mercredi 4 avril 2018

Deux personnalités dauphinoises et un livre

De nombreux bibliophiles sont friands de reliures aux armes, comme cet ouvrage qui vient de rejoindre ma bibliothèque :




Ce sont les armes de Louis François Armand de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu (1696-1788), arrière-petit-neveu du cardinal de Richelieu. Ce fut surtout un homme de guerre qui combattit lors de nombreuses campagnes entre 1733 et 1758, prenant notamment une part décisive à la victoire de Fontenoy (1745). Il fut élevé à la dignité de maréchal de France en 1748. Bien que sachant à peine l'orthographe, il fut élu à l'unanimité à l'Académie française le 25 novembre 1720. Il exerça une très grande influence au sein de l'Académie. Il fut également membre honoraire de l'Académie des Sciences. L’usage et les habitudes de son milieu lui imposèrent une bibliothèque, mais il ne lisait jamais.

Cette belle reliure (quoique fortement restaurée, comme peuvent le voir les yeux exercés) couvre un ouvrage en 2 tomes, reliés en un seul volume : Mémoires du Maréchal de Berwik, Duc et Pair de France, & Généralissime des Armées de Sa Majesté, paru à Amsterdam en 1741.



Mais ce n'est pas une telle provenance qui a attiré mon œil le jour où j'ai vu passer ce livre en vente. Ce sont ces deux petites notes sur un feuillet ajouté en tête de l'ouvrage :



Hautes-Alpes.
C’est à partir de la page 93 du tome II qu'il est question dans les Mémoires du Maréchal de Berwik du département des Hautes-Alpes comme théâtre de la guerre contre le duc de Savoye. Le quartier-général de l'armée commandée par Berwick était à Briançon.
Voir aussi ce qu'il est dit de Catinat dans cet ouvrage.
Donné par M. Aristide Albert à H. Duhamel le 10 8bre 1902. 
La première note est de la main d'Aristide Albert (1821-1903), célèbre érudit briançonnais qui a œuvré toute sa vie pour faire connaître sa "petite patrie". Sans être à proprement parler un bibliophile, il a collectionné les livres et s'est constitué une bibliothèque, qui a servi de noyau à la bibliothèque municipale de Briançon à qui il a fait don d'une partie de ses livres. Elle porte d'ailleurs son nom et son buste orne le petit square qui se trouve devant (cliquez-ici).


Aristide Albert s'est intéressé à cet ouvrage non pas pour les armes, mais tout simplement parce que le maréchal de Berwick s'est illustré dans les Hautes-Alpes pendant la guerre de succession d'Espagne, lors des campagnes des années 1709 à 1712. Il fait partie de ces hommes de guerre qui ont su reconnaître l'intérêt stratégique de Briançon dans le dispositif de défense de la frontière française contre les ambitions de son remuant voisin, le duc de Savoie. Une des casernes de Briançon portait d'ailleurs le nom de Berwick. Quant à A. Albert, toujours à l'affût de la moindre mention de Briançon, il ne pouvait pas passer à côté de cet ouvrage, même si, il faut l'avouer, les quelques allusions à Briançon disséminées dans le tome II entre les pages 93 et 161 ne nous apprennent guère de choses sur la région, ni même sur les campagnes de Berwick dans le Briançonnais.

Quelques mois avant sa mort, Aristide Albert a donné ce livre à une autre personnalité dauphinoise, qui a aussi beaucoup fait pour le Haut-Dauphiné, le célèbre Henry Duhamel. Pour en savoir plus, je lui ai consacré une page dans laquelle j'ai tenté de résumer sa riche vie : cliquez-ici. S'intéressant à l'histoire du Briançonnais, il était naturel qu'il s'intéresse à Berwick. Il a par exemple publié les mémoires de La Blottière sur la frontière du Haut-Dauphiné qui ont justement été écrits durant ces années de guerre. J'imagine que c'est l’intérêt commun d'Aristide Albert et d'Henry Duhamel pour ce sujet qui a conduit le premier à lui faire don de ce livre.


