vendredi 21 février 2020

Une réimpression par un imprimeur gapençais en 1838

Au début du XIXe siècle, Paul Colomb de Batines est un bibliophile et un bibliographe actif, plein de projets, parfois brouillon, et, malgré une famille aisée, un peu désargenté. J'en ai déjà parlé sur ce site : Paul Colombe de Batines.

Parmi ses initiatives, il est l'un des premiers à avoir fait réimprimer des textes introuvables ou rares concernant le Dauphiné. Cette initiative est promise à un long avenir jusqu'à nos jours. Il commence en 1835 par la réimpression en caractère gothique d'un opuscule du début du XVIe siècle : Sermon ioyeulx. Il fait appel à l'imprimeur Prudhomme de Grenoble. Fidèle à sa culture de bibliophile, il propose un tirage restreint de 42 exemplaires, dont 32 sur papier vélin, 8 sur papier de couleur et 2 sur peau de vélin.

En 1838, il choisit un texte sur les Chartreux qui est plus proche de l'histoire du Dauphiné que le précédent. Cette fois-ci, il fait appel au seul imprimeur de Gap, Alfred Allier : Description de l'origine et première fondation de l'ordre sacré des Chartrevx, naifvement pourtraicte au cloistre des Chartrevx de Paris. Traduicte par V. P. Frere François Iary, Prieur de nostre Dame la Pree lez Troyes.


Paul Colombe de Batines, originaire de Gap, a eu le mérite de faire travailler un imprimeur de sa ville natale, pourtant peu familier des impressions de qualités comme le demande l'impression d'un texte du XVIe siècle. En effet, il faut pouvoir reproduire le style de cette époque, ce qui est une performance pour un imprimeur essentiellement dédié aux travaux administratifs et aux quelques ouvrages de débit courant des auteurs locaux. L'histoire de l'imprimerie à Gap (et dans les Hautes-Alpes) reste à faire. Cela permettrait de situer ce travail dans la production d'Alfred Allier.


Le colophon donne toutes les informations sur cette réimpression, qui a été faite à petit tirage, comme la précédente :
N. B. Cette réimpression presque fac-simile d'un ouvrage devenu assez rare, exécutée sur l'exemplaire qui se trouve dans ma bibliothèque, n'a été tirée qu'à 102 exemplaires dont 8 sur papier de couleur. Il existe deux éditions de la version latine : la première de , Parisiis , 1551, petit in-4°, est citée comme rarissime dans le Catalogue Boulard ; la seconde imprimée, Parisiis, apud Guiliemum Chaudière, 1578 , forme un petit in-4° de 15 feuillets, signé Aij — Diij.
Achevé d'imprimer chez A. Allier, imprimeur à Gap, le 20 juin 1838.
                                                                                         Vic.te Colomb-de-Batines.





Comme on le voit, il a fait appel à sa bibliothèque pour trouver un texte rare. C'est peut-être la limite de sa démarche. L'histoire de la bibliographie dauphinoise aurait gagné à ce qu'il choisisse un texte plus important pour l'histoire du Dauphiné, comme le feront les Trois Bibliophiles dauphinois dans les années 1870 ou Eugène Chaper.

Les initiatives bibliographiques de Paul Colomb de Batines se sont rapidement arrêtées à cause de ses problèmes d'argent. Un an plus tard, il est obligé de vendre sa bibliothèque. L'édition de 1578 n'apparaît pas dans cette vente (Catalogue d'une partie des livres composant la bibliothèque de M. C. de B. (Colombe de Batines), dont la vente aura lieu le 26 novembre 1839, à Lyon). En revanche, deux exemplaires de cette réimpression ont été proposés à la vente, sous les n° 244 et 244bis (exemplaire sur papier de couleur).

