mardi 8 janvier 2019

Paul Colomb de Batines ou l'éloge de l'inachèvement.

Il y a 3 ans, je publiais un long message sur Paul Colomb de Batines, un Gapençais (1811-1855) qui a publié quelques ouvrages de bibliographie dauphinoise entre 1835 et 1840. Je vous renvoie au message que je lui ai consacré : cliquez-ici.

Sa première publication avait été en 1835 une Bibliographie des patois du Dauphiné, dont il avait financé l'impression avec l'argent que lui avaient donné ses parents pour ses études de droit à Aix-en-Provence. Il avait 23 ans. Même si la plaquette est modeste, c'était une belle contribution sur ce sujet qui avait été un peu rapidement traité par Champollion-Figeac en 1809. Sa dernière publication dauphinoise est un Catalogue des Dauphinois dignes de mémoire, imprimé à Gap et publié à Grenoble en 1840. Seule la première partie, contenant les lettres A à J, a paru. C'est ce dernier ouvrage qui m'a inspiré le titre de ce message : « éloge de l'inachèvement ». 



En effet, dans la courte bibliographie de Paul Colomb de Batines, il y a plus de livres inachevés et de projets avortés, que d'ouvrages complets. La Revue du Dauphiné, à laquelle il a collaboré, a dû s’arrêter en 1839 après 2 ans de parution. Les Mélanges biographiques et bibliographiques relatifs à l'histoire littéraire du Dauphiné, en collaboration avec Jules Ollivier, n'a connu qu'un seul tome. Son Annuaire bibliographique du Dauphiné pour 1837, ne va pas au-delà de la 1re année. Pour finir, le Catalogue des Dauphinois dignes de mémoire n'a jamais dépassé la lettre J. Dans la liste des ouvrages « sous presse » annoncés dans ce Catalogue, Paul Colomb de Batines annonce deux ouvrages dont, visiblement, la première feuille d'impression n'est jamais sortie d'aucune presse :
Bibliographie spéciale des ouvrages sortis des presses de la Correrie, imprimerie particulière de la Grande Chartreuse.
Bibliothèque des principaux ouvrages écrits en langue vulgaire du Dauphiné, avec une introduction et des notices biographiques et bibliographiques.

Je suis peut-être trop cruel dans ce message, car ce qu'il nous a laissé est souvent de qualité et il a le mérite, avec Jules Ollivier, d'avoir ouvert des chantiers prometteurs pour l'avenir. Il sera réservé à d'autres de mener à bien les ouvrages de synthèse sur le patois du Dauphiné ou de publier une biographie complète du Dauphiné. D'ailleurs Adolphe Rochas, l'auteur de cette Biographie du Dauphiné de référence, ne se fait pas faute de brocarder cette tendance à l'inachèvement de Colomb de Batines : « Mais ce projet [de Bibliothèque des principaux ouvrages écrits en langue vulgaire du Dauphiné], comme une foule d'autres de Colomb de Batines, n'a pas eu de suite. »

La faux titre de son Catalogue montre toute lambition qui était la sienne :
rien moins que contribuer à une nouvelle biographie générale du Dauphiné.

A la décharge de Paul Colomb de Batines, ses projets communs avec Julles Ollivier étaient probablement trop ambitieux pour les moyens et le temps dont ils disposaient, sans compter qu'ils ne bénéficiaient d'aucun support et que d'une audience limitée. En plus, Paul Colomb de Batines, qui était jeune et adepte des plaisirs de la vie, avait alors besoin d'un mentor, rôle que remplissait bien Jules Ollivier. Malheureusement, celui-ci est décédé brutalement en 1841 et, la même année, obligé de se trouver un moyen de subvenir à ses besoins, Paul Colomb de Batines se résolut à acheter le fonds de librairie de Joseph Crozet à Paris. A partir de ce moment-là, il ne s'occupa plus de choses dauphinoises. Obligé ensuite de se « réfugier » à Florence, il y trouvera enfin les conditions qui lui permirent de donner toute la mesure de son talent, en publiant une bibliographie de référence de l'œuvre de Dante.

Colomb de Batines et ses amis au café, vers 1835
Tableau anonyme, Musée de l'Ancien évêché, Grenoble
Pour aller plus loin, les pages que je consacre à :
Catalogue des Dauphinois dignes de mémoire. Première partie. A–J.
Paul Colomb de Batines

mardi 25 décembre 2018

La Cloche de Frustelle, de Jean Faure du Serre, 1839

Avec patience et méthode, je collectionne tous les ouvrages de Jean Faure, dit Faure du Serre. Il est probable que cet auteur ne dise quasiment rien à la plupart de mes lecteurs. C'est un de ces auteurs régionaux qui ont eu une certaine renommée à leur époque, car ils ont su capter l'air du temps. Pour nous qui les lisons presque deux siècles plus tard, ils nous font revivre un monde à jamais disparu.

Né à Saint-Michel-de-Chaillol en 1776, Jean Faure a été notaire à Orcières, chef de bureau de l'administration de la préfecture des Hautes-Alpes, secrétaire général de la préfecture des Hautes-Alpes et, enfin, sous-préfet de Sisteron, avant de prendre sa retraite en 1830 au hameau du Serre dans son village natal, d'où il tire son nom d'auteur. Il est mort très âgé, à 87 ans, en 1863.