J'espère que l'on comprend mieux maintenant que posséder ce livre, qui a peut-être accompagné les conversations de ces deux personnalités si marquantes pour les Alpes dauphinoises, est important pour moi. C'est un peu le souvenir fugace de cet échange que j'ai entre les mains.

samedi 24 mars 2018

Marchands Migrants du Briançonnais, de Michèle Janin-Thivos

L'histoire des marchands du Briançonnais, et plus particulièrement des libraires du Briançonnais, est bien connue, mais il manquait une étude complète. Il fallait jusqu'à maintenant aller chercher des informations éparses et fragmentaires dans les quelques ouvrages qui avaient abordé le sujet, comme ceux de Laurence Fontaine, mais aucun ne l'avait spécifiquement étudié.


Cette lacune est maintenant comblée par l'ouvrage récent de Michèle Janin-Thivos : Marchands Migrant du Briançonnais, qui porte en sous-titre : Monestier-de-Briançon au XVIIIe siècle. Cette étude porte sur l'ensemble du phénomène des marchands de la vallée de la Guisane (l'ouvrage aborde aussi quelques familles du Bez et de La Salle). Ce sont les deux faces de la migration qui font la matière de cet ouvrage : les migrants et leurs familles dans la vallée de la Guisane et les migrants dans leurs zones d'activité. Sur ce deuxième point, le Portugal est plus particulièrement étudié, car c'est le domaine de recherches historiques de Michèle Janin-Thivos, mais elle traite aussi assez largement l'Espagne et, plus proche, la France : Lyon, la Bourgogne, etc. jusqu'à Brest avec la famille Raby. L'Italie n'est pas oubliée car de nombreux marchands, surtout des libraires, se sont installés à Turin, Gênes, Naples, etc.

Jacques Ratton (1736-1820), un des plus célèbres migrants du Monétier,
qui s'est illustré à Lisbonne. Sa vie est largement évoquée au début de l'ouvrage.

L'intérêt principal à mes yeux de cet ouvrage est l'étude approfondie des liens entre les migrants, leurs réseaux familiaux à travers l'Europe, leurs familles restées au village et leur communauté d'origine. L'influence de ces réseaux familiaux, qui tissent leur relations à travers l'Europe, est particulièrement mise en valeur avec l'exemple de quelques familles. Des schémas illustrent les liens généalogiques et commerciaux souvent complexes et croisés entre ces différentes familles, dont la zone d'activité pouvait couvrir plusieurs pays d'Europe ou plusieurs villes, avec un centre de gravité qui restait la vallée de la Guisane, tout du moins dans la première partie du XVIIIe siècle avant que les liens avec la patrie d'origine ne commencent à se distendre. Ces quelques schémas et les informations fournies par le livre ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Ce travail s'appuie sur une documentation extrêmement importante sur l'histoire de ces familles et de ces marchands et libraires. Le format nécessairement contraint de cette publication nous permet seulement d'en entrevoir la richesse.


Livre publié par les frères Reycend, originaires du Monétier, libraires à Turin.
Au-delà de cette description fouillée et documentée du phénomène, Michèle Janin-Thivos propose aussi une réflexion plus large sur la société briançonnaise au XVIIIe siècle. En effet, elle décèle dans les comportements des migrants briançonnais une évolution de leurs rapports à la communauté. Les migrants du début du siècle gardent une attache forte avec leur communauté d'origine, mus par un sens aigu des responsabilités qui leur incombent en tant que notables (jusqu'à un certain point, il y a un lien fort entre notabilité et migration marchande). Au cours du siècle, ce sens du bien commun cède le pas devant des comportements plus individualistes, qui tendent à distendre ce lien fort entre la communauté d'origine et les marchands migrants. Cette évolution ne modifie pas la force des liens familiaux, mais plutôt l'enracinement au sein de la communauté. Le résultat est une forme de paupérisation des villages de la Guisane qui voient s'éloigner irrémédiablement les éléments les plus brillants. Il en résulte une période de « décadence » de ces communautés villageoise que l'auteure fait débuter aux premières années du XIXe siècle et se terminer avec l'arrivée du tourisme au milieu du XXe siècle. Cette analyse que je partage m'a semblé en phase avec les conclusions de l'étude menée par Harriet Rosenberg à Abriès dans son fort méconnu et pourtant passionnant ouvrage : Un monde négocié. Trois siècles de transformations dans une communauté alpine du Queyras.

