mardi 18 juillet 2017

La tombe de Paul Guillemin

J'ai retrouvé la tombe de Paul Guillemin au cimetière d'Ivry-sur-Seine !


Paul Guillemin est décédé le vendredi 22 juin 1928 à 81 ans, dans une maison de santé située au 10, rue de Picpus à Paris, près de la place de la Nation. Il est inhumé 3 jours plus tard, le lundi 25 juin, dans la stricte intimité familiale , au cimetière parisien d’Ivry-sur-Seine. Ce n’est que 2 jours plus tard que sa fille Lucie Guillemin, épouse Roche, annonce son décès à ses amis dauphinois et hauts-alpins par une lettre adressée à Emile Roux-Parassac. C’est lui qui rapporte ce courrier en introduction à la notice nécrologique qu’il lui a consacrée dans le Bulletin de la Société d’Études des Hautes-Alpes de 1928. Il se désole de cela. Il déplore qu’il n’y ait même pas eu un faire-part de décès : « Pas même le faire-part habituel pour annoncer son trépas, aucun service après sa mort ! ». Pour lui, Paul Guillemin est mort « seul ». Il ne comprend pas que sa fille dise « qu'il ait toujours désiré que rien ne soit fait après sa mort », alors que l’été précédent, en 1927, Paul Guillemin était revenu dans les Alpes, comme tous les étés, et avait pris soin de « choisir, à Embrun, sa place à côté de ceux dont il parlait si souvent, pour être, disait-il, entre Briançon et Gap, au cœur de ses chères montagnes. ».


C’est aussi cela qui m’a donné envie de partir à la recherche de la tombe de Paul Guilemin, craignant même qu’elle ait totalement disparue. Ce n’est pas le cas. Grâce à l’amabilité du bureau du cimetière parisien d'Ivry-sur-Seine, j’ai rapidement pu la localiser (Divisions 8 – Ligne 19 – Tombe 31, pour ceux qui voudraient me succéder dans ce pèlerinage). C’est une tombe simple, en bon état, mais usée par les ans. Elle porte sur l’avant : « Famille Montague », du nom d’épouse de sa 2e fille Jeanne Guillemin. 

On distingue Guillemin sur la partie droite (3 premières lignes), puis Charles W. Montague
Il est difficile de lire les noms et les dates, mais avec de la patience, j’ai pu déchiffrer tous les noms des personnes enterrées :
Mme Élisabeth Guillemin
1889 -1920
Mme Betzy Guillemin
1849 - 1920
Paul Guillemin
1847-1928
Charles W. Montague
1882-1954
Mme Montague
Née Jeanne Guillemin
1885-1966
Le premier nom est celui de sa fille cadette Elisabeth Guillemin, née en 1889 et décédée à l’âge de 30 dans une maison de santé de Châtillon (Hauts-de-Seine).
Le second est celui de son épouse, née Betzy Fontan, décédée seulement quelques jours après le décès de leur fille, en septembre 1920. Elle avait 71 ans.

Cette concession perpétuelle n’a été achetée qu’en 1925, soit 5 ans après ce double décès. Les corps de sa fille et de son épouse y ont été transférés. Cela veut donc dire qu’en 1927, lorsqu’il souhaitait être enterré à Embrun, Paul Guillemin savait qu’une place l’attendait au cimetière d’Ivry. A son décès, ses deux filles n’ont sûrement pas voulu de complications et de frais supplémentaires. Elles l'ont fait inhumer là où c’était le plus simple. Peut-être craignaient-elles que les amis hauts-alpins de leur père fassent une amicale pression pour qu'elles respectent son vœu ultime. Elles auraient alors préféré garder quelques jours de silence sur le décès de leur père et l'enterrer dans la plus stricte intimité. Cela expliquerait le dépit et l’amertume perceptibles dans le texte d’Émile Roux-Parassac.

La tombe abrite ensuite Charles W. Montague (1882-1954) le gendre anglais de Paul Guillemin, originaire de Londres, et enfin Jeanne Guillemin (1885-1966), la 2e fille, épouse Montague. Après cette date, il n’y a plus eu d’inhumations dans cette tombe.