Comme l'indique l'ex-libris qui se trouve au premier contre-plat, cet exemplaire provient de la bibliothèque d'Armand de Saint-Ferriol, qui a été vendue à Lyon en décembre 1881. Il apparaît sous le n° 1596, avec cette appréciation : « [Cette réimpression] est devenue fort rare. »

Lien vers la page consacrée à cette plaquette : cliquez-ici.

mercredi 8 janvier 2020

Notice biographique et bibliographique sur Eugène Tézier

J'avoue que je trouve un plaisir particulier à faire la biographie d'illustres inconnus. C'est une forme de vice impuni qui n’est ni la lecture, ni la bibliophilie. Prenez un personnage ayant existé, pour lequel une recherche approfondie sur Google ou Gallica montre que personne ne sait ni quand il est né, ni où il est mort et qu’est-ce qu’il a fait de sa vie. Vous me demanderiez pourquoi s’intéresser à une telle personnalité. La réponse est simple. Son nom se trouve accolé à celui d’un livre. Prenons donc ce beau livre illustré sur les chasseurs alpins paru en 1898, avec des dessins d’Eugène Tézier et des textes d’Henri Second.


Le livre est connu. Il est référencé dans la bibliographie des livres de montagne de Jacques Perret : « Un superbe album de dessins. Ouvrage rare. » Maintenant, essayez de trouver des informations sur Eugène Tézier. Avant 2013, il n’y avait rien sur lui. A l’époque, j’avais entamé des premières recherches, qui m’avaient conduit à publier une première page le concernant dans laquelle je ressemblais quelques informations, dont la date et le lieu de sa naissance et une première ébauche de bibliographie. Cela m’avait permis d’être en contact avec deux lecteurs du blog, dont un amateur-collectionneur de Tézier, qui m’avaient fourni quelques éléments complémentaires. Ils m’avaient en particulier transmis les rares articles le concernant.

Depuis, j’avais laissé le sujet en sommeil. L’achat récent de dessins originaux d’Eugène Tézier m’a motivé pour reprendre mes recherches et les mettre en forme. J’ai donc rédigé une notice biographique d’une trentaine de pages dans laquelle je rassemble tous les éléments que j’ai collectés depuis à peu près 10 ans. Pour accéder à cette notice, sous forme de PDF, suivez ce lien : Eugène Tézier, 1864-1940.
 
Comme on peut le constater en tapant "Eugène Tézier" sur Google, il est incontestable que je suis le spécialiste mondial  (si j'ose dire) de cet illustrateur, suprématie qui ne fait d’ailleurs l’objet d’aucune concurrence. Je conforte cette première place en publiant aujourd’hui cette notice.



Trêve de plaisanterie. J'espère que ce travail suscitera de nouveaux échanges fructueux sur cet illustrateur. Je me ferai alors un plaisir de publier une deuxième version de cette notice.

Pour finir, il est souvent habituel que le biographe d’un personnage sorti de l’ombre finisse par surévaluer la personnalité sur laquelle il a travaillé. Je ne pense pas être tombé dans ce travers. Il faut reconnaître qu’Eugène Tézier reste un illustrateur de second rang, que les œuvres que j’ai découvertes ne permettront malheureusement pas de hisser parmi les meilleurs. Ceci étant dit, je garde une admiration sans réserve pour la qualité des dessins à laquelle il est arrivé dans Nos Alpins. Cette qualité, malheureusement, n’a guère eu de suite, comme vous le découvrirez en lisant la notice.


lundi 23 décembre 2019

Dessins originaux d'Eugène Tézier

Eugène Tézier est un illustrateur essentiellement connu pour un bel ouvrage à la gloire des chasseurs alpins : Nos Alpins, paru en 1898. J'ai déjà eu l’occasion d'en parler sur ce blog (cliquez-ici). Cela m'avait alors conduit à essayer d'en savoir plus sur lui. A l'époque, en mars 2013, il n'existait aucune information disponible sur Internet ni dans les principaux ouvrages sur le Dauphiné. Il n'a pas d’entrée dans le Dictionnaire des peintres, sculpteurs et graveurs du Dauphiné, d'Yves Deshairs et Maurice Wantellet. Lorsque j'ai entrepris de décrire Nos Alpins sur mon site, j'ai fait des premières recherches qui m'ont permis de trouver sa date de naissance, d'esquisser l’histoire de sa vie et de rassembler quelques informations sur ses productions. Je lui ai consacré une page sur mon site : Eugène Tézier. J'ai travaillé depuis et je ferai bientôt part du résultat de mes recherches.

