirer toutes les informations qui apparaissent clairement sur les minutes originales.



Je développe plus longuement ces différents points dans la page je lui consacre : cliquez-ici.

J'ai transcrit les passages du chapitre V intéressant le Dauphiné : cliquez-ici.


vendredi 6 mars 2020

Quelques développements sur un ephemera

Dans ma collection, je ne néglige pas ce que l'on appelle les ephemera (Déf : « Collection d’écrits et d’imprimés à une utilisation courte, sans souci d’être conservé au moment de leur fabrication, comme affiches et billets. »).

J'ai acheté ainsi une petite affichette (21 cm x 30,5 cm) que je vous laisse découvrir :


Elle est imprimée sur un papier très fin (papier chandelle). Le contenu est le suivant :
GRAND HOTEL DU PROMONTOIRE
Maison de haut ordre, fondée par M. de CASTELNAU, en 1877
OUVERT TOUTE L'ANNÉE
Particulièrement recommandé aux personnes aimant la tranquillité

Station climatérique incomparable, à plus de 3,000 mètres d'altitude. — Vue splendide sur les montagnes et les glaciers du massif du Pelvoux. — Centre d’excursions célèbres. —Ascenseur système Gaspard, desservant tous les étages. — Logement et éclairage gratuits. — Table d'hôte (midi et 7 h.), à la Bérarde, au Lautaret et à La Grave. — Fumoir. — Nombreux petits jardins alpins, balcons et terrasses.
ON PARLE TOUTES LES LANGUES
N.-B. — Il est inutile d’avertir d'avance ; une chambre bien aérée est assurée à tous les Alpinistes, dans les dépendances de l'Hôtel.
Au premier abord, on pourrait penser qu'il s'agit d'une simple publicité pour un hôtel de tourisme. Il ne faut pas longtemps pour comprendre le double sens de cette affichette. Il n'existe pas de Grand Hôtel du Promontoire et c'est tout simplement une annonce fictive pour une des étapes de l'ascension de la Meije. Cette impression reprend les codes des annonces publicitaires de l'époque, jusque dans l'utilisation de mots devenus désuets comme « climatérique » (on dirait aujourd'hui climatique).

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec la Meije, ces deux phrases sont une clef de décryptage : « Maison de haut ordre, fondée par M. de CASTELNAU, en 1877 » : la première ascension de la Meije a été réalisée par M. Boileau de Catelneau le 16 août 1877 avec le guide Gaspard, dont le nom est cité dans cette annonce « Ascenseur système Gaspard, desservant tous les étages. »

Pourquoi cette affiche a-t-elle été imprimée ? Je pense qu'il s'agit d'une impression pour assurer la promotion  de cette plaquette de Félix Perrin, parue en 1896 : Le grand Hôtel du Promontoire, Lyon, 1896. Il s'agit du tiré à part d'un article de la Revue Alpine, dans lequel Félix Perrin donne le récit d'une ascension de la Meije, en août 1893, traité sur un mode humoristique. Il raconte une traversée des arêtes de la Meije faite en compagnie de MM. Pocat et Lizambert, et du guide Gaspard, en sens inverse de l'ascension habituelle, puisque le point de départ fut Villar-d'Arène. A la descente, surpris par la nuit, ils durent attendre le jour sur une des corniches du Promontoire, d'où le titre de l'article. Le style humoristique du texte est bien en accord avec l'humour, un peu « potache », de cette affichette. La plaquette contient aussi un texte sur l'abbé Guétal.

Si l'on en croit Mathilde Maige-Lefournier, dans ses Itinéraires commentées de la Meije, publiés dans La Montagne, volume V, 1909, pp. 569-614, ce « Grand Hôtel du Promontoire » est le point qui est appelée aujourd'hui le « Campement des Demoiselles », avec cette précision :
Ce nom de campement des Demoiselles vient de la halte de deux heures que Miss Richardson, arrivée trop tôt pour aborder le rocher, fit en ce lieu en 1888. C'était la première ascension féminine.
Le père Gaspard appelle ce lieu : « Chambres des Demoiselles anglaises », alors que Félix Perrin le nomme « Grand Hôtel du Promontoire ». Escudié parle du « Campement Pic » en le situant sans doute au même endroit que le campement des Demoiselles.
Là, plusieurs caravanes célèbres passèrent la nuit, entre autres celle de M. et Mme Maquet.

Cette photo extraite d'une description de l'itinéraire de la Meije permet de situer ce campement, un peu au-dessus du refuge du Promontoire.