On remarque ensuite une plaque commémorative au-dessus de la tombe :

où on peut lire :
À la mémoire de
Willie Paul
Montague
fusillé
par les Allemands
à Saint-Genis Laval
20 août 1944 à l'age de 33 ans.
En effet, Willie Paul Montague, petit-fils de Paul Guillemin, fait partie des 120 otages extraits de la prison de Montluc à Lyon et fusillés et brûlés par les Allemands au fort de Côte-Lorette à Saint-Genis-Laval le 20 août 1944. Il a aussi une plaque commémorative, discrète, au monument qui commémore ce massacre.


Dans ce même cimetière d'Ivry-sur-Seine, se trouve la tombe de la fille aînée de Paul Guillemin, Lucie (1883-1957) et de son mari Antoine Roche (1882-1934) :



 Avant de partir, j'ai pris cette dernière photo de la tombe de Paul Guillemin :


Lorsqu'on voit cette tombe perdue au milieu de tant d'autres dans ce cimetière sans charme, on se prend à regretter qu'il n'ait pas eu sa dernière demeure dans un cimetière comme celui de Briançon, d'où la vue est si belle. 


Il semble que son amour immodéré de la montagne et du Briançonnais n'ait pas été partagé par ses filles qui étaient toutes trois des Parisiennes, dont les vies se sont entièrement déroulées dans cette ville. J'imagine qu'il leur avait fait découvrir son pays d’adoption (il était né à Sorcy, dans la Meuse, d'un père lorrain et d'une mère tarbaise qui avait passé toute sa vie de jeune fille à Briançon). Mais il ne leur avait pas transmis son amour du Briançonnais.

Lien vers sa généalogie : Paul Guillemin.

Pour finir, j'ai été un peu troublé lors de mes recherches sur son lieu de décès. Toutes les mentions que j'ai trouvées du 10 de la rue de Picpus ramènent à une clinique privée pour maladies nerveuses et aliénés, comme cette publicité. Cela a jeté comme un voile de tristesse sur la fin de cet homme pour qui, modeste collectionneur de choses dauphinoises et hautes-alpines, j'ai une estime, une admiration et une gratitude sans bornes.

jeudi 29 juin 2017

Une œuvre en patois dauphinois de Blanc la Goutte, de 1729

A l'occasion d'une acquisition récente, mon intérêt s'est de nouveau porté sur une pièce majeure de la littérature patoise, le premier poème en patois de Grenoble publié par Blanc la Goutte en 1729. Ils'agit de l'Epitre en vers, au langage vulgaire de Grenoble, sur les réjoüissances qu'on y a faites pour la Naissance de Monseigneur le Dauphin. A Mademoiselle ***, publiée par André Faure, à Grenoble, en 1729.


Cette petite plaquette de 22 pages, qui est « fort rare et manque à la plupart des collections dauphinoises » selon A. Ravanat, contient le récit, sous forme de poème, des festivités données en la ville de Grenoble en l'honneur de la naissance de Louis, Dauphin de France, fils de Louis XV, né le 4 septembre 1729 au château de Versailles. Le poème est dédié à une demoiselle qui est l'amoureuse du poète. Alors qu'ils devaient se retrouver pour ces fêtes, elle ne vient pas : « Je t'atendy long-temp ».  Il entreprend alors de lui conter ces « réjoüissances » en patois. La suite du poème est le récit de ces journées qui débutèrent le samedi soir 24 septembre 1729 pour se terminer le mardi 27 septembre. Elles se prolongèrent par une soirée de théâtre gratuit le jeudi 29 septembre et un bal le dimanche 2 octobre. Dans les quelques mots adressés à son amoureuse à la fin du poème, il exprime ce vœu : « Dieu volie que din pou, je te veïeso epousa » [Que Dieu veuille que sous peu je te voie mon épouse].