Récemment, lors d’une belle vente consacrée la bibliothèque cynégétique du Verne, j'ai déniché un exemplaire particulier de La Chasse alpestre en Dauphiné. J'ai déjà eu l’occasion de parler de ce livre dont il existe deux éditions principales. L'édition originale de 1874, qui reprend les textes parus dans Le Courrier de l’Isère, en 1873 et une belle édition illustrée par Émile Guigues en 1925 Je n'ai jamais eu de sympathie particulière pour la chasse et l'esprit qui l’accompagne. J'ai pourtant aimé ce texte bien écrit et bien enlevé d'Alpinus, autrement dit d'Henry Faige-Blanc.

L’exemplaire que j'ai acquis se distingue car il contient 14 planches en pleine pages, de dessins à la plume d’Eugène Tézier qui ont été spécialement réalisés pour illustrer cet ouvrage. Ce sont des dessins originaux, qui étaient peut- être prévus pour une édition qui n'a jamais paru. Eugène Tézier avait aussi commencé à ornementer les têtes de chapitre. Il n'a terminé que celle concernant l'ours et n’a fait qu’esquisser celles consacrées au chamois et au coq de bruyère.

Chacune des planches correspond à un passage du texte. J'en ai sélectionné 6, parmi les 14, avec les textes ou les sujets associés :

Vialy partant à la chasse à l’ours : « D'arbre en arbre il avance, n'occupant jamais le terrain conquis par son œil et par son oreille. Si l'ours est à sa besogne, c’est-à-dire en mouvement, l'œil et l'oreille bien vite le montrent à Vialy ; l'oreille avant l’œil, tant est perceptible le moindre bruit dans le silence sans pareil et sous la voûte sonore des sapinières. »



« Vous descendez à cinquante mètres plus bas ramasser votre conquête, et lorsqu'éperdu de joie, dans la paume de votre main bien étendue, vous soupesez sa masse charnue et pantelante, du coin de l'œil, vous voyant ainsi en proie au saint délire, Saint-Hubert, n’en doutez pas, essuie une larme furtive. »
 


« Donc midi sonnant au pays-plat, Gavet pêchait au bord du lac Claret, couché mollement à l'entrée de sa case, son semblon étendu devant lui, dans l'eau profonde. Il fumait son chiboucque, et du pouce et de l'index, il lançait sur onde, comme boulettes de pain, les sauterelles rouges des pâturages élevés, petasia montana. »
Gavet est le surnom du chasseur qui est en quelques sorte le héros de ces chroniques.



Illustration de l'« homélie » prononcée par Gavet, qui est introduite par ce texte :
« Pour les Alpins, quand ils ont à leur tête leur cardinal Gavet, gravir un Som, c'est synonime [sic] d'aller au Prêche. Gavet est l'homme du sermon sur la montagne, et je ne connais pas d'exemple qu'il soit parvenu jamais sur un pic, sans y prononcer une homélie. »



« Or, notre tour étant venu, nous fûmes mis en cellule, avec mission de manufacturer cette œuvre d'art. De la cellule de Maurice sortit un morceau qui débutait ainsi que suit :
"Etiam si omnes, ego non !
Et je vous attendais ici, ô Harmodius et Aristogiton !
Assez longtemps, — fieffés assassins que vous êtes, gibier de Toulon, de Rochefort et de Cayenne, — assez longtemps vous avez encombré l'Histoire de votre gloire nauséabonde !
Que des professeurs idiots, relaps de Saint-Robert, imposent votre louange à des moutards crétinisés !"
"Moi !"
"Toi !" hurla le père Reynaud apoplectique.
Et Maurice vola, — presque en éclats, — de son banc au milieu de la cour, — par la fenêtre.
C'est qu'en même temps qu’il était doué des fureurs d'Apollon, le père Reynaud avait hérité du torse d'Hercule. »



Dernier dessin du livre qui, à la différence des autres, n'illustre pas un passage particulier. Il représente le chasseur au repos. Ce personnage masculin, avec une barbe en pointe et une moustache à la Napoléon III, sera souvent repris par Eugène Tézier dans son œuvre, comme sur la page de titre de Nos Alpins. Je suis tenté d'y voir un autoportrait.