Cet appauvrissement des communautés villageoises, aussi bien financier que culturel et même intellectuel, a fait oublier la belle période de ces villages riches en talents, ouverts sur le monde et fières de leurs capacités à s'administrer au sein des instituons si particulières des Escartons. D'où, probablement, l'image d'une vallée pauvre, voire même arriérée qui s'est installée dans la littérature et même l'historiographie briançonnaise. En revenant sur cette histoire si riche des marchands migrants, c'est aussi l'occasion de remettre en valeur ce passé oublié ou occulté. C'est pour cela que s'il ne fallait retenir qu'une chose de cette étude dense, ce serait cette phrase en début d'ouvrage : « Les habitants du lieu méritent une meilleure restitution de leur histoire. » Le livre s'y attelle brillamment.

Présentation de l'ouvrage en 4e de couverture :
Loin des clichés misérabilistes largement répandus, l'étude des migrants du Monestier-de-Briançon au XVIIIe siècle souligne leur extraordinaire réussite sociale à Lyon, Turin, Madrid ou Lisbonne... Ces marchands ont partout intégré rapidement les élites du commerce grâce à leurs capacités d'adaptation et leur avance culturelle leur a même permis d'acquérir une place considérable en Europe sur le marché du livre. Le présent ouvrage a pour but d'éclairer ce mouvement d'émigration par la minutieuse reconstitution des généalogies, par le dépouillement de nombreuses archives en France et à l'étranger, afin de mettre en évidence les relations entre la vie locale dans la vallée de la Guisane et les « colonies » briançonnaises éloignées. Une attention particulière a été portée aux transformations du quotidien des familles passées de la montagne à la ville et des liens qu'elles maintiennent avec leur « patrie » d'origine.

Plan :

Première partie : Du Briançonnais à la Mer de Paille
Chapitre 1 : Jacques Ratton fils. Un parcours exemplaire au sein de la communauté des marchands de Lisbonne
Portrait d'un opportuniste
Un destin familial entre France et Portugal
Un bourgeois éclairé
Chapitre 2 : Les chemins de la mobilité
Le « Finisterre » de l'Europe
L'attraction de la péninsule ibérique
Le Bizouard, un colporteur vagabond ?
Chapitre 3 : L'épreuve de la mobilité
Identité et familles
Un très fort enracinement en Briançonnais
Les femmes dans la migration
Deuxième partie : Les communautés de la Guisane
Chapitre 4 : Une économie « qui tient beaucoup de l'avarice »
Un « terroir très maigre et subjet aux gelées »
Des « talents pour le commerce... »
Pluriactivités et géographie des échanges
Chapitre 5 : Des communautés « beaucoup républicaines
Administrer le Monestier de Briançon
Les Guibertes dans la communauté du Monêtier
Des Guibertes au Bez
Chapitre 6 : De la frugalité à l'opulence
La transformation du cadre matériel
Loin du « crétin des Alpes »
La réussite des Colomb de Lyon
Troisième partie : Une culture de la mobilité
Chapitre 7 : Alphabétisation et pratiques culturelles
Des notaires pléthoriques
« Aller aux écoles et aux études »
Un milieu culturel riche
Chapitre 8 : Le grand « remuement »
Le poids des absents
Les « colonies » marchandes
Relations privilégiées avec la Bourgogne
Immigration de remplacement
Chapitre 9 : « Absents pour de longs jours »
L'écrit pour maintenir les liens
Absence et famille
Les absents dans la vie locale
Quatrième partie : Les Briançonnais marchands de livres
Chapitre 10 : La conquête du marché du livre
Du mercier au marchand de livres
Du vendeur d'images au vendeur de livres
Libraire, éditeur, imprimeur
Chapitre 11 : Les libraires briançonnais dans la société de leur temps
Capitaux et revenus
Leur visibilité dans la ville
Chapitre 12 : Diffusion des Lumières et idéal démocratique
Circulation des idées et censure
Révolution et répression
Les allers-retours du XIXe siècle
Conclusion
Index des familles Briançonnaises
Bibliographie simplifiée