Pour ceux qui veulent se familiariser avec le patois grenoblois, du franco-provençal, cet extrait du début du texte qui contient l'évocation de ce rendez-vous raté entre le poète et son amoureuse, qui l'a laissé« Cretin ».


Te m'aya ben promey de quitta tou zafare,
Quan te sauria lo jour qu'on farit le fanfare.
Je t'envoyi Piarrot t'u dire de ma part.
Je t'ally v devan divendre su lo tart,
Je t'atendy long-temp. N'y faliet pa songié,
Je me couchy cretin, san beyre ny migié.
Te vin de me manda que te n'u pa leizy,
Que si je t'écrivin, je te farin pléizy,
Te vodria lo detalde touta cela fêta.
Pe te lo fare bien, faudrit un autra têta.
Faziet biau vey, ma Pouta, et pe te contenta,
Du mieu que je sourey, je tu voy raconta,
En patoy, san façon, te m'ordone d'écrire,
D'acord; mais su ma fey t'ourez pena du lire.

Traduction (G. Tuaillon) :
Tu m'avais bien promis de quitter tes occupations,
Quand tu saurais le jour où l'on ferait la fête.
Je t'ai envoyé Pierrot te le dire de ma part;
Je suis allé à ta rencontre, vendredi sur le tard,
Je t'ai attendue longtemps. Mais il n'aurait pas fallu y songer,
Je me suis couché tout bête, sans boire et sans manger.
Tu viens de me faire savoir que tu n'as pas eu le temps,
Que, si je t'écrivais, je te ferais plaisir
Et que tu voudrais le détail de toute cette fête.
Pour te faire un bon récit, il faudrait une autre tête.
Que c'était beau à voir, nia Petite ! Et pour te contenter,
Du mieux que je pourrai, je vais te le raconter.
En patois, tout simplement, tu m'ordonnes d'écrire.
D'accord; mais tu auras, ma foi! de la peine à le lire!

J'ai étudié l'histoire du texte et de ses publications. Je vous renvoie à la page que je lui consacre (cliquez-ici).

Pour couronner le tout, la plaquette est bien reliée, en plein vélin. Elle porte sur les plats un monogramme (AL) que je n'ai pas identifié (avis aux savants bibliophiles !). C'est probablement l'amateur qui a fait relier cette plaquette au XIXe pour lui donner un écrin à la hauteur de la rareté et de l'intérêt du texte.



lundi 19 juin 2017

Une vue ancienne du Pelvoux

Les vues anciennes du massif du Pelvoux sont suffisamment rares pour que celle-ci mérite quelques recherches.


Il s'agit d'une aquarelle de 14,3 cm de haut sur 24,5 cm de long. Elle n'est pas signée. Elle est collée sur une feuille cartonnée qui porte la légende : Le Pelvoux. C'est grâce à une information que j'avais mise de côté depuis plusieurs années que j'ai pu identifier l'auteur. En effet, en 2013, une maison de ventes aux enchères de La Flèche a proposé une série de 13 aquarelles représentant des paysages (pour voir : cliquez-ici, à partir du lot 180), dont la première, la vue depuis le Pic du Midi, dans les Pyrénées, est signée Gobaut. On y trouve cette même vue du Pelvoux. La similitude de style de l'ensemble des aquarelles permet d'attribuer toute la série au même Gobaut.

Signature de Gobaut sur la vue du Pic du Midi.

Le peintre est Gaspard Gobaut (Paris 24/12/1814 - Paris 15e 30/8/1882). Il entra en 1836 comme dessinateur au Dépôt de la Guerre. Il y fit toute sa carrière jusqu'à son décès, gravissant tous les échelons. Il se forma sous la direction de Siméon Fort. Il excella notamment dans la peinture à l’aquarelle représentant particulièrement les sujets de bataille. Il exposa aux Salons de 1840 à 1878. On peut voir ses œuvres au musée de Chantilly et au musée de Versailles. Il a aussi donné de nombreuses aquarelles représentant des vues de Paris, comme cette série qui est reproduite sur Gallica : cliquez-ici.