Quant à l’illustration des têtes de chapitre, celle de l'ours est la seule complète, qui nous fait regretter qu'il n'ait pas persévéré pour les autres. Nous devons nous contenter des esquisses.



Cet exemplaire a appartenu au grand bibliophile dauphinois Eugène Chaper, qui l'a fait relier par un des plus grands relieurs de l'époque, Chambolle-Duru. Il y a mis son ex-libris manuscrit et cette annotation : « Exemplaire illustré de 17 dessins originaux par les frères Tezier (de la Drôme) ».


En parlant des frères Tézier, il fait référence à Eugène Tézier et à son frère jumeau Jean. Pourtant, les dessins ne doivent être que de la main d'Eugène, car Jean se consacrait plus à la poésie et à la littérature qu'au dessin. On peut dater ces dessins de la période 1887/1889, c'est à dire entre le moment où Eugène Tézier commence à percer comme dessinateur de presse et avant les décès de son frère Jean, en 1889 et d'Eugène Chaper en 1890.

Cela fait de cet exemplaire un bel objet bibliophilique. L’intérêt est surtout de nous faire découvrir des dessins orignaux d’Eugène Tézier qui n’était auparavant connu que par ses publications, soit comme dessinateur de presse, soit comme illustrateur. Cela m'a donné envie d'en savoir plus sur lui, mais de cela, je vous parlerai plus tard.

J’ai la chance d'avoir une autre œuvre originale d'Eugène Tézier, un petit tableau à l’huile représentant la gare de Briançon. Sauf erreur de ma part, c’est la première fois qu'un tableau d’Eugène Tézier refait surface (il y en a sûrement d’autre dans des collections privées). C'est d’autant plus important que lui-même préférait se qualifier de peintre, avant tout, ce qui est paradoxal pour quelqu'un dont on ne connaît aucune autre peinture, à l'exception de celle-ci. 


lundi 9 décembre 2019

ABCDauphiné - Dictionnaire historique et patrimonial

J'ai eu le plaisir de contribuer à ce nouvel ouvrage publié par les Presses Universitaires de Grenoble (PUG), pour lequel j'ai rédigé une quinzaine de notices.



ABCDauphiné
Dictionnaire historique et patrimonial

sous la direction d'Olivier Cogne et de Jean Guibal.

Tout ce que vous souhaitez savoir sur le Dauphiné se trouve dans cet ouvrage : de Bayard aux stations de ski, en passant par la route nationale 7 et la recette du fameux gratin dauphinois!
À travers plus de 400 entrées alphabétiques illustrées, l’ABCDauphiné offre l’essentiel à connaître sur cette province. Il propose une balade dans le temps et l’espace de cette ancienne région, correspondant aujourd’hui aux départements de la Drôme, des Hautes-Alpes et de l’Isère.
Personnalités incontournables, sites et bâtiments remarquables, événements, grandes inventions : l’ABCDauphiné convie le lecteur à la redécouverte de l’histoire et du patrimoine de ce territoire, pour le plus grand plaisir de ses habitants comme des centaines de milliers de touristes qui le visitent chaque année.


Les auteurs : Éloïse Antzamidakis, Jean-Marc Barféty, Philippe Bouchardeau, Catherine Briotet, Anne Cayol-Gerin, Benoît Charenton, Olivier Cogne, Gil Emprin, René Favier, Jean Guibal, Jean-Hugo Ihl, Jean-Gérard Lapacherie, Pierre-Yves Playoust, Christine Roux, Alexandre Vernin

Et les contributions de : Marie-Françoise Bois-Delatte, Yves Chiaramella, Isabelle Fouilloy, Valérie Huss, Louis Jacquignon, Philippe Moustier, Jean-Pierre Pellegrin, Hélène Viallet
Lien vers le site des PUG : https://www.pug.fr/produit/1747/9782706144202/abcdauphine
Vous pouvez télécharger un bon de commande et une présentation en suivant ce lien : cliquez ici.