J'ai toujours aimé le commentaire d'Adolphe Rochas sur l’œuvre de Jean Faure : 
M. Faure a consacré à la poésie les loisirs que lui laissaient ses prosaïques travaux de notariat et d'administration; peut-être même a-t-il cherché dans cette douce occupation l'oubli des nombreux chagrins qui l'ont éprouvé pendant sa longue carrière. On lui doit, notamment, trois poëmes héroï-comiques dans lesquels il chante de fort plaisants événements, dont le département des H.-Alpes a été le théâtre. Ces poëmes sont écrits avec verve et entrain : il y a de la gaîté, de bonnes saillies, beaucoup plus qu'on ne saurait raisonnablement en attendre d'un homme ayant été notaire et sous-préfet.
Parmi ces poèmes "héroï-comiques", je possédais déjà le Banc des officiers et les deux éditions de la Tallardiade. Il ne me manquait que la Cloche de Frustelle, pour compléter ma  collection. Grâce à la vente de la Bibliothèque dauphinoise de Haute Jarrie, du 14 décembre dernier, un modestes mais sympathique exemplaire de la première édition de 1839 vient de rejoindre ma bibliothèque :



En résumé, il s'agit d'un conflit villageois entre les habitants de Pont-du-Fossé (hameau de Saint-Jean-Saint-Nicolas, dans le Champsaur) et le curé de Saint-Nicolas qui, avec l'aide de ses paroissiens, est allé détacher la cloche du Panelle de Frustelle, pour la placer dans sa nouvelle église au hameau des Reynauds (autre hameau de Saint-Jean-Saint-Nicolas). Jean Faure excelle à peindre cette guerre picrocholine entre habitants, qui alla, dans ce cas, jusqu'à un procès devant le tribunal  d'Embrun et un appel devant celui de Gap. Le charme de ces poèmes devait être encore plus fort à l'époque car il est probable que les différentes personnalités citées, en particulier parmi les habitants de Pont-du-Fossé, font référence à des personnages réels qu'il devait alors être facile d'identifier. Jean Faure n'a pas peur de vexer les gens en les dépeignant sous un jour souvent un peu ridicule. Il n'hésite pas à dire, parlant du maire de Saint-Jean-Saint-Nicolas, qu'il est « éclipsé » du poème, car « il l'est également dans l'esprit du pays, où il passe pour n'avoir agi que d'après l'impulsion d'autrui ». Le maire a dû apprécier !

Quant à ceux qui s'interrogent sur ce qu'est une Panelle, cette carte postale ancienne permet de voir qu'il s'agit d'un clocher en forme de cheminée, en haut duquel se trouve une fenêtre où l'on place la cloche :

Avec une faute dans la légende : Trustelle, au lieu de Frustelle.

Un dernier charme de cet exemplaire est cette page d'envois successifs entre les différents propriétaires :


Transcription :
A Monsieur Albert, avocat
Son bien dévoué
Biétrix

Prière à monsieur Fermeau
Prière de conserver cet ouvrage
A. Albert

Prière à mon ami Tournier
d'accepter cet opuscule
Fermau
Seul Aristide Albert est bien connu. Malgré un nom peu courant, je n'ai pas réussi à identifier le premier possesseur.

Il est dommage que l'œuvre de Jean Faure du Serre ne soit aujourd'hui accessible que par l'édition de ses Œuvres choisies donnée en 1892 par l'abbé Gaillaud et rééditée en 1986. De l'avis de tous, elle est fautive et infidèle. L'abbé Allemand accuse l'abbé Gaillaud d'avoir " torturé et défiguré les textes du poète en voulant y mettre du sien". Cet extrait de La Cloche de Frustelle et sa transcription par l'abbé illustrent les transformations subies par le texte :
Texte original (p. 15) :
Les fabriciens,  après court examen,
Votèrent tous en répondant : Amen.
Ainsi fut pris un dessein téméraire,
Qui dut bientôt troubler tout le pays.
Ainsi l'on voit que les plus beaux esprits
Peuvent faillir en croyant de bien faire!

Transcription (et transformation) par l'abbé Gaillaud dans le recueil de 1892 :
Les conseillers, après court examen,
Votèrent tous en répondant : Amen.
Ainsi fut pris un dessein téméraire,
Qui dut bientôt troubler tout cet endroit.
Ce qui fait voir que l'esprit le plus droit
Peut se tromper même en croyant bien faire.
Peut-être qu'un jour, quelqu'un s'attellera à une édition des œuvres complètes fondée sur les éditions originales (je ne sais pas si les manuscrits existent encore) et proposera en même temps une biographie modernisée, et probablement moins "cléricale", de Jean Faure du Serre.

Pour aller plus loin, les pages que je consacre à :
La Cloche de Frustelle
Jean Faure du Serre
et ce message à lui consacré sur ce blog à propos du Banc des Officiers.

dimanche 16 décembre 2018

Le prince Bibesco, le Dauphiné ... et Proust

Il existe un petit jeu qui consiste à essayer de mettre dans la même phrase deux mots que rien ne relient. C'est un peu le même jeu auquel je me soumets en essayant de parler, dans un même message, de Proust et du Dauphiné, deux mondes qui sont totalement étrangers l'un à l'autre. C'est grâce au prince Alexandre Bibesco que je peux créer un lien, certes ténu, entre eux.

Source gallica.bnf.fr / BnF
Le prince Alexandre Bibesco est né à Bucarest en 1842, fils de Georges Démèter Bibesco (1802-1873), prince régnant de Valachie. Le catalogue de la BNF le qualifie d'homme de lettres et de linguiste. Membre perpétuel de la Société de linguistique, il est l'auteur de : La question du vers français et la tentative des poètes décadents. Il est aussi qualifié de poète, essayiste, musicien, et enfin de bibliophile, qui abritait ses collections au 69 de la rue de Courcelles. A cette même adresse, son épouse, Hélène Bibesco a tenu un salon fameux où elle recevait, entre autres, les musiciens Claude Debussy, Fauré, Charles Gounod et Camille Saint-Saëns, les peintres Pierre Bonnard et Édouard Vuillard, le sculpteur Aristide Maillol, ainsi qu'Anatole France et enfin Marcel Proust, qui venait en voisin. C'est là que celui-ci a sympathisé avec Antoine Bibesco et son frère Emmanuel, les fils d'Alexandre et Hélène Bibesco.

Ce que ne disent pas les différentes notices que j'ai trouvées sur Alexandre Bibesco est que ce mondain cultivé était aussi un alpiniste, ou, pour être plus précis, un excursionniste. Il mettait à profit ses villégiatures d'été à Uriage, à un moment où cette petite ville d'eaux avait un certain standing, pour découvrir la région et partir dans des excursions - nous dirions aujourd'hui des randonnées - au Taillefer, à Chamechaude, à Chamrousse, au Granier (Eh oui ! il faisait quelques infidélités vers la Savoie voisine), le Vercors et la Bérarde. Au retour de ses excursions, il prenait sa plus belle plume pour donner le récit de son ascension qu'il envoyait à son ami Xavier Drevet, le directeur du journal Le Dauphiné. Ces textes, publiés dans le journal, ont parfois été tirés à part. Parus entre 1875 et 1887, ils ont ensuite été rassemblés dans un recueil sous le nom de Delphiniana, publié en 1888 par Xavier Drevet. Le prince, poète comme on le sait, y a aussi inséré quelques sonnets, comme ses Adieux au Dauphiné, ou cette Exhortation à Louis-Xavier Drevet. Comme il se doit, en homme galant, il a dédié l'ouvrage à Louise Drevet, la célèbre romancière du Dauphiné, et, accessoirement, l'épouse de Xavier Drevet.