Parmi les œuvres exposées au Salon, j'ai repéré des sujets qui s'apparentent aux vues de paysages du Jura, des Alpes, d'Auvergne et des Pyrénées qui composaient la série dont j'ai parlé :
1864 : Vue de Saint-Claude (Jura), Vue de la vallée de l'Isère, prise au-dessous du fort Barraux, aquarelles.
1865 : Vallée de Luz (Hautes-Pyrénés), aquarelle.
1866 : Vue du mont Pilvoux (sic), prise au dessus du village des Claux (Hautes-Alpes), Vue de la ville et des forts de Briançon (Hautes-Alpes), aquarelles.
1867 : La Bâthie (Hautes Alpes), aquarelle.
1868 : Ravin près d'Ax (Pyrénées-Orientales), aquarelle.
1869 : Le pont du Diable, à Thueyts (Ardèche), Pont sur le Gave, au-dessous de Gavarnie (Hautes-Pyrénées), aquarelles.
1870 : Vue du mont Canigou, prise au–dessus de Prades (Pyrénées-Orientales), peinture.
1875 : Gorge de Villefranche (Pyrénées-Orientales), Vallée du Monetier (Hautes-Alpes), aquarelles.

Lors du Congrès international des sciences géographiques, organisé par la Société de Géographie en 1875, certaines des ses œuvres ont été présentées. Cette notice donne des éléments de contexte sur ces vues des montagnes françaises :
La salle d'honneur du Congrès était décorée de vues des montagnes françaises que pour la première fois le public pouvait voir réunies et à l'examen desquelles se seront certainement arrêtés les géographes. Cette intéressante collection, entreprise il y a quelques années, avait pour but de faire ressortir la différence qui sépare les formes diverses des montagnes. Il faut rendre hommage au talent avec lequel MM. Jung et Gobaut, peintres d'aquarelles attachés au Dépôt de la Guerre, se sont acquittés de leur tâche.
Avec tous ces éléments, on peut dater cette vue du Pelvoux des années 1860. Parmi les dessins reproduits sur Gallica, cette vue de Saint-Martin, près de Sallanches est datée du 23 juillet 1863, probablement lors d'une de ses excursions organisées pour peindre les vues des montagnes françaises.


Il a d'ailleurs peint une vue du Mont-Blance, depuis Servoz :


Cette vue du Pelvoux a été prise depuis le col de la Pousterle, au-dessus de Puy-Saint-Vincent. Je remercie Paul Billon-Grand, du site Vallouimages, de m'avoir fourni cette information et cette photo, avec ce commentaire : " La même vue n’est plus possible avec l'extension actuelle des pins et des mélèzes. Elle est délimitée à droite par la Champarie et à gauche par les rochers de Tournoux (point 1790). On reconnaît bien les différents éléments du relief, le Pelvoux et ses voisins sont bien figurés. Par contre, l’approche naturaliste de « retour à la vallée originelle » a amené le peintre à atténuer, voire à supprimer, les éléments construits. On distingue néanmoins deux hameaux de Puy-Saint-Vincent, et un peu la chapelle Saint-Romain, mais Vallouise, ses hameaux et ceux de Pelvoux sont gommés."



Nota :
Il reste un mystère à éclaircir sur cette aquarelle. En effet, l'aquarelle du Pelvoux passée en vente à La Flèche et cette aquarelle sont strictement identiques, autant que l'on puisse en juger sur la base de la photo de l'aquarelle passée en vente. On pourrait donc penser qu'après la vente de 2013 elle a été de nouveau remis en vente par le vendeur à qui je l'ai acheté. Pourtant, les supports (feuilles cartonnées) sont différents (tâches différemment réparties) et les écritures des titres sont légèrement différentes, malgré des similitudes (par ex : les « v » sont différents entre les deux titres).
Un hypothèse  serait que l'aquarelle a été détachée de son support d'origine (en effet, à l'origine il y avait deux aquarelles sur la même feuille cartonnée, recto-verso) et qu'elle a été collée sur un nouveau support, similaire, et qu'une main habile à tracer le titre, d'une écriture similaire à l'original. Cela aurait ainsi permis de vendre séparément les sujets "Cirque de Gavarnie" et "Pelvoux", qui étaient auparavant liés en étant sur le même support.
Une autre possibilité serait qu'il s'agisse d'une reproduction, sous forme d'une lithographie en couleurs. Mais, dans ce cas, elle serait plus courante.
A titre d'exemple, une lithographie d'après un dessin de Gobaut représentant Biarritz - Vue de l'Entrée de la Ville à l'arrivée de Bayonne, datée de 1856, lithographiée par Ch. Mercereau.