Parmi les notices que j'ai rédigées, qui concernent toutes les Hautes-Alpes et la montagne, je suis heureux d'avoir eu l'occasion de parler de Paul Guillemin, une personnalité que j'admire particulièrement. La notice est illustrée d'une belle photo où on le voit, âgé, devant son chalet de Cervières :



mercredi 13 novembre 2019

Salon du Livre alpin de Grenoble 2019

Je serai présent au Salon du Livre alpin qui se tient à Grenoble vendredi 15, samedi 16 et dimanche 17 novembre. J'y serai pour présenter l'ouvrage coécrit avec Jacques Mille et Michel Tailland : Le Massif des Écrins. Histoire d'une cartographie de l'antiquité à l'aube du XXe siècle.

Je vous y rencontrerai avec plaisir. Et n'oubliez pas que c'est une très bonne idée de cadeau de Noël !




 

vendredi 25 octobre 2019

Essais d'Antoine Froment, Grenoble, 1639

« cinq exemplaires seulement de l'édition originale sont connus aux plus intrépides bibliophiles de notre province »
C'est par ces mots qu'Aristide Albert justifie sa réédition des Essais d'Antoine Froment, en 1868. Depuis peu, j'ai la chance d'appartenir à ces « intrépides bibliophiles » dauphinois, car j'ai réussi à faire entrer un exemplaire dans ma bibliothèque, exemplaire qui ne fait d'ailleurs partie des cinq dont parle A. Albert.



Il s'agit d'un ouvrage paru à Grenoble en 1639 qui est d'abord le récit circonstancié, en 7 journées et 7 semaines, de l'incendie qui détruisit presque entièrement Briançon le 1er décembre 1624. Mais, plus largement, l'auteur, natif de Briançon, a multiplié les chapitres sur de nombreux autres faits concernant sa patrie : Tremblement de terre, Ravage des loups, Sur le passage du Roy [Louis XIII] par le Briançonnois, De la peste, Sur la stérilité des saisons, et la famine, Des avalanches et enfin Du débordement des feux, et des eaux par le Briançonnois. On le voit, les sujets ne manquent pas.

Cet ouvrage a souvent été critiqué comme en témoigne ce florilège de quelques avis : « ouvrage d'une tête exaltée, sans méthode et sans savoir » (Faujas de Saint-Fond), « un essai quelque peu indigeste » (baron Ladoucette), « la rareté [en] constitue le seul mérite. » (Rochas), « fatras d'érudition [...] inintelligible » (Lelong), etc.

Malgré cela, ce livre a plusieurs mérites. D'abord, il s'agit du premier ouvrage imprimé uniquement consacré à Briançon et au Briançonnais, ce qui en fait, en quelque sorte, un « incunable » briançonnais. Il faut attendre plus d'un siècle, en 1754, pour que paraisse le Mémoire historique et critique sur le Briançonnais, de Jean Brunet de l'Argentière. Ensuite, malgré cette érudition envahissante, on peut y glaner de nombreuses informations, qui proviennent d'un témoin oculaire et d'un natif de Briançon. Jacqueline Routier, dans son histoire de Briançon, a su utiliser ce que l'on peut extraire de la « gangue » de citations.