A la lecture de ces textes, nous sommes plongés dans ce monde de l'excursionnisme cultivé, comme a pu le qualifier Olivier Hoibian. Les texte sont écrits sur un ton léger et anecdotique - il ne faut surtout pas se prendre au sérieux. A proprement parler, on n'y apprend rien, mais ce n'était d'ailleurs par leur objectif. Le ton parfois badin et le style soigné, quoique classique, en rend la lecture agréable. Le prince n'hésite pas, le moment venu, à partir dans des digressions, comme, par exemple, lorsque il réussit à parler d'Émile Zola dans son texte sur l'Obiou et Belledonne, à propos du Chalet de la Pra : « Malheureusement, ce poème attend encore son poète. O Émile Zola ! Homère du ruisseau, Shakespeare de l'égout, Balzac des bassesses citadines, de la crapule des prolétaires, des dévergondages psychologiques, des purulences charnelles ! Que n'étais-tu là ! que n'étais-tu, – pour employer un de tes vocables les plus mitigés, – fourré dans ma peau ! ». En dépit de ce que peut laisser penser cet extrait, la suite du texte montre plutôt de l'estime pour Zola.

Ce qui nous est donné à voir est surtout un monde disparu, celui de ces hommes cultivés, mondains, bien élevés et, au fond, dilettantes, qui, lorsqu'ils partaient sur les chemins de montagne, nous en donnaient ensuite le récit. Bien entendu, le prince Bibesco appartenait à la section de l'Isère du Club Alpin Français et à la Société des Touristes du Dauphiné, où son nom apparaît dès le premier annuaire de 1875. Il a réservé ses textes au seul journal Le Dauphiné.

L'exemplaire qui vient de rejoindre ma bibliothèque contient un bel envoi du prince Bibesco à Émile Viallet :


A Emile Viallet, Lamartinolâtre
Le Whymper Dauphinois.
Témoignage de sympathie alpestre
d'un nain pour un géant.
Alexandre Bibesco.
Uriage juillet 1888

Il faut être prince pour se permettre d'écrire que l'on est un "nain" face au "géant" Émile Viallet. Pour ceux qui ne le connaissent pas, cet employé, membre de la grande famille des cimentiers Viallet, est un alpiniste dauphinois dont les exploits ont consisté à gravir quelques beaux sommets comme les Écrins, la Meije ou le Pelvoux, et à en donner le récit, aussi publié par Xavier Drevet :


Certes, au regard des "exploits" d'Alexandre Bibesco, les ascensions de Viallet peuvent sembler le rendre l'égal de Whymper...  Émile Viallet était aussi poète à ses heures perdues, ce qui explique le qualificatif de "Lamartinolâtre". Il faisait publier ses poèmes dans une revue à insertion payante, Littérature contemporaine, d'Evariste Carrance, revue dans laquelle, quelques années auparavant, Lautréamont avait fait paraître son premier de chant de Maldoror (au passage, admirez l'exploit d'arriver à parler dans un même message, de Proust, Zola et Lautréamont, trois écrivains qui n'ont strictement rien à voir avec le Dauphiné !). Le prince, toujours grand seigneur, ne se montre pas moins enthousiaste lorsqu'il parle d’Émile Viallet dans une des Delphiniana : "Émile Viallet, le Whymper Dauphinois, l'escaladeur du Grand Pic de Belledonne avant les câbles, le vainqueur du Goléon, des Fétoules, de l'Etret ; le gagnant de tant de paris désespérés contre l'inaccessible ; Viallet qui, à ses moments perdus, sait se montrer brillant parmi les vélocipédistes du bassin du Rhône ; Viallet l'adorateur des colosses de la Pensée comme de ceux de la Nature, l'enthousiaste de Lamartine comme du Pelvoux ; Viallet, dont les hautes et vaillantes qualités de cœur ne sont dépassées que par une modestie furibonde".



Pour revenir à Proust, sa rencontre avec Alexandre Bibesco ne lui a visiblement pas ouvert les yeux sur le monde de la montagne. Certes, en 1875, Proust était encore un petit garçon, perdu dans les jupes de sa mère, et, en 1888, un adolescent, probablement toujours perdu dans les jupes de sa mère, mais surtout préoccupé de ses émois amoureux et littéraires. A ma connaissance, dans toute sa vie et dans son œuvre, la montagne est totalement absente. Même sa découverte de Ruskin et son admiration pour lui ne lui ont pas donné l'envie de découvrir la montagne.

En ces jours où un envoi de Marcel Proust à  Lucien Daudet a catapulté l'exemplaire n°1 sur Japon de Du côté de chez Swann au prix stratosphérique de 1,51 millions d'euros, sachez qu'un envoi du prince Alexandre Bibesco est sensiblement plus abordable.

Le texte des Delphiniana est accessible sur Gallica : cliquez-ici.

Pour aller plus loin sur la Bibliothèque dauphinoise :

dimanche 25 novembre 2018

Le premier mémoire historique sur le Briançonnais

C'est par un ouvrage au titre peu engageant que débute l'historiographie du Briançonnais. A la suite des multiples contestations et procès à propos du paiement de la dîme à la prévôté d'Oulx, les communautés briançonnaises délèguent deux des leurs, Jean Brunet et François Bonnot, pour négocier un paiement annuel et forfaitaire de cette dîme, à charge aux communautés de se mettre d'accord entre elles pour se répartir la charge. Un accord est trouvé le 6 décembre 1747. C'est le texte de cette transaction, ainsi que de nombreuses pièces annexes, que Jean Brunet, « Seigneur de l'Argentiere, Conseiller du Roi, ancien Commissaire des Guerres, Receveur des Tailles, & Député du Briançonnois », publie en 1754 sous le titre de :
Recueil des actes, pièces et procédures concernant l'Emphitéose perpétuelle des Dîmes du Briançonnois. Avec un mémoire historique et critique pour servir de Préface.