J'ai repéré la même situation sur une aquarelle de Gobaut représentant la vue depuis le Pic du Midi. Je suis en train d'enquêter.

dimanche 9 avril 2017

Edward Whymper et le sommet des Écrins

Il est parfois rapporté qu'Edward Whymper aurait découvert qu'il y avait une montagne plus élevée que le Pelvoux le jour où il a atteint ce sommet en août 1861. Poussant un peu le raisonnement, on pourrait attribuer à Whymper la paternité de la découverte du point culminant du massif des Écrins. Il n'en est rien. On ne trouve pas de telles assertions dans les principaux ouvrages sur le massif, mais tous rapportent l'anecdote de la surprise de Whymper au sommet du Pelvoux, en créant parfois une confusion dans les esprits.

Les Écrins, vus depuis le sommet du Pelvoux 
(extrait du Tour d'horizon complet du sommet du Pelvoux, par Paul Helbronner, 1934)
Pour voir le panorama complet : cliquez-ici.

Whymper donne le récit de son ascension du Pelvoux dans Scrambles amongst the Alps (cliquez-ici). C'est cette phrase qui a créé un malentendu :
« [Avec ses compagnons d'ascension, ils viennent d'arriver au sommet du Pelvoux] Tandis que près de nous, nous étions étonnés de découvrir qu'il y avait une montagne qui paraissait encore plus haute que celle sur laquelle nous étions. Du moins, c'était mon avis. Macdonald pensait qu'elle n'était pas aussi haute et Reynaud pensait qu'elle était aussi élevée.
Ce sommet était éloigné d'à peu près 2 miles et était séparé de nous par un immense abîme dont nous ne pouvions voir le fond. […] Nous ne connaissions absolument par les lieux, aucun d'entre nous n'avait été de l'autre côté ; nous imaginions que c'était la Bérarde qui était à nos pieds, dans l'abîme, mais en réalité, elle se trouve au-delà de cet autre sommet. »
[While close to us we were astonished to discover that there was a mountain which appeared even higher than that on which we stood. At least this was my opinion ; Macdonald thought it not so high, and Reynaud much about the same as our own.
This mountain was distant a couple of miles or so, and was separated from us by a tremendous abyss, the bottom of which we could not see. […] We were in complete ignorance of its whereabouts, for none of us had been on the other side ; we imagined that La Berarde was in the abyss at our feet, but it was in reality beyond the other mountain]

Cette montagne qu'ils voient depuis le Pelvoux est le point culminant du massif, la Barre des Écrins. On peut penser que Whymper laisse entendre qu'il a découvert ce sommet que personne ne connaissait. En réalité, c'est une lecture erronée, qui ne correspond pas à ce que dit Whymper. Ce qu'il explique plus simplement est qu'il a un peu mieux compris la topographie interne du massif des Écrins. Il n'a pas découvert le point culminant du massif et ne revendique pas cette paternité. En revanche, il a compris, pour son usage personnel, comment les deux sommets se positionnaient l'un par rapport à l'autre. Tout cela est bien différent.

Edward Whymper.

Revenons a ce qu'il pouvait savoir avant de gravir le Pelvoux durant l'été 1861.