Pour revenir à ce blog :

Le hasard d'un voyage à Lisbonne avait déjà été l'occasion d'évoquer  Jacques Ratton, dont le destin hors norme introduit l'ouvrage : cliquez-ici.
J'avais poursuivi en évoquant justement les libraires briançonnais de Lisbonne : cliquez-ici. A l'époque, je n'avais que l'ouvrage de Laurence Fontaine comme référence. Aujourd'hui, je peux enrichir cette évocation avec cet ouvrage.
Il y a eu aussi le livre remarquable de Jean-Jacques Bompard  : Libraires du Nouveau Monde. De Briançon à Rio-de-Janeiro, Grenoble, PUG, 2015, que j'ai chroniqué sur ce site : cliquez-ici.

Jean-Baptiste Bompard (1797-1890), d'une famille du Bez, libraire au Brésil
Au-delà de la vallée de la Guisane, qui a donné un nombre important de libraires, remarquables tant par l'ampleur de leurs activités que par l'étendue géographique de leurs périmètres d'activité (Italie, Espagne Portugal, jusqu'au Brésil !), j'ai déjà eu l'occasion de parler de quelques libraires de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles qui étaient originaires des montagnes des Hautes-Alpes. Je renvoie à ces quelques billets sur mon blog ou à ces pages sur mon site :
  • La famille Gauthier, du Noyer en Champsaur, à l'origine de la dynastie des Gauthier-Villars. J'ai prononcé une conférence sur l'histoire de cette famille de libraires : cliquez-ici.
  • Dominique Villars, futur botaniste, qui a eu une expérience de colporteur-libraire : cliquez-ici.
  • Louis Fantin, un libraire briançonnais, à Paris : cliquez-ici et cliquez-là.
  • Le libraire Carilian-Gœury : cliquez-ici et cliquez-là.
  • Le libraire Victor Lagier :  cliquez-ici.
Quant à la société des Hautes-Alpes au XVIIIe siècle, j'ai déjà eu l'occasion de m'élever en faux contre ces visions erronées qur l'on en donne aujourd'hui, comme dans ce billet : cliquez-ici ou, de façon plus anecdotique, dans celui-là : cliquez-là.

Un exemplaire bien relié de l'édition de 1920 des Recordações de Jacome Ratton.

dimanche 18 mars 2018

Une nia dou païs, de l'abbé Pascal, 1879

Après avoir évoqué son dernier ouvrage, les Fatourguetos, puis sa traduction de l'Iliade d'Homère, ce dernier message sur l’œuvre de l'abbé Pascal se conclut sur le premier ouvrage qu'il a publié, qui a marqué son entrée dans le monde du Félibrige haut-alpin et, surtout, dans le Félibrige mistralien.



Une nia dou païs
Gap, Typographie J.-C. Richaud, 1879, in-8°, 68 pp.

L'ouvrage anonyme a paru le 5 juillet 1879. En français, c'est « Une nichée du pays. ». Ce recueil contient 36 pièces en vers en patois gapençais, ainsi qu'un pièce liminaire et une pièce de fin, le tout précédé d'un court texte en français sur le patois de Gap. Il s'agit du premier ouvrage imprimé en langue des Hautes-Alpes. Certains des poèmes avaient paru dans l' Annonciateur dès 1877 et un texte Notre patois avait paru dans le même journal le 9 novembre 1878, annonçant la parution de cet ouvrage.