Source : camptocamp.org
Et pour ceux qui veulent mieux visualiser la « Station climatérique incomparable, à plus de 3,000 mètres d'altitude. », cette photo permet de voir tout le confort qui est offert « aux personnes aimant la tranquillité. »

Photo de Benoît Landeche, du 9 juillet 2016 publiée sur le site camptocamp.org
Le seule point qui reste inexpliqué est le collage postérieur d'un papier blanc portant « Grand Hôtel du Promontoire » en lieu et place du même texte que l'on peut lire par transparence. Ce collage est postérieur car le style graphique est sensiblement différent du style initial de l'affichette. La typographie, le jeu sur les polices de caractères et surtout le style de l’encadrement du texte permet bien de dater l’affichette de la fin des années 1890. Le collage me semble sensiblement postérieur de plusieurs décennies (années 1920 ?).

vendredi 21 février 2020

Une réimpression par un imprimeur gapençais en 1838

Au début du XIXe siècle, Paul Colomb de Batines est un bibliophile et un bibliographe actif, plein de projets, parfois brouillon, et, malgré une famille aisée, un peu désargenté. J'en ai déjà parlé sur ce site : Paul Colombe de Batines.

Parmi ses initiatives, il est l'un des premiers à avoir fait réimprimer des textes introuvables ou rares concernant le Dauphiné. Cette initiative est promise à un long avenir jusqu'à nos jours. Il commence en 1835 par la réimpression en caractère gothique d'un opuscule du début du XVIe siècle : Sermon ioyeulx. Il fait appel à l'imprimeur Prudhomme de Grenoble. Fidèle à sa culture de bibliophile, il propose un tirage restreint de 42 exemplaires, dont 32 sur papier vélin, 8 sur papier de couleur et 2 sur peau de vélin.

En 1838, il choisit un texte sur les Chartreux qui est plus proche de l'histoire du Dauphiné que le précédent. Cette fois-ci, il fait appel au seul imprimeur de Gap, Alfred Allier : Description de l'origine et première fondation de l'ordre sacré des Chartrevx, naifvement pourtraicte au cloistre des Chartrevx de Paris. Traduicte par V. P. Frere François Iary, Prieur de nostre Dame la Pree lez Troyes.


Paul Colombe de Batines, originaire de Gap, a eu le mérite de faire travailler un imprimeur de sa ville natale, pourtant peu familier des impressions de qualités comme le demande l'impression d'un texte du XVIe siècle. En effet, il faut pouvoir reproduire le style de cette époque, ce qui est une performance pour un imprimeur essentiellement dédié aux travaux administratifs et aux quelques ouvrages de débit courant des auteurs locaux. L'histoire de l'imprimerie à Gap (et dans les Hautes-Alpes) reste à faire. Cela permettrait de situer ce travail dans la production d'Alfred Allier.


Le colophon donne toutes les informations sur cette réimpression, qui a été faite à petit tirage, comme la précédente :
N. B. Cette réimpression presque fac-simile d'un ouvrage devenu assez rare, exécutée sur l'exemplaire qui se trouve dans ma bibliothèque, n'a été tirée qu'à 102 exemplaires dont 8 sur papier de couleur. Il existe deux éditions de la version latine : la première de , Parisiis , 1551, petit in-4°, est citée comme rarissime dans le Catalogue Boulard ; la seconde imprimée, Parisiis, apud Guiliemum Chaudière, 1578 , forme un petit in-4° de 15 feuillets, signé Aij — Diij.
Achevé d'imprimer chez A. Allier, imprimeur à Gap, le 20 juin 1838.
                                                                                         Vic.te Colomb-de-Batines.





Comme on le voit, il a fait appel à sa bibliothèque pour trouver un texte rare. C'est peut-être la limite de sa démarche. L'histoire de la bibliographie dauphinoise aurait gagné à ce qu'il choisisse un texte plus important pour l'histoire du Dauphiné, comme le feront les Trois Bibliophiles dauphinois dans les années 1870 ou Eugène Chaper.

Les initiatives bibliographiques de Paul Colomb de Batines se sont rapidement arrêtées à cause de ses problèmes d'argent. Un an plus tard, il est obligé de vendre sa bibliothèque. L'édition de 1578 n'apparaît pas dans cette vente (Catalogue d'une partie des livres composant la bibliothèque de M. C. de B. (Colombe de Batines), dont la vente aura lieu le 26 novembre 1839, à Lyon). En revanche, deux exemplaires de cette réimpression ont été proposés à la vente, sous les n° 244 et 244bis (exemplaire sur papier de couleur).