Ce recueil est particulièrement intéressant car il débute par un mémoire historique sur le Briançonnais, qui est la première histoire de la région qui ait été publiée. Pour le détail du contenu du recueil et du mémoire, je renvoie à la page que je lui consacre : cliquez-ici. La lecture de ce document m'a conduit à ces quelques réflexions.

La première est que l'on ne conçoit pas le degré d'autonomie dont jouissait le Briançonnais. Que l'on s'imagine un ensemble de communautés négociant avec le bénéficiaire d'un impôt pour en régulariser le paiement et la perception et pour se répartir entre eux la charge de cet impôt. On comprend mieux qu'au XIXe siècle, les premiers érudits que se sont intéressés aux institutions briançonnaises en aient donné une image de liberté et de responsabilité, parfois en l'enjolivant, au moment même où cette autonomie était perdue au profit de l’État. C'est cette autonomie qui a été rendu possible par la transaction passée avec Humbert II en 1343, à l'origine de l'institution des Escartons.

Jean Brunet passe d'ailleurs rapidement sur cette transaction fondatrice avec Humbert II. Pas plus que pour la transaction sur la dîme qui fait l'objet de ce livre, il ne cherche à mettre en valeur la liberté et l'autonomie dont jouissait le Briançonnais. Soit qu'il ne jugeait pas nécessaire de le faire, soit que cela ne lui apparaissait pas si extraordinaire pour mériter qu'on le signale. Et pourtant, l'histoire montrera que c'était un bien précieux et fragile.

Ce mémoire montre aussi l'étendue des lectures de Jean Brunet et sa capacité à en tirer profit et à les ordonner. Rappelons qu'il est le fils d'un marchand et maquignon de Cervières, près de Briançon. Il n'a pas été élève au collège des Jésuites d'Embrun, qui formait l'élite de la région. C'est une preuve, une nouvelle fois, du haut niveau de culture auquel pouvaient accéder les habitants de cette région. Ce mémoire est le résultat de ses lectures, que lui ont permises son éducation villageoise et sa propre curiosité intellectuelle. Ce niveau de culture était la condition, me semble-t-il, de la solidité des institutions briançonnaises. Pour pouvoir s'administrer, il fallait des hommes instruits. Il leur fallait aussi une culture, qui n'était peut-être pas la culture classique et humaniste des aristocrates et grand bourgeois du temps, mais qui était une culture juridique, historique et pratique qui permettait de s'administrer.

Enfin, ce mémoire illustre, malgré lui, le renversement de perception sur les Vaudois. Aujourd'hui, cette secte chrétienne est perçue très favorablement. Plus personne ne songerait à fustiger leur dissidence. Cette dissidence est même un titre de gloire pour ces populations qui ont su résister et garder pure leur foi. Il n'est qu'à voir l'estime dont jouissent actuellement les frères Baridon de Freissinières dans leur refus de la guerre en 1914. Avec Jean Brunet, nous sommes avant ce retournement. Sa position vis-à-vis des Vaudois est dans la droite ligne de la vision que l'on pouvait en avoir dans le cadre de l'orthodoxie catholique. Il rapporte les lieux communs sur les Vaudois, en particulier qu'ils commettaient « des impiétés et des abominations qui font horreur ; que la débauche, le libertinage et la corruption des mœurs, dominaient parmi cette secte ». On est loin de l'image positive et réhabilitée qu'on en donnera à partir du XIXe siècle, en particulier Aristide Albert dans son ouvrage Les Vaudois de la Vallouise.

Je possédais déjà un exemplaire de ce livre, dans une reliure d'époque un peu usée.



Cet exemplaire, en meilleur état intérieur et extérieur, est de nouveau un témoignage de la circulation des livres anciens entre les érudits et bibliophiles du XIXe siècle, comme j'avais pu le raconter à propos d'un exemplaire des mémoires de Berwick (cliquez-ici). Sauf qu'ici, il ne s'agit pas de deux personnalités dauphinoises et un livre, mais de trois personnalités dauphinoises et un livre. On retrouve encore Aristide Albert qui a donné cet exemplaire à son compatriote Gustave Roux.



Gustave Roux (Briançon 29/4/1815 - Grenoble 9/3/1891) était un avoué et magistrat, mais surtout un bibliophile : « Il avait formé une importante bibliothèque vendue à un libraire après sa mort. ». On trouve ses initiales dorées en queue du dos. Dans cet exemplaire, il a souligné en rouge les noms des membres de sa famille, dont son grand-père Roux, notaire à Vallouise, lorsqu'ils apparaissaient dans les documents transcrits.

 
L'ouvrage a ensuite appartenu à Henri Ferrand, qui y a apposé son ex-libris.


Il existe aussi une édition in-4° de cet ouvrage, avec ce beau faux titre :


mercredi 7 novembre 2018

Deux plaquettes pour l'histoire d'Embrun et des Hautes-Alpes

Je m'aperçois que cela fait très longtemps que je n'ai pas partagé une trouvaille, un livre, une image sur le Dauphiné ou les Hautes-Alpes. Mon esprit a peut-être été occupé à autre chose. Il est vrai aussi que mes découvertes commencent à se faire plus rares. Probablement qu'ayant une bibliothèque déjà bien fournie, il est difficile de faire autant de découvertes que lorsque, il y a vingt ans, j’entreprenais de me constituer avec patience et persévérance une bibliothèque dauphinoise. Je pense aussi que le marché du livre ancien se transforme. Est-ce une impression, les beaux livres se font rares ? Malgré cela, ces derniers mois, j'ai enrichi ma bibliothèque d'une petite rareté briançonnaise, de 2 plaquettes haut-alpines et d'un ouvrage à la marge de mon intérêt pour les Hautes-Alpes. Dans ce message, je vais présenter deux petites plaquettes qui concernent l'histoire d'Embrun et, plus généralement, des Hautes-Alpes.