Dans son article, Les origines de la Société d’Études des Hautes-Alpes, (BSEHA, 1951), Paul Pons rappelle que ce livre a été un des éléments déclencheurs de la création de la Société d’Études des Hautes-Alpes. Cet ouvrage obtint un accueil très favorable et l'abbé Pascal reçut les félicitations de Mistral, qui lui conseillait d'entrer en relation avec les Félibres de Forcalquier. 

L'abbé Pascal envoie son travail à Frédéric Mistral le 8 juillet 1879 :
Puisque votre Mirèio ne dédaigna pas Vincèn lou panieraire qu'avié li gauto proun moureto, puisqu'elle se mit à rire de si bon cœur en trouvant lou nis au bout de l'amourié peut être aurait-elle jeté un regard sur ma petite brochure une nia dou païs.
Je vous l'offre donc, ô Mistral (bien qu'elle se couvre les yeux de honte) parce que c'est notre premier essai de poésie patoise et j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous en faire part.
J'espère, illustre & bien aimé Félibre que vous serez assez bon pour l'accepter en attendant que nous puissions vous offrir quelque chose de meilleur.

Votre tout dévoué serviteur & admirateur L'abbé F. Pascal vicaire à Gap
Frédéric Mistral lui répond dès le 14 juillet :
Monsieur l'abbé

J'ai été charmé par la lecture de la Nia dou pais, c'est vigoureux et gai comme le sang gaulois, comme le Bacubert de vos Alpes; vous connaissez bien votre langue, vous en savez le génie et les tournures propres, vous avez l'allégresse et l'entrain du vrai poète. Je suis heureux de vous le dire franchement : vous serez le félibre de votre pays, dépouillez votre style de ces mots gras, qui ne sont pas particuliers à votre dialecte et qui déparent un morceau littéraire, élaguez les gallicismes, et quand le mot vous manque, pêchez dans le provençal plutôt que dans le français : adaptez à votre idiome le système orthographique usité aujourd'hui dans tout le midi et vos œuvres seront lues, goûtées, applaudies, non seulement en Gapençais mais dans toute la Provence.
[...]
Il faudra aussi vous mettre en rapport avec les écoles félibresques les plus voisines de vos montagnes, car l'isolement décourage ainsi il y a l'école de Forcalquier, qui a pour président le chanoine Savy et pour devise plus aut que lis Aup.

L'accueil est chaleureux, mais non dénué de paternels conseils. Ce sera toujours la tonalité de leurs échanges.

A partir de là, germa l'idée de la création d'une société félibréenne à Gap, puis d'une société littéraire et scientifique. Lors de quelques réunions tenues au premier semestre 1881, les participants, sous l'égide de l'abbé Pascal, mirent au point les statuts de l'Escolo de la Mountagnou, puis de la Société d’Études des Hautes-Alpes. Rapidement, la première disparut, pour ne laisser la place qu'à la Société d’Études, qui accueillit en son sein les félibres locaux. 


La suite logique de ce message est de présenter Lou librou de la mountagno qui marque véritablement la création du mouvement félibrige dans les Hautes-Alpes, lancé par la publication de l'abbé Pascal, Une nia dou païs.



Lou librou de la mountagno. I, Gap, J.-C. Richaud, Emprimur-Librari, Mai 1882, in-8°, 39-[2] pp.

Cet ouvrage est entièrement écrit en provençal. Il contient le Reglament de l'Escolo de la Mountagno, establio a Gap, promulgué lors d'un réunion à  Gap le 28 mars 1881, suivi de la liste des membres. Il contient aussi une Crounico, de F. d'Allesandrès, rappelant l'histoire et les débuts de l'Escolo, en particulier l'importance de l'ouvrage anonyme de l'abbé Pascal, Une nia dou païs. Le reste de l'ouvrage contient des pièces en vers signés J. B. Gaut, Ed. Hugues, A. de Gagnaud (pseudonyme de L. de Berluc-Pérussis), Eugèni Plauchud, F. Pascal, F. d'Alessandres.