En ces temps où les loups et leur « ravage » - au singulier, chez Antoine Froment, tant les ravages des loups sont comme une plaie - font l'actualité dans nos montagnes, relire ce qu'en dit Antoine Froment montre l'abîme qui sépare la perception moderne, même si elle est loin de faire l'unanimité, et ce qu'il en rapporte. Les loups sont un fléau. A la différence d'aujourd'hui - j'imagine que les loups ont aussi vu évoluer leur comportement-, ils n'hésitaient pas à s'attaquer aux personnes. Nos loups actuels, en ne mangeant que des brebis, sont des petits joueurs :
Le Sergent d'une Compagnie se retirant à cheval sur le tard, trouva prés des maisons de l'hameau de Font-Chrestiane, le Loup couché à travers du chemin, qui l'assaillit si furieusement, que sans le soudain secours il n'avoit dequoy avec son espée eviter d'estre la curée de cet ennemy. Une pauvre fille de Queyras en fut la proye la nuict au devant de la Ville: on la recognut le lendemain par sa tresse blonde: l'epicrane et tel autre reliquat de la teste qu'encor fraiz et sanglant tout un monde fut voir. On trouva mesme dans le ventre d'un Loup mort ou tué de-çà le Mont-Genévre, le doigt d'un enfant. [...]
Encor le plus beau jour de Juin 1629, un jeune Loup descendant du Bois de Ville à dix heures du matin, passa au conspect de plusieurs à un traictde mousquet d'icelle, tout proche du sieur Procureur du Roy et mon Cadet, qui s'y promenoient : de-là descendit prés des servantes qui lavoient à Fontrogiere, allat mettre en deroute par la campagne des femmes qui sarcloient, et luy crirent, Au Loup ; et fut veu traverser la Riviere gaignant la montée, à la poursuite d'un troupeau de brebis effarouchées, par le costé opposite de la vallée. (p. 276, de la réédition de 1868).
Ce court texte est un bon exemple de ce que l'on peut trouver dans ce livre. Dans ce chapitre sur les loups, Antoine Froment n'abuse pas de cette érudition qui rend certains passages quasiment illisibles.

Pour ceux qui voudraient lire l'ouvrage, il est accessible sur GoogleBooks dans la réédition de 1868 : cliquez-ici.

Pour les amateurs de bibliographie, je me suis aussi penché sur le nombre d'exemplaires et sur l'histoire de l'impression.

Le nombre d'exemplaires donné par Aristide Albert doit être revu à la hausse. Pour ma part, j'en ai compté une dizaine, y compris celui-ci, dont cinq dans des bibliothèques publiques. Dans la page que j'ai consacrée à cet ouvrage, je détaille les exemplaires identifiés. Je suis bien entendu intéressé par tout autre exemplaire encore inconnu.

Même s'il ne porte aucune mention de possesseur, je pense que mon exemplaire est celui d'Eugène Chaper, le célèbre bibliophile dauphinois. Comme d'autres ouvrages de même provenance, il a été relié par Pagnant.


Je me suis aussi penché sur l'histoire, toute conjecturale, de l'impression de cet ouvrage. Il faut avoir eu en mains l'ouvrage pour constater qu'il n'a pas été imprimé en une seule fois. Je vous laisse découvrir mon hypothèse.

Lien vers la page sur le site Bibliothèque dauphinoise : Essais d'Antoine Froment
J'ai aussi mis à jour la page consacrée à la réédition de 1868 : Essais d'Antoine Froment, avocat au Parlement du Dauphiné.

samedi 18 mai 2019

Le massif des Écrins. Histoire d'une cartographie de l'Antiquité à l'aube du XXe siècle, Jacques Mille, Jean-Marc Barféty, Michel Tailland

Je suis heureux d'annoncer la parution récente aux Éditions du Fournel de : Le Massif des Écrins. Histoire d'une cartographie de l'antiquité à l'aube du XXe siècle, coécrit avec Jacques Mille et Michel Tailland.