Fêtes célébrées à Embrun, 1816

En 1816, la toute jeune Restauration tente d'asseoir son pouvoir dans le pays et de tourner la page de l'aventure impériale. Les Hautes-Alpes, terre bonapartiste, ont toujours montré une certaine tiédeur vis-à-vis de la monarchie restaurée. Est-ce pour cela que le moindre événement pouvant glorifier les Bourbons était l'occasion de festivités et de marques d’allégeance au nouveau pouvoir ? Est-ce pour cela que les autorités du département, parfois "compromises" avec l'Empire, ne voulaient pas manquer une occasion de montrer leur fidélité à la dynastie restaurée ? Dans un département pauvre en personnes de talents, c'était souvent les mêmes administrateurs que l'on retrouvait sous l'Empire et la Restauration. C'est probablement pour toutes ces raisons que le simple passage du neveu du roi, le duc d'Angoulême, devient l'occasion de festivités qui sont ensuite relayées par un compte-rendu, évidemment dithyrambique, des événements. Le tout se retrouve dans cette petite plaquette :

Fêtes célébrées à Embrun, à l'occasion du passage de Son Altesse Royale, Monseigneur le Duc d'Angoulême, en juillet 1816
Gap, J.B. Genoux, Imprimeur de la Préfecture, s. d. [1816], in-8°, 24 pp.


Le duc d'Angoulême est passé à Embrun les 16 et 17 juillet 1816. Les autorités espéraient qu'il repasse le 18 juillet 1816. Cela ne s'est pas fait, le duc est retourné par le Lautaret, mais les Embrunais ont tout de même organisé un nouveau banquet et un bal. Cette plaquette contient le récit de ces passages, le relevé fidèle de toutes les inscriptions commémoratives portées sur les différents arcs de triomphe placés aux portes de la ville et dans la ville elle-même, les discours et les chansons. Parmi les chansons spécialement composées pour ces festivités, on trouve des Couplets dédiés aux Dames d'Embrun, signé par Gimel, des Couplets composés par M. Farnaud, médecin, une Ode présentée à Son Altesse Royale, Monseigneur, Duc d'Angoulême, dans le grand cercle des Dames, une Cantate de la composition de M. Blanc. Enfin, M. Bonnafous, maréchal-de-logis de  la Garde nationale à cheval du Département a chanté quelques couplets, pieusement reproduits dans cet opuscule.

Louis-Antoine d'Artois, duc d'Angoulême (1775-1844)
Tout cela n'en fait ni une œuvre littéraire, ni un témoignage historique particulièrement marquant. En revanche, c'est une époque, avec ses rites et sa sociabilité, qui nous est donnée à voir.

On trouve dans le Fonds dauphinois de la Bibliothèque Municipale de Grenoble, un manuscrit d'Antoine Farnaud intitulé : Fêtes d'Embrun à l'arrivée de S.A.R. Mgr le Duc d'Angoulême. Juillet 1816. Ce document peut laisser penser qu'Antoine Farnaud est à l'origine de cette publication, en rassemblant les éléments (discours, chansons, inscriptions) et en rédigeant le récit qui assure la cohérence de l'ensemble. Cette petite plaquette anonyme n'est donc peut-être pas aussi gratuite que cela. En 1816, Antoine Farnaud n'a plus de responsabilité publique. Probablement que cette publication est une façon de faire oublier son attitude lors du passage de Napoléon à Gap en mars 1815, qui lui valut sa révocation. Il travaillait ainsi à son retour en grâce. Cela a fonctionné, puisqu'il a été nommé secrétaire général de la préfecture en 1817. Antoine Farnaud a servi avec constance tous les régimes politiques, avec un art consommé du "retournement de vestes". Il était ce que l'on appelle une girouette politique. Peut-être aurait-il pu dire, avant un fameux homme politique : "Ce n'est pas la girouette qui tourne, c'est le vent."

Cet ouvrage, certes mineur, n'est présent que dans le Fonds dauphinois de la Bibliothèque Municipale de Grenoble et à la bibliothèque des Archives départementales des Hautes-Alpes. Pour les plus curieux, il a été numérisé : cliquez-ici.

Pour finir, il a été imprimé par Jean-Baptiste Genoux, à Gap, un imprimeur dont on sait peu de choses. Les quelques recherches que j'ai faites sur lui me montrent qu'il y aurait quelque chose à dire sur lui et l'histoire de l'imprimerie en général.

Lien vers la page sur le site Bibliothèque Dauphinoise : cliquez-ici.

Essai sur l'application des condamnés à la détention à des travaux d'utilité publique, 1848

Il s'agit d'une lettre adressée au ministre de l'Intérieur par le commissaire du gouvernement des Hautes-Alpes Chanal pour défendre l'utilité du travail pour les détenus, sur la base de la situation à la maison centrale d'Embrun. En effet, le ministre de l'Intérieur Ledru-Rollin avait promulgué un décret supprimant le travail dans les prisons, pour ne pas faire de concurrence aux travailleurs « libres ».



Dans cette lettre, Chanal minimise cette concurrence, tant pour le tissage que pour le travail artisanal.Sur ce dernier point, il avance un argument assez curieux. Il y a une « telle mal-façon des produits » fabriqués par les détenus – cordonnerie en l'occurrence – qu'ils ne peuvent concurrencer ceux fabriqués à l'extérieur. Le reste de l'essai est surtout une réflexion sur le travail à l'extérieur de la prison, dans des chantiers encadrés (pp. 8-13). Il propose d'employer les détenus au percement d'un tunnel projeté « à travers la montagne de Bayard, pour donner passage à la fois à un canal d'irrigation et à une rectification de route. Ce tunnel n'aura pas mois de 3,422 mètres. » Il envisage ensuite tous les aspects : risque d'évasion, organisation, dépenses, coûts de la main d’œuvre des détenus, etc

Maison centrale d'Embrun, ancien collège des Jésuites, puis caserne Lapeyrouse.



Suite à la Révolution de 1848, le ministre de l’Intérieur Ledru-Rollin a institué les commissaires du gouvernement, en lieu et place des préfets, et a procédé à un renouvellement important du corps préfectoral. Dans les Hautes-Alpes, il a nommé  François Victor Adophe de Chanal à la place de Toussaint Curel, en poste depuis 1840. Ce commissaire du gouvernement républicain, ancien militaire, a été en poste du 19 mars 1848 au 2 juin 1848, avant de partir dans le Gard.