Whymper sait de façon certaine qu'il existe dans le massif un point culminant, distinct du Pelvoux. Cela veut donc dire que le résultat des travaux des ingénieurs de la carte de France sont parvenus jusqu'à lui. C'est ainsi qu 'il dit :
« Les plus hauts sommets sont disposés presque en forme de fer-à-cheval. Le plus élevé d'entre eux est la Pointe des Écrins, en position centrale ; le second pas la hauteur est la Meije, au nord ; et le Mont Pelvoux, qui donne son nom au massif, se trouve presque détaché de cet ensemble, sur l’extérieur. »
[The highest summits are arranged almost in a horse-shoe form. The highest of all, which occupies a central position, is the Pointe des Ecrins ; the second in height, the Meije, is on the north ; and the Mont Pelvoux, which gives its name to the entire block, stands almost detached by itself on the outside.]

En revanche, il s'était fait une représentation erronée de la relation entre le sommet du Pelvoux et celui des Écrins. Il imaginait une forme de continuité qui lui permettrait de passer du Pelvoux aux Écrins. Malheureusement, avec les informations qu'il avait, il ne pouvait guère être détrompé.

En effet, il ne disposait que de 3 sources d'informations sur le massif des Écrins : la carte de Bourcet (1758), les travaux du géologue français Léonce Élie de Beaumont (1834) et le récit du voyage d'exploration du Dauphiné par le scientifique écossais Forbes, Norway (1853).

Cette vue de la carte de Bourcet montre clairement qu'elle n'est pas assez précise pour pour identifier clairement les deux sommets. Elle peut même laisser entendre qu'il y a une solution de continuité entre le sommet du Pelvoux (Grand Pelvoux) et le sommet des Écrins (Montagne d'Oursine).


Le propos de L. Élie de Beaumont est moins topographique que géologique. Il ne pouvait pas apporter d'informations pertinentes à Whymper pour qu'il se fasse une conviction sur l'articulation topographique entre le Pelvoux et les Écrins.

La lecture de Forbes ne peut pas non plus détromper Whymper car, comme nous l'avions noté (cliquez-ici), il ne fait pas le lien entre la montagne d'Oursine (Les Écrins – 4 102 m), qu'il voit depuis les Étages et la pointe des Arcines ou des Écrins, dont il connaît l'existence par les ingénieurs français, mais qu'il n'a pas vue lors de son passage à Vallouise. Il sait néanmoins qu'il existe une montagne plus haute que le Pelvoux, dont l'altitude est de 13 468 pieds (4 105 m.).

 Les Écrins , depuis les Étages, par Forbes. 
La montagne n'est pas identifiée et encore moins reliée avec le reste du massif.

Sur place, personne ne peut renseigner Whymper. Les informations qu'on lui donne sont lacunaires. En revanche, d'après ce qu'il rapporte, les habitants savaient déjà qu'il y avait un sommet plus haut que le Pelvoux, appelé Pic des Arsines, que celui-ci avait été identifié par les ingénieurs de la carte de France. Malheureusement, aucun ne savait lui dire comment on pouvait passer d'un sommet à l'autre.

Devant un tel manque d'informations, il est naturel que Whymper se fasse la représentation la plus favorable pour ses projets :
« Nous avions l'impression que le point le plus élevé était dissimulé par les pics que l'on voyait [les pointes du Pelvoux que Whymper voit depuis La Bessée] et qu'il pourrait être atteint en les dépassant. »
[We were under the impression that the highest point was concealed by the peaks we saw, and would be gained by passing over them.]

C'est d'ailleurs cette représentation erronée qui apparaît dans le compte-rendu qu'il donne de son ascension dans Peaks, Passes and Glaciers, en 1862 (cliquez-ici). Il y a confusion entre un des 3 sommets du Pelvoux et le Pic des Arcines (ou Écrins). Cette erreur de représentation sera corrigée dans Scrambles amongst the Alps.


On comprend sa surprise en arrivant au sommet du Pelvoux. Ce qu'il croyait à portée de main s'avère en réalité un défi tout autre.

C'est faire un mauvais procès à Whymper que de lui reprocher de n'avoir pas accédé à d'autres sources d'informations. En 1860, il n'existait que ces 3 sources publiques. Il n'existait aucune carte autre que celles de Bourcet. Mieux, il faut lui savoir gré d'avoir utilisé des textes mieux informés que la plupart des géographies disponibles en France.