La part de l'abbé Pascal a été prépondérante dans la publication de cet ouvrage. De ce fait, de nombreuses bibliographies l'attribuent à l'abbé Pascal.

Dans : Jeux floraux de Provence. Fêtes latines internationales de Forcalquier et de Gap. Mai 1882, il est précisé que cet ouvrage a été publié le 15 mai 1882 et distribué « par une des ces attentions délicates auxquelles M. Richaud nous a depuis accoutumées » lors du banquet de la journée du 16 mai 1882, à Gap.

jeudi 8 mars 2018

L'Iliado d'Oumèro, par l'abbé Pascal, 1884-1895

Après la présentation de l'ouvrage majeur de l'abbé Pascal, il est naturel de poursuivre avec son œuvre de long haleine, qui l'a occupé pendant 11 ans, de 1884 à 1895 : L'Iliado d'Oumèro, la traduction versifiée en provençal haut-alpin des 14 premiers chants de l'Iliade d'Homère.



Chaque chant a fait l'objet l'objet d'un fascicule séparé qui contient en général une dédicace à une personnalité du Félibrige, sous forme d'un court texte ou d'un poème en provençal, la réponse en provençal ou en français du dédicataire, un résumé du chant en provençal, puis, enfin, le chant lui-même.

Les principaux dédicataires sont L. de Berluc-Pérussis, Vasèli Alecsandi (ministre plénipotentiaire de la Roumanie en France), Thérèse Roumanille, Charles de Gantelmi d'Ille, Frédéric Euzière (maire de Gap), Edmond Hugues (avocat gapençais, ami de l'abbé Pascal), E. Plauchud, les élèves du Lycée de Gap où il était aumônier, Charles Damas (principal du collège de Gap), Emanuele Portal (auteur de la Letteratura Provenzale Moderna) et, bien entendu, Frédéric Mistral, dont l'ombre tutélaire plane sur l'ensemble de l'œuvre de l'abbé.

Tous les fascicules ont été imprimés par Jean-Clément Richaud, de Gap, qui était, en quelques sorte, l'imprimeur du Félibrige haut-alpin. L'adresse est en provençal : « Gap, Empremarié felibrenco de J.-C. Richaud ». Il y a une seule exception, le 6e chant, imprimé par Fillon, à Gap. Le papier de ce dernier est différent du papier vergé des autres fascicules.

Ces fascicules comptent en moyenne une trentaine de pages. L'ensemble représente un ouvrage d'un peu plus de 400 pages. Ils portent en avant-titre : Escoro de la Moutagno, « L’École de la Montagne », qui est un rappel de l'éphémère société du Félibrige haut-alpin créée en 1882 à l'instigation de l'abbé Pascal, du principal du collège de Gap Charles Damas et de Jacques Jaubert. Le premier fascicule porte au titre : « revira en parlar des Autos-Alpos » et tous les suivants : « revira en parlar des Aup », que l'on traduit aisément par « traduit en parler des Hautes-Alpes » et « traduit en parler des Alpes ».



Le premier chant a paru en 1884, puis les trois suivants ont été publiés en 1887. L'abbé Pascal a fait un pause pendant les quelques années où il a été curé de Méreuil, mais, dès son retour à Gap comme aumônier au Lycée de Gap, il reprend ses publications avec 4 fascicules en 1892, puis, toujours à un rythme soutenu, 2 en 1893, 3 en 1894 et le dernier en 1895. Il arrête ici sa traduction, sans que l'on en connaisse la raison. Peut-être est-ce simplement la lassitude ou la réflexion que la traduction des 9 chants manquants n'apporterait rien ni au provençal haut-alpin, ni à l'abbé Pascal lui-même. Autrement dit, l'abbé félibrige avait fait le tour du sujet. Cela lui a permis de se consacrer à la mise en forme de ses Fatourguetos et de préparer l'édition parue en 1904.