Comme l'indique l'ex-libris qui se trouve au premier contre-plat, cet exemplaire provient de la bibliothèque d'Armand de Saint-Ferriol, qui a été vendue à Lyon en décembre 1881. Il apparaît sous le n° 1596, avec cette appréciation : « [Cette réimpression] est devenue fort rare. »

Lien vers la page consacrée à cette plaquette : cliquez-ici.

mercredi 8 janvier 2020

Notice biographique et bibliographique sur Eugène Tézier

J'avoue que je trouve un plaisir particulier à faire la biographie d'illustres inconnus. C'est une forme de vice impuni qui n’est ni la lecture, ni la bibliophilie. Prenez un personnage ayant existé, pour lequel une recherche approfondie sur Google ou Gallica montre que personne ne sait ni quand il est né, ni où il est mort et qu’est-ce qu’il a fait de sa vie. Vous me demanderiez pourquoi s’intéresser à une telle personnalité. La réponse est simple. Son nom se trouve accolé à celui d’un livre. Prenons donc ce beau livre illustré sur les chasseurs alpins paru en 1898, avec des dessins d’Eugène Tézier et des textes d’Henri Second.


Le livre est connu. Il est référencé dans la bibliographie des livres de montagne de Jacques Perret : « Un superbe album de dessins. Ouvrage rare. » Maintenant, essayez de trouver des informations sur Eugène Tézier. Avant 2013, il n’y avait rien sur lui. A l’époque, j’avais entamé des premières recherches, qui m’avaient conduit à publier une première page le concernant dans laquelle je ressemblais quelques informations, dont la date et le lieu de sa naissance et une première ébauche de bibliographie. Cela m’avait permis d’être en contact avec deux lecteurs du blog, dont un amateur-collectionneur de Tézier, qui m’avaient fourni quelques éléments complémentaires. Ils m’avaient en particulier transmis les rares articles le concernant.

Depuis, j’avais laissé le sujet en sommeil. L’achat récent de dessins originaux d’Eugène Tézier m’a motivé pour reprendre mes recherches et les mettre en forme. J’ai donc rédigé une notice biographique d’une trentaine de pages dans laquelle je rassemble tous les éléments que j’ai collectés depuis à peu près 10 ans. Pour accéder à cette notice, sous forme de PDF, suivez ce lien : Eugène Tézier, 1864-1940.
 
Comme on peut le constater en tapant "Eugène Tézier" sur Google, il est incontestable que je suis le spécialiste mondial  (si j'ose dire) de cet illustrateur, suprématie qui ne fait d’ailleurs l’objet d’aucune concurrence. Je conforte cette première place en publiant aujourd’hui cette notice.



Trêve de plaisanterie. J'espère que ce travail suscitera de nouveaux échanges fructueux sur cet illustrateur. Je me ferai alors un plaisir de publier une deuxième version de cette notice.

Pour finir, il est souvent habituel que le biographe d’un personnage sorti de l’ombre finisse par surévaluer la personnalité sur laquelle il a travaillé. Je ne pense pas être tombé dans ce travers. Il faut reconnaître qu’Eugène Tézier reste un illustrateur de second rang, que les œuvres que j’ai découvertes ne permettront malheureusement pas de hisser parmi les meilleurs. Ceci étant dit, je garde une admiration sans réserve pour la qualité des dessins à laquelle il est arrivé dans Nos Alpins. Cette qualité, malheureusement, n’a guère eu de suite, comme vous le découvrirez en lisant la notice.


lundi 23 décembre 2019

Dessins originaux d'Eugène Tézier

Eugène Tézier est un illustrateur essentiellement connu pour un bel ouvrage à la gloire des chasseurs alpins : Nos Alpins, paru en 1898. J'ai déjà eu l’occasion d'en parler sur ce blog (cliquez-ici). Cela m'avait alors conduit à essayer d'en savoir plus sur lui. A l'époque, en mars 2013, il n'existait aucune information disponible sur Internet ni dans les principaux ouvrages sur le Dauphiné. Il n'a pas d’entrée dans le Dictionnaire des peintres, sculpteurs et graveurs du Dauphiné, d'Yves Deshairs et Maurice Wantellet. Lorsque j'ai entrepris de décrire Nos Alpins sur mon site, j'ai fait des premières recherches qui m'ont permis de trouver sa date de naissance, d'esquisser l’histoire de sa vie et de rassembler quelques informations sur ses productions. Je lui ai consacré une page sur mon site : Eugène Tézier. J'ai travaillé depuis et je ferai bientôt part du résultat de mes recherches.