Lien vers la page sur le site Bibliothèque Dauphinoise : cliquez-ici.

mercredi 11 juillet 2018

Une nouvelle image ancienne de la Meije

La Meije, ce sommet pourtant si visible par les voyageurs de Grenoble à Briançon par la "petite route" du Lautaret, n'a fait l'objet que de quelques dizaines de représentations jusqu'à sa conquête en 1877. On doit à Paul Guillemin d'avoir, le premier, fait un inventaire de toutes les images de ce sommet. Jusqu'à l'année 1877 incluse, il n'en compte que 40, mais il faut enlever quelques attributions erronées et des représentations fort lointaines (la Meije vue du Chaberton, par exemple). Si on ne compte que celles qui donnent une image suffisamment proche et suffisamment réaliste, on arrive au chiffre de 29 représentations jusqu'en 1877 et, si on s'arrête à la période qui précède les premiers explorations du massif par les alpinistes, soit en 1860, on ne compte que 7 représentations de la Meije.

Cet inventaire qui date d'il y a plus de 120 ans n'a jamais été enrichi depuis, malgré les nombreuses recherches et les nombreux amoureux de la montagne qui se sont penchés sur son iconographie. C'est dire que la découverte d'une image ancienne de la Meije devrait être un événement. Pourtant, il semble que cette nouvelle image ancienne soit passée un peu inaperçue.


Alexis Muston (1801-1888) est un pasteur né dans les vallées vaudoises d'Italie, surtout connu comme historien du protestantisme. Il a été pasteur à Bourdeaux, dans la Drôme de 1836 jusqu'à son décès. Il a tenu un journal qu'il a illustré de dessins et d'aquarelles. Les Presses Universitaires de Grenoble viennent de publier les 25 premières années (1825-1850), avec une introduction et des notes de Patrick Cabanel et des reproductions d'une partie de ses dessins et de ses aquarelles. C'est un document majeur sur l'histoire du protestantisme dans les Alpes françaises et italiennes, mais, et c'est ce qui nous intéresse aujourd'hui, c'est l'occasion de découvrir un artiste avec un bon coup de crayon ou de pinceau, qui n'a pas hésité à représenter les paysages qu'il croisait. Pour ce qui concerne les montagnes, cela nous vaut des vues du Cervin, de la Jungfrau, du Finsteraarhorn et, donc, de la Meije.

De quand date cette vue de la Meije ? L'aquarelle n'est pas datée. Il faut se reporter au texte du journal pour identifier les passages d'Alexis Muston à La Grave. J'en ai trouvé trois (l'absence de table ne facilite pas la recherche).

La première fois, en juin 1835, il part du Qyeyras en direction de Briançon, puis de Grenoble, par le Lautaret  (p. 236) :
La route pour Grenoble n'était encore qu’incomplètement ouverte, sur Le Bourg-d'Oisans. La Grave ne se trouvait abordable que par d'étroits chemins. Je les suivis à pied. Le glacier qui s'étale en face de ce village est vraiment assez beau. Plus bas, une cascade, nommée je crois la cascade des Fross [Fréaux], est aussi à saluer en passant.
La notation sur la Meije est certes sommaire, mais il a su la voir et, peut-être à ce moment-là, l'a-t-il dessinée. Notons que la représentation est assez fidèle, ce qui n'est pas toujours le cas des illustrations contemporaines (voir ci-dessous).

Il repasse à La Grave au retour quelques semaines plus tard. Ce voyage par le col du Lautaret nous vaut cette belle évocation, même si, cette fois, aucune mention n'est faite de La Grave et de ses "glaciers" (pp. 255-256) :
J'étais au Bourg [d'Oisans] à deux heures du matin et sans même entrer à l'hôtel je repartis à pied. La lune brillait dans toute sa splendeur; les grandes montagnes de l'Oisans où se trouve l'oisanite (qui est je crois de l'amphibole en masse) se découpaient sur un ciel pur, en teintes vigoureuses, foncées, et cependant fondues, vaporeuses, aériennes. Aux Risoires [La Rivoire] les premières clartés de l'aurore commencèrent de s'unir sur les hautes cimes à celles de la lune, qui seules brillaient dans le fond de la vallée. La Romanche élevait dans l'air ses fraîches et profondes rumeurs. Le ciel s'éclaircissait; un calme poétique, une sérénité vivifiante, lumineuse semblaient pénétrer la nature. La lune à travers les sapins, qui lui passaient devant par l'effet de la marche, des sommets de glaciers entrevus ça et là, de pâles buées lointaines sur les gazons, enfin les premiers rayons du soleil sur les montagnes, firent de cette matinée un tableau incessamment changeant et merveilleux. — je déjeunai à Villar-d'Arène ; et deux heures après j'arrivais au Lauzet.
L'autre mention d'un passage dans la région est en juillet ou août 1844 (pp. 455-456).

C'est donc soit en 1834, soit en 1844 qu'il a peint cette aquarelle de la Meije, ce qui en fait une des plus anciennes représentations, qui est contemporaine de la lithographie de Victor Cassien qui illustre l'Album du Dauphiné. ou de la gravure de L. Haghe, d'après le dessin de Lord Monson, autre voyageur protestant.

Les 7 représentations connues de la Meije entre 1834 et 1860 :

Léonce Elie de Beaumont, Faits pour servir à l'histoire des montagnes de l'Oisans, 1834, dessin de François-Benjamin Dausse :


Album du Dauphiné, 1837, lithographie d'après un dessin de Victor Cassien :



Lord Monson, Views in the départment of the Isère and the High Alps, 1840



Baron Taylor, Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France. Dauphiné, 1854, dessins de L. Sabatier :



Dr Roussillon, Guide du voyageur dans l'Oisans, 1854 (reproduction assez médiocre de la lithographie de Victor Cassien) :


Poésies en patois du Dauphiné. Grenoblo malhérou, 1860, gravure d'après un dessin de Diodore Rahoult :


jeudi 31 mai 2018

Victor Chaud, Jean-Marc Rochette et Paul-Louis Rousset

Le plaisir de la bibliophilie n'est pas seulement de trouver un bel exemplaire aux armes ayant appartenu à des personnalités marquantes des Hautes-Alpes, comme je le décrivais dans un message précédent. C'est aussi de dénicher une petite plaquette relativement récente, mais introuvable. C'est ainsi que je viens de mettre la main sur un recueil de textes publié en 1952 en hommage au guide de Pelvoux, Victor Chaud, qui venait de se tuer au Râteau le 28 juillet 1952 à l'âge de 41 ans.