Dans une lettre du 14 juillet 1895 à Frédéric Mistral, il exprime cependant son souhait d'aller jusqu'au 24e chant. Il s'explique aussi sur le sens qu'il donne à ce travail :
Ce sonnet liminaire veut dire que j'ai bien envie de vous dédier le XIVe chant (de l'Illiade) que je viens d'achever. J'espère, Cher Maître, que vous aurez la bonté d'accepter.
Mon intention était de vous dédier, pour bien finir, le 24e. Mais c'est si long! Aussi, chaque rapsodie je me demande si ce n'est pas la dernière que je revire. Quoi qu'il en soit, si Dieu nous prête vie, ceci n'empêchera pas cela.
J'avoue que je ne soupçonnais pas moi-même la richesse de notre langue populaire. Je comprenais bien cependant qu'elle était autre chose que les quelques mots ramassés au hasard et publiés comme curiosité. J'ai voulu le montrer tout en ne songeant guère qu'à me distraire, heureusement j'ai encore de la marge pour réparer trop de négligences.
Il s'en était déjà expliqué en 1893 :
Deux idées m'ont poussé à faire ce travail, ou plutôt à le continuer, car d'abord je ne pensais faire de cela qu'une récréation. J'avais de la matière toujours prête et avec une vie agitée comme celle d'un vicaire et aumônier, je ne pouvais guère penser à autre chose. D'autre part il fallait cela dans nos pays dévorés par la centralisation, où la langue locale n'avait jamais rien produit, et était radicalement méprisée, ne la supposant capable que de grossièretés. Il est vrai sans doute que j'aurais pu et du mieux faire mais pour un essai il me semble que c'est tout de même quelque chose et le quandoque dormitat sera excusable.
On comprend que l'abbé Pascal voulait démontrer que le patois n'était pas seulement bon qu'à traiter des faits triviaux, ni qu'il se caractérisait par la pauvreté du vocabulaire, mais qu'il était aussi capable d'exprimer des pensées et de situations plus riches, comme celles qui font la matière de l'Iliade d'Homère.

En 1895, l'Abbé Pascal dédie à Frédéric Mistral le XIVe chant de sa traduction. Il reçoit cette réponse le 28 juillet :
L'oufèrto que me fasès, brave majourau, es trop flatièro e trop graciusamen presentado pèr que noun me rejouigue de vèire moun noum en tèsto de voste XIVne cant de l'lliado prouvençalo. Courage toujour pèr la poujado ! Es d'aut que soun li jòio. Voste parla segur es richissime, talamen que de fes l'on poudrié s'imagina que fabricas eisadamen li mot courrespoundènt au tèste grè. Es aqui lou pica de la daio, mais sias trop bon enchaplaire pèr vous ica sus li det.