Récemment, lors d’une belle vente consacrée la bibliothèque cynégétique du Verne, j'ai déniché un exemplaire particulier de La Chasse alpestre en Dauphiné. J'ai déjà eu l’occasion de parler de ce livre dont il existe deux éditions principales. L'édition originale de 1874, qui reprend les textes parus dans Le Courrier de l’Isère, en 1873 et une belle édition illustrée par Émile Guigues en 1925 Je n'ai jamais eu de sympathie particulière pour la chasse et l'esprit qui l’accompagne. J'ai pourtant aimé ce texte bien écrit et bien enlevé d'Alpinus, autrement dit d'Henry Faige-Blanc.

L’exemplaire que j'ai acquis se distingue car il contient 14 planches en pleine pages, de dessins à la plume d’Eugène Tézier qui ont été spécialement réalisés pour illustrer cet ouvrage. Ce sont des dessins originaux, qui étaient peut- être prévus pour une édition qui n'a jamais paru. Eugène Tézier avait aussi commencé à ornementer les têtes de chapitre. Il n'a terminé que celle concernant l'ours et n’a fait qu’esquisser celles consacrées au chamois et au coq de bruyère.

Chacune des planches correspond à un passage du texte. J'en ai sélectionné 6, parmi les 14, avec les textes ou les sujets associés :

Vialy partant à la chasse à l’ours : « D'arbre en arbre il avance, n'occupant jamais le terrain conquis par son œil et par son oreille. Si l'ours est à sa besogne, c’est-à-dire en mouvement, l'œil et l'oreille bien vite le montrent à Vialy ; l'oreille avant l’œil, tant est perceptible le moindre bruit dans le silence sans pareil et sous la voûte sonore des sapinières. »



« Vous descendez à cinquante mètres plus bas ramasser votre conquête, et lorsqu'éperdu de joie, dans la paume de votre main bien étendue, vous soupesez sa masse charnue et pantelante, du coin de l'œil, vous voyant ainsi en proie au saint délire, Saint-Hubert, n’en doutez pas, essuie une larme furtive. »
 


« Donc midi sonnant au pays-plat, Gavet pêchait au bord du lac Claret, couché mollement à l'entrée de sa case, son semblon étendu devant lui, dans l'eau profonde. Il fumait son chiboucque, et du pouce et de l'index, il lançait sur onde, comme boulettes de pain, les sauterelles rouges des pâturages élevés, petasia montana. »
Gavet est le surnom du chasseur qui est en quelques sorte le héros de ces chroniques.



Illustration de l'« homélie » prononcée par Gavet, qui est introduite par ce texte :
« Pour les Alpins, quand ils ont à leur tête leur cardinal Gavet, gravir un Som, c'est synonime [sic] d'aller au Prêche. Gavet est l'homme du sermon sur la montagne, et je ne connais pas d'exemple qu'il soit parvenu jamais sur un pic, sans y prononcer une homélie. »



« Or, notre tour étant venu, nous fûmes mis en cellule, avec mission de manufacturer cette œuvre d'art. De la cellule de Maurice sortit un morceau qui débutait ainsi que suit :
"Etiam si omnes, ego non !
Et je vous attendais ici, ô Harmodius et Aristogiton !
Assez longtemps, — fieffés assassins que vous êtes, gibier de Toulon, de Rochefort et de Cayenne, — assez longtemps vous avez encombré l'Histoire de votre gloire nauséabonde !
Que des professeurs idiots, relaps de Saint-Robert, imposent votre louange à des moutards crétinisés !"
"Moi !"
"Toi !" hurla le père Reynaud apoplectique.
Et Maurice vola, — presque en éclats, — de son banc au milieu de la cour, — par la fenêtre.
C'est qu'en même temps qu’il était doué des fureurs d'Apollon, le père Reynaud avait hérité du torse d'Hercule. »



Dernier dessin du livre qui, à la différence des autres, n'illustre pas un passage particulier. Il représente le chasseur au repos. Ce personnage masculin, avec une barbe en pointe et une moustache à la Napoléon III, sera souvent repris par Eugène Tézier dans son œuvre, comme sur la page de titre de Nos Alpins. Je suis tenté d'y voir un autoportrait.



Quant à l’illustration des têtes de chapitre, celle de l'ours est la seule complète, qui nous fait regretter qu'il n'ait pas persévéré pour les autres. Nous devons nous contenter des esquisses.