Cette plaquette rassemble des textes qui montrent toutes les richesses de sa personnalité. Bien entendu, est évoqué en premier lieu le guide, dans un article de Jean Walden, avec qui il a fait quelques unes de ses plus belles courses. D'autres textes mettent en valeur le soldat de la montagne (Benoit Lyzon), l'éducateur (R.P. M. Borret, S.J.), l'ami des jeunes (Laurent Guibert), le psychologue (Marylé Blanchet). En guise de conclusion, Suzanne Goffin rassemble toutes les facettes du personnage sous le titre : Une force. La plaquette est préfacée par André Georges, le président de la section de Briançon du Club Alpin Français, une des grandes personnalités de la montagne à cette époque. Elle est agrémentée de quelques photographies en noir et blanc, dont certaines en pleine page.

A la lecture de ces textes, il émane un parfum un peu suranné de ce que l'on pensait être un homme complet en ce milieu du XXe siècle. Victor Chaud est ainsi érigé en modèle, pour ses contemporains, pour les jeunes générations et pour le futur.

A l'origine de ce petit opuscule se trouve une autre personnalité de la Vallouise, Élise Freinet, l'épouse de Célestin Freinet, née Lagier-Bruno à Pelvoux quelques années avant Victor Chaud. Comme le dit André Georges, « Nous devons aux soins pieux de Madame Freinet les pages qui suivent : elles les a obtenues des amis de Chaud ». Elle l'a d'ailleurs fait imprimer par Robaudy, à Cannes, l'imprimeur attitré de l'école Freinet et de ses Bibliothèques de Travail. Probablement tirée à un faible nombre d'exemplaires, elle est particulièrement rare. En vingt ans de chine haut-alpine, c'est la première fois que je la vois. Il n'y a qu'un seul exemplaire dans les bibliothèques publiques de France, dans le fonds dauphinois de la Bibliothèque Municipale de Grenoble (source : CCFr).

Les hasards de la vie font qu'au moment même où je découvrais cet ouvrage, je lisais l'excellente B.D. de Jean-Marc Rochette, Ailefroide, Altitude 3954., où, par deux fois, il rend hommage à Victor Chaud : 



C'est pour moi l'occasion de faire l'éloge de cet ouvrage. La puissance du dessin est au service d'un récit initiatique où la découverte de la montagne par un adolescent grenoblois et l'éveil à l'art s'allient pour lui faire dépasser l'horizon un peu étroit et triste de son quotidien. Son but est de gravir la face nord de l'Ailefroide par la voie Devies-Gervasutti. La vie en décidera autrement et, jamais, il ne réalisera ce rêve.

J'ai choisi ces quelques planches pour illustrer mon propos :

 

Couvertures :



Pour revenir à Victor Chaud, j'ai découvert ce beau texte qui résume sa vie. Il est l'œuvre d'un autre guide fameux de La Grave, Paul-Louis Rousset. De façon peut-être plus actuelle que les textes de l'hommage de 1952, on y sent vibrer l'admiration pour cet homme exceptionnel, sans être totalement dupe d'une certaine héroïsation.