Il ne faut jamais oublier qu'Edward Whymper était un homme jeune et de modeste extraction lorsqu'il arrive dans les Alpes en 1860. C'est un graveur sur bois, envoyé dans les Alpes par l'éditeur Longman pour illustrer une tentative d'ascension du Pelvoux. Dans une société anglaise très hiérarchisée, cela ne lui permettait pas d'accéder à des savants ou des institutions qui auraient pu lui fournir des informations de meilleures sources et lui ouvrir les portes pour accéder aux travaux de cartographie du Dépôt de la Guerre. Les minutes de la carte d’État-major, telles que nous pouvons les voir aujourd'hui, auraient levé tous les doutes qu'il avait.

Minutes de la carte d’État-major au 40.000e 
où l'on voit distinctement la différenciation entre le sommet des Écrins et le Pelvoux (source : Geoportail).

Mais comment un graveur sur bois, sans relations, aurait-il pu accéder à ces renseignements ? Il faudra attendre Bonney et surtout Tuckett, en 1862, pour que les explorateurs anglais disposent de ces informations.

samedi 1 avril 2017

Le barrage du Chambon : photos et documents

Une série de 12 tirages argentiques représentant le chantier et le barrage du Chambon. Elles ont été prises entre 1931 et 1935, date à laquelle le barrage a été mis en eau.














Ce lot était accompagné d'un plaquette technique publiée vers 1935 qui donne, en 2 parties, une Description générale du barrage (Partie I), suivie d'une description de l'Exécution des travaux (Partie II).



On constatera qu'une des photos ci-dessus a aussi servi à illustrer la couverture et la première page de ce fascicule.

J'en ai profité pour décrire une brochure que je possédais depuis longtemps de Maurice Gignoux et Léon Moret : Les conditions géologiques du barrage du Chambon-Romanche (département de l'Isère), publiée en 1941. On y trouve un dessin représentant le verrou avant la construction du barrage :



Liens vers les pages consacrées à ces brochures (cliquez-ici) et à ces photos (cliquez-ici).

mardi 14 mars 2017

Scramble amongst the Alps in the years 1860-1869, par Edward Whymper

Scramble amongst the Alps in the years 1860-1869, par Edward Whymper (Escalades dans les Alpes de 1860 à 1869, pour la version française), est un des ouvrages les plus célèbres de l'histoire de l'alpinisme. Dans  l'esprit de beaucoup, il est souvent lié uniquement aux nombreuses tentatives d'ascension du Cervin par Whymper, jusqu'à la victoire finale du 14 juillet 1865, et, surtout, au terrible accident à la descente du sommet, qui coûta la vie à Lord Douglas, à Hadow, au Rev. Hudson et au guide Michel Croz.


Pourtant, cet ouvrage fait une large part aux Alpes dauphinoises et, à ce titre, mérite d'être connu et référencé dans une bibliothèque dauphinoise.

C'est d'ailleurs le Dauphiné qui, indirectement, est à l'origine de la découverte de la montagne par E. Whymper. Graveur sur bois, il est envoyé dans les Alpes par l'éditeur londonien Longman pour illustrer une tentative d'ascension du Pelvoux en 1860. De ce premier voyage de découverte à l'été 1860, il a retenu sa rencontre avec Jean Reynaud, à l'Argentière-La Bessée, qui le conduit à revenir en 1861 pour tenter l'ascension du Pelvoux. Le chapitre II est entièrement consacré au récit de cette ascension. Il vaut tant pour le texte, que pour les illustrations, dont je reproduis une partie ici.











Il reviendra dans le Dauphiné en 1864, pour une courte campagne de quelques jours qui le mène à La Grave, d'où il franchit la Brèche de la Meije. Depuis la Bérarde, il poursuit par l'ascension de la Barre des Ecrins, la première connue, le 25 juin 1864, avec A. W. Moore, Horace Walker et les guides Christian Almer et Michel Croz. Enfin, il termine le périple par un retour à la Bérarde depuis Ailefroide par le col de la Pilatte. Le récit de son séjour en Dauphiné occupe les chapitres VIII, IX et X de son livre.