Cet exemplaire a appartenu au grand bibliophile dauphinois Eugène Chaper, qui l'a fait relier par un des plus grands relieurs de l'époque, Chambolle-Duru. Il y a mis son ex-libris manuscrit et cette annotation : « Exemplaire illustré de 17 dessins originaux par les frères Tezier (de la Drôme) ».


En parlant des frères Tézier, il fait référence à Eugène Tézier et à son frère jumeau Jean. Pourtant, les dessins ne doivent être que de la main d'Eugène, car Jean se consacrait plus à la poésie et à la littérature qu'au dessin. On peut dater ces dessins de la période 1887/1889, c'est à dire entre le moment où Eugène Tézier commence à percer comme dessinateur de presse et avant les décès de son frère Jean, en 1889 et d'Eugène Chaper en 1890.

Cela fait de cet exemplaire un bel objet bibliophilique. L’intérêt est surtout de nous faire découvrir des dessins orignaux d’Eugène Tézier qui n’était auparavant connu que par ses publications, soit comme dessinateur de presse, soit comme illustrateur. Cela m'a donné envie d'en savoir plus sur lui, mais de cela, je vous parlerai plus tard.

J’ai la chance d'avoir une autre œuvre originale d'Eugène Tézier, un petit tableau à l’huile représentant la gare de Briançon. Sauf erreur de ma part, c’est la première fois qu'un tableau d’Eugène Tézier refait surface (il y en a sûrement d’autre dans des collections privées). C'est d’autant plus important que lui-même préférait se qualifier de peintre, avant tout, ce qui est paradoxal pour quelqu'un dont on ne connaît aucune autre peinture, à l'exception de celle-ci. 


lundi 9 décembre 2019

ABCDauphiné - Dictionnaire historique et patrimonial

J'ai eu le plaisir de contribuer à ce nouvel ouvrage publié par les Presses Universitaires de Grenoble (PUG), pour lequel j'ai rédigé une quinzaine de notices.



ABCDauphiné
Dictionnaire historique et patrimonial

sous la direction d'Olivier Cogne et de Jean Guibal.

Tout ce que vous souhaitez savoir sur le Dauphiné se trouve dans cet ouvrage : de Bayard aux stations de ski, en passant par la route nationale 7 et la recette du fameux gratin dauphinois!
À travers plus de 400 entrées alphabétiques illustrées, l’ABCDauphiné offre l’essentiel à connaître sur cette province. Il propose une balade dans le temps et l’espace de cette ancienne région, correspondant aujourd’hui aux départements de la Drôme, des Hautes-Alpes et de l’Isère.
Personnalités incontournables, sites et bâtiments remarquables, événements, grandes inventions : l’ABCDauphiné convie le lecteur à la redécouverte de l’histoire et du patrimoine de ce territoire, pour le plus grand plaisir de ses habitants comme des centaines de milliers de touristes qui le visitent chaque année.


Les auteurs : Éloïse Antzamidakis, Jean-Marc Barféty, Philippe Bouchardeau, Catherine Briotet, Anne Cayol-Gerin, Benoît Charenton, Olivier Cogne, Gil Emprin, René Favier, Jean Guibal, Jean-Hugo Ihl, Jean-Gérard Lapacherie, Pierre-Yves Playoust, Christine Roux, Alexandre Vernin

Et les contributions de : Marie-Françoise Bois-Delatte, Yves Chiaramella, Isabelle Fouilloy, Valérie Huss, Louis Jacquignon, Philippe Moustier, Jean-Pierre Pellegrin, Hélène Viallet
Lien vers le site des PUG : https://www.pug.fr/produit/1747/9782706144202/abcdauphine
Vous pouvez télécharger un bon de commande et une présentation en suivant ce lien : cliquez ici.

Parmi les notices que j'ai rédigées, qui concernent toutes les Hautes-Alpes et la montagne, je suis heureux d'avoir eu l'occasion de parler de Paul Guillemin, une personnalité que j'admire particulièrement. La notice est illustrée d'une belle photo où on le voit, âgé, devant son chalet de Cervières :



mercredi 13 novembre 2019

Salon du Livre alpin de Grenoble 2019

Je serai présent au Salon du Livre alpin qui se tient à Grenoble vendredi 15, samedi 16 et dimanche 17 novembre. J'y serai pour présenter l'ouvrage coécrit avec Jacques Mille et Michel Tailland : Le Massif des Écrins. Histoire d'une cartographie de l'antiquité à l'aube du XXe siècle.

Je vous y rencontrerai avec plaisir. Et n'oubliez pas que c'est une très bonne idée de cadeau de Noël !