Extrait de la préface de Philippe Bourdeau
Il est particulièrement réjouissant de voir comment trois fins connaisseurs du massif des Écrins croisent leurs compétences pour relire l'histoire de sa cartographie de façon aussi accessible et vivante, sans rien céder sur l'érudition. À partir d'un corpus exhaustif, finement mis en perspective et évalué à l'aune des évolutions techniques et politiques, cette revue est une généalogie de noms évocateurs, que le lecteur retrouvera ou découvrira au fil des pages : Peutinger, Jean de Beins, Bourcet, Cassini, Capitaine, État-Major, Prudent, Guillemin, Duhamel...
Derrière ces têtes d'affiche du Who's Who de la cartographie des Écrins, de nombreux protagonistes directs ou indirects traversent l'ouvrage : militaires en mission, alpinistes en passion, écrivains, naturalistes, géologues...Chacun à leur façon, ils contribuent à perfectionner la connaissance topographique et la précision cartographique de la représentation de la montagne...
En retraçant l'évolution du métier de cartographe depuis les premiers « arpenteurs » et « cosmographes » jusqu'aux ingénieurs-cartographes, Jacques Mille, Jean-Marc Barféty et Michel Tailland nous rappellent que la cartographie en montagne est non seulement une affaire de techniques topographiques, mais aussi de marche et d'ascensions...
En cela, l'ouvrage est aussi une relecture de l'histoire de l'alpinisme à travers la cartographie, qui accompagne systématiquement l'exploration du massif...
Le travail de compilation, d'illustration et de discussion proposé par les auteurs et l'éditeur est d'une grande précision, avec de nombreux zooms détaillés sur des secteurs emblématiques du massif. L'iconographie est aussi riche qu'abondante, et confirme si besoin est que les cartes sont de véritables objets oniriques et esthétiques, voire artistiques. Les encres et lavis du 18ème siècle sont un régal, auxquels n'ont rien à envier certains dessins à la plume, à l'encre et à l'aquarelle du 19ème siècle ! Pour valoriser cette matière, la démarche des auteurs est très didactique. Elle est fondée sur des séries de questions-réponses, avec tout ce qu'il faut de définitions, de rappels historiques et techniques mais aussi de schémas explicatifs pour transmettre au lecteur les fondamentaux de la culture cartographique...
À cet égard... les géographes et les cartographes ont bien contribué à inventer les Alpes !
L'ouvrage contient 2 parties :
- De l'Antiquité à la fin du XVIIIe siècle.
- Du milieu du XVIIIe siècle à la fin du XIX siècle.

La répartition des contributions est la suivante. Jacques Mille a rédigé la première partie. Sur le même sujet, il est l'auteur de Hautes-Alpes. Cartes géographiques anciennes (XVe - mi XIXe siècle) et Le Dauphiné, une représentation des territoires à partir des cartes géographiques anciennes (voir les message sur ce blog ici et ici). Dans la deuxième partie, Michel Tailland a assuré la rédaction du deuxième chapitre : Les levés de la la carte d’État-Major (1828-1866) : le massif des Écrins enfin révélé au public, dans la continuité de son ouvrage coécrit avec Michèle Janin-Thivos : Des ascensions oubliées ? Les opérations de la carte d’État-major de Briançon au XIXe siècle (voir ce message sur ce blog).

J'ai pris en charge les deux autres chapitres de cette deuxième partie respectivement consacrés à :
- La découverte du massif, 1750-1855.
- De la carte d’État-Major à la fin du XIXe siècle : les cartes des alpinistes.

Cela poursuit ce que j'ai déjà eu l'occasion de présenter sur mon site : Découverte du Haut-Dauphiné - Topographie et exploration du massif des Ecrins, mais de façon plus complète et plus structurée. En particulier, j'ai développé le travail novateur et pionnier d'Adolphe Joanne et Élisée Reclus (1860-1863), dont je n'ai jamais parlé et que j'ai souhaité mettre en valeur, voire faire connaître, tant ils ont été éclipsés par les Anglais (Whymper, Coolidge, Tuckett) plus habiles à mettre en avant leurs réalisations. Je publie en particulier cette première carte du massif parue dans une revue grand public, Le Tour du Monde, en décembre 1860. Certes, la carte n'est ni très belle, ni très fidèle, mais elle fournit pour la première fois les situations et les altitudes exactes des principaux sommets (sauf la Meije !) :


J'ai aussi reproduit ces deux très belles cartes du massif, celle relativement courante et connue du capitaine Prudent de 1874 :


et celle plus rare de Tuckett de 1873 (je pense qu'il s'agit de la première reproduction de cette carte dans un ouvrage en français) :


Vous pouvez commander l'ouvrage sur le site des Éditions du Fournel, ainsi que sur les sites marchands habituels (FNAC, Amazon, etc). Il peut aussi être commandé auprès de votre libraire.