Il ne reviendra en Dauphiné que pour quelques jours, sans ascensions, en 1869. Même si les chapitres consacrés aux Alpes dauphinoises sont minoritaires dans l'ouvrage, Edward Whymper a toujours dit son amour particulier pour cette région.

L'accident du Cervin l'amène à se retirer partiellement du monde de l'alpinisme. Il met à contribution ces 6 années de retraite pour écrire ses souvenirs et graver les très nombreuses illustrations qu'il souhaitait utiliser pour renforcer la force de son texte. Retiré dans la maison familiale de Haslemere, au sud de Londres, il termine son travail en 1871.

Paraît ainsi à Londres, à l'été 1871 Scramble amongst the Alps in the years 1860-1869. L'ouvrage contient 22 chapitres et de nombreuses annexes. Il est surtout remarquable par la quantité et la qualité des illustrations.On compte pas moins de 21 planches hors texte, dont une en frontispice, et 90 gravures dans le texte. A l'origine, les sujets proviennent soit de dessins réalisés sur place par l'auteur, soit de photographies. Pour certaines d'entre elles, ce sont des conceptions originales. Toutes les gravures sur bois ont été réalisées par Edward Whymper lui-même ou son père Josiah Wood Whymper. Ensuite, marque de l'attention que l'auteur portait à la qualité de la réalisation, E Whymper assura lui-même l'impression des planches hors texte. Les autres illustrations et le texte ont été imprimés par R. Clarke, à Édimbourg, sur un papier spécialement conçu pour cet ouvrage. Comme on le voit, en plus d'être un ouvrage fondateur sur l'alpinisme, c'estt aussi une aventure éditoriale et personnelle au service de la qualité matérielle du livre lui-même.

E. Whymper ne dédaigne pas les scènes de genre, comme cette illustration qui représente la nuit que lui-même et Michel Croz ont passé après leur victoire à la Barre des Écrins. On remarquera le rendu dramatique de cette scène qui est pourtant un temps de repos et de complicité, si l'on en croit le récit qu'il en donne. C'est aussi la seule illustration qui donne à voir un échange entre deux personnes.


J'ai la chance de posséder la première édition :



Je ne vais pas détailler les différentes éditions anglaises, mais il faut retenir que c'est la 4e qui est considérée comme l'édition définitive. Si le contenu et l'organisation du livre n'ont pas été modifiés, en revanche le texte a été revu et le nombre d'illustrations a été augmenté. De plus, cette édition se présente sous une belle reliure d'éditeur.



J'ai aussi la 5e édition, de 1900, mais elle n'apporte guère d'éléments supplémentaires.

Dès 1872, Adolphe Joanne traduit en français quelques passages qui sont publiés dans la revue Le Tour du Monde (cliquez-ici). La totalité de l'ouvrage traduit en français est publiée chez Hachette en 1873, avec la reprise de la presque totalité des illustrations : Escalades dans les Alpes de 1860 à 1869, Paris Hachette, 1873.



Il y a quelques menues différences avec l'édition anglaise, mais on peut dire que l'édition française est à l'image de la première édition.

Edward Whymper termine son ouvrage par l'accident du Cervin et quelques réflexions sur l'alpinisme et ce qu'il nous enseigne : « souvenez-vous que le courage et la force ne sont rien sans la prudence et qu'un moment de négligence peut détruire le bonheur d'une vie. Ne faites rien à la hâte ; surveillez chacun de vos pas ; et dès le début, pensez à ce que peut être la fin. » Pour illustrer ces sages pensées, il choisit cette image de fin que l'on peut trouver morbide pour un ouvrage sur la montagne :


Je reviendrai dans une autre message sur le débat, partiellement biaisé, de la "découverte" de la Barres des Écrins par Edward Whymper.