Victor CHAUD (1910-1952), issu d'une famille de paysans montagnards de la Vallouise, est né à Pelvoux. Ses parents et grands-parents habitaient le hameau du Sarret. Cultivateurs, durs à la besogne, ils avaient été aussi autrefois tisserands en toile de chanvre. Avec leur carriole ils se rendaient sur les marchés et allaient jusqu'à Briançon pour vendre leurs produits. Parfois, l'hiver, autant par besoin que par attrait des « bons pays », il leur arrivait de s'expatrier jusqu'en Provence comme jardiniers. Victor, lui, après sa scolarité, tout en aidant ses parents aux travaux des champs, se fit embaucher à l'usine électrique des Claux. A vingt-et-un ans, il partit pour son service militaire et y prenant goût, son temps légal accompli, décida de rengager pour faire carrière dans l'armée. Ses qualités d'endurance et de skieur faisaient merveilles. Au « Régiment de la Neige », le 15-9 à Briançon, il devint pilier de la section d'Eclaireurs-Skieurs. Avant toutes les compétitions chacun s'entraînait dur, mais c'était souvent Victor Chaud, sans préparation particulière, qui arrivait le premier. Il fut champion de France militaire, fond et patrouille, en 1939. De nombreux succès ne le poussaient pas pour autant à un quelconque sentiment de supériorité, il était respectueux, modeste et fraternel. Au cours de la guerre de 1939-1940, lors d'une contre-attaque sur la Somme, qui lui vaudra deux citations dont l'une à l'ordre du Corps d'Armée, il eut la moitié d'un mollet arraché. Profondément affecté, mais encore plus courageux et patient, il finit par surmonter l'épreuve. Ce ne sera pas la fin de toutes ses espérances. Après une période de convalescence à l'hôpital des Sables-d'Olonne, alors en zone occupée, il s'évada et gagna la zone libre. Réintégré en 1941 à Briançon, ses supérieurs pensèrent qu'il allait être réformé, mais lui ne voulait pas en entendre parler. Pour bien montrer sa détermination il demanda une faveur... pourrait-il encore participer aux championnats militaires ? Ce lui fut accordé. Ce jour-là, il enleva toutes les coupes, fond, saut et piste. Jusqu'en 1945, l'évolution des hostilités l'obligea à changer plusieurs fois de situation. En 1943, engagé à « Jeunesse et Montagne », il se retrouva à Saint-Etienne-en-Dévoluy comme instructeur au Centre de la Herverie. Conducteur d'hommes, éducateur doué et écouté, il va transmettre à maintes équipes de jeunes son savoir technique, son goût de l'effort, son sens de la patrie. A l'occasion d'un raid en Oisans, avec R. Leininger, ils escaladèrent en mai 1943 une belle tour sur l'arête des Bœufs Rouges. Ils l'appelleront Tour de la Herverie. Lors de ses permissions, les moyens de communication étant à cette époque presque inexistants, il s'endurcissait en marche forcée de Saint-Etienne à Pelvoux par le col du Noyer, le Champsaur et l'Aup Martin. Après la dissolution de « J.M. » il s'engagea en mai 1944 au 11e bataillon de francs-tireurs et partisans et participa aux combats qui menèrent à la libération de Briançon. Entre temps, il suivit le stage de guide qui fut organisé à La Grave en juin 1944. Il en sortit premier. Les participants gardèrent de lui un ineffaçable souvenir. Venu à pied de Pelvoux, il avait traversé seul le col de la Pyramide avec son sac, son piolet et une valise à la main !
La paix revenue, en octobre 1946, en pleine possession de ses moyens, adjudant chef, ancien de l'E.H.M., après avoir obtenu à Val-d'Isère son diplôme de moniteur de ski, il quitta l'armée pour se consacrer au métier de guide civil. Après avoir parcouru de nombreuses classiques, il se spécialisa dans les ascensions difficiles et, en quelques années, devint un guide exceptionnel ! En une semaine il ne craignait pas de faire deux fois de suite le Pilier sud des Ecrins et tout autant de directissimes de la Meije. Les dernières difficultés dépassées, il laissait ses clients rentrer à leur rythme et repartait aussitôt seul à travers cols, brèches ou glaciers. On le rencontrait à toute heure, puissante carrure, torse nu, courant presque sur les sentiers, il allait à un autre bout du massif vers un nouveau rendez-vous.
Maintes histoires couraient à son sujet. Ayant fait trois fois de suite le Pilier sud des Ecrins, chaque matin il doublait un peu plus haut une même cordée d'alpinistes peu confirmés qui le faisait aussi. Bonjour... quelques paroles amicales, on le laissait passer, mais le troisième jour, les rencontrant à nouveau, il leur dit : « Si j'avais su, je vous aurais monté le courrier ! » Une après-midi qu'il descendait de la directissime de la Meije, il apprit au Promontoire la mort de l'un de ses amis dans la face sud des Ecrins. Il marcha toute la nuit par les Etançons, la Bonne Pierre et les glaciers Blanc et Noir pour se retrouver au petit jour en tête de la caravane de secours.
Sa force et son niveau l'incitèrent très vite à se lancer dans les premières. Son ascension avec Emile Cortial, alors aspirant-guide, à l'extrêmement difficile couloir nord des Trois Dents du Pelvoux, en 1950, course que tout le monde appellera plus tard simplement « le Couloir Chaud », l'un des plus raides des Alpes, laissa muets beaucoup de ceux qui le connaissaient en Briançonnais. Ces années d'après la Libération étaient encore celles de la pénurie et des restrictions. Les deux hommes n'avaient emporté que le simple matériel qu'il était alors possible de se procurer : piolet spécial B, crampons à dix pointes et deux ou trois broches. Victor tailla tout le long des marches en « bénitier ». Son second, n'ayant pas de souliers suffisants, avait dû en emprunter à L'Argentière ; ils étaient trop petits, la descente se fit sur des charbons ardents ! Mais partis le matin de chez le guide Jean Giraud, son émule à Ailefroide, ils y furent reçus le soir avec un certain respect ! En 1951, il inaugura une nouvelle voie à l'arête ouest de l'Aiguille des Frères Estienne, puis accomplit avec J. Walden la première ascension du couloir Pelas-Verney. Depuis lors, la brèche terminale porte le nom de Victor Chaud. Quelques jours plus tard, avec le même client, il réussit l'impressionnante face surplombante du Doigt de Dieu. En 1952, le 22 juillet, avec C. Nolin, il vaincra au Pelvoux le Triangle de la Momie.
Tout allait bien, chaque victoire ramenait son lot de satisfactions, faisait grandir sa célébrité et engendrait de nouveaux projets. Sans le vouloir tout à fait, il semblait happé par le tourbillon d'une étrange fatalité où s'enchevêtraient honneur, rivalité, gain, raison, crainte, espoir, bonheur, réussite... auquel il était de plus en plus difficile d'échapper. En famille, pour rassurer les siens, il disait être aussi tranquille dans les grandes parois qu'à la maison. Quelques jours avant sa mort, alors que nous nous quittions au Promontoire, il me dit, songeur, en regardant le Râteau : « A bientôt, à moins que j'ai ma petite croix là-haut ! » Le 26 juillet, il quitta Pelvoux. Tous ses enfants l'accompagnèrent ce jour-là jusqu'à la route pour le voir partir à moto. Il rejoignit Claude Nolin à Chancel. La suite est conservée dans une courte note inscrite sur le registre du refuge : « 27 juillet, départ pour le Râteau face nord à trois heures. » A la mi-journée, probablement déjà très avancés dans l'escalade, ils subirent alors un brusque et violent orage ! Que s'est-il passé..? Quarante-huit heures plus tard personne n'ayant eu de leurs nouvelles, plusieurs caravanes partirent à leur recherche. Ils étaient dans la rimaye au pied de la face. La nouvelle se répandit dans la région comme une traînée de poudre. Lui, le guide invincible, figure un peu mythique de la Vallouise, était tombé. Personne ne pouvait le croire. Son regard, sa voix chaleureuse, son étonnante résistance et sa force ainsi que sa discrétion, sa gentillesse et sa foi, lui valurent un unanime respect dans la mémoire de tous ceux qui le connurent. Une immense foule l'accompagna à sa dernière demeure.
Il reçut, à titre posthume, la médaille d'or de l'Education Physique et des Sports. Sa fin tragique aurait dû dissuader des successeurs... Bien au contraire ! En 1992, à part peut-être la face sud du Doigt de Dieu, ses principaux exploits ont tous été réédités. Son propre fils Francis, guide à son tour, renouvellera en 1980 la première de son couloir au Pelvoux, mais avec clients.
Extrait de Mémoires d'En Haut. Histoire des Guides de Montagne des Alpes françaises, de Paul-Louis Rousset, 1995, pp. 260-264.

Plaque tombale de Victor Chaud au cimetière de Vallouise