L'offre que vous me faites, brave majoral, est trop flatteuse et trop gracieusement présentée pour que je ne me réjouisse pas de voir mon nom en tête de votre XIVème chant de l'Iliade provençale. Courage toujours pour la montée! C'est en haut que sont les récompenses. Votre parler certainement est très riche, tellement que parfois on pourrait imaginer que vous fabriquez les mots correspondant au texte grec. C'est là le fil de la lame mais vous êtes trop habile à rabattre la faux pour vous frapper sur les doigts.
Cette fine critique sur l'inventivité obligée de l'abbé Pascal pour rendre en provençal haut-alpin la richesse du texte d'Homère n'est pas la seule remarque faite par Frédéric Mistral. Dès 1881, l'abbé Pascal lui soumet sa traduction, avant sa publication. Avec bienveillance, mais sans concession, Frédéric Mistral lui répond :
Je lis avec intérêt votre jolie trad. de l'Iliade évitez autant que possible les gallicismes comme glouaro pour glori, car ce n'est pas là question de dialecte, je crois que vous feriez bien aussi d'adopter la forme o au lieu de l'ou des 1ères  personnes de l'indicatif des verbes : t'en counjuro serait plus joli que t'enconjurou, vous seriez mieux compris de tout monde, car c'est absolument la forme italienne espagnole et latine.
Pourriez-vous me dire le sens du mot justems, dans ce : Vé que sias pai mai justèms et aussi le sens du mot dramalha.
Autre jugement d'un de ses pairs félibres, celui de Joseph Roumanille dans une lettre du 10 mai 1887 :
Votre Iliade, à mon avis, va de mieux en mieux. Je ne veux point médire des chants précédents, qui sont excellents, mais je trouve le second un tantinet supérieur au premier, et le troisième me paraît l'emporter sur le 2e. En avant donc, toujours en avant, la tâche est rude, vous en surmontez les difficultés en vaillant, en habile, en adroit traducteur que vous êtes.
En revanche, en dehors de provençalistes, les avis semblent avoir été plus mesurés. Ainsi, Émile Roux-Parassac, dans son Hommage à l'Abbé François Pascal, ne fait qu'une rapide allusion à ce travail, malgré son importance. C'est peut-être le signe qu'en dehors du petit cercle des Félibres, cette traduction n'a pas rencontré son public qui préférait que le provençal s'allie avec l'évocation du quotidien, comme dans les Fatourguetos, plutôt que de le voir se soumettre à un exercice de style.

D'ailleurs, cette liste de termes est une illustration de la dimension « exercice de style » de cette traduction :
Arrenjament, Escourcho, Marcho, Lèmo, Tèmo, Argument, Urdoun, Foufilagi, Epitome, Enchastragi, Endicagi, Assisament, Endreissiéro
Ce sont les 13 mots choisis successivement par l'abbé Pascal pour qualifier le résumé de chaque chant, en provençal, inclus en tête de tous les fascicules (sauf le premier).



La collection complète est très rare. Cela s'explique facilement, tant par le faible tirage de chaque fascicule que par la durée de la publication. Dans les bibliothèques publiques, seule la Bibliothèque Nationale possède la collection complète (source : CCFr). Il existe aussi un collection complète aux Archives départementales des Hautes-Alpes, qui a été entièrement numérisée (accès via Gallica : cliquez-ici).

A la différence de son recueil, Fatourguetos, qui était absent de la majorité des dépôts publics, des fascicules isolés ou des collections incomplètes se trouvent dans le Fonds dauphinois de la bibliothèque de Grenoble, à Béziers, à Aix-en-Provence (bibliothèque Méjanes), à la bibliothèque de la Sorbonne, à Avignon, etc.

dimanche 25 février 2018

Les Fatourguetos de l'abbé Pascal

L'abbé François Pascal a été un des acteurs majeurs du Félibrige haut-alpin. Homme dynamique et engagé, il a contribué à la mise en valeur et au renom du provençal haut-alpin, tant par ses œuvres que par la création, en 1882, de l'Escolo de la Mountagno [L’École de la Montagne], avec quelques autres notables. De ce fait, il sera à l'origine de la fondation la même année de la Société d’Études des Hautes-Alpes, même si, rapidement, l'Escolo de la Mountagno s'effacera devant la nouvelle société savante animée par l'abbé Paul Guillaume.



La vie de l'abbé Pascal est bien connue. Elle a fait l'objet d'un article de Paul Pons dans le Bulletin de la Société d’Études des Hautes-Alpes, 1955 (cliquez-ici), qui appartient à cette série d'études sur le provençal haut-alpin écrites par le dernier grand félibre du département. Une plaquette a été éditée en 1935 à l'occasion de l'inauguration d'une plaque sur la maison natale de François Pascal à l'Épine, œuvre d’Émile Roux-Parassac, l'inlassable conférencier et écrivain qui a chanté la gloire de son département et de ses compatriotes. Elle rassemble les discours d'autres personnalités, mais le texte principal, relatant la vie l'abbé félibre, est de Roux-Parrassac, qui y déploie ce ton lyrique et enthousiaste qui est sa marque de fabrique. En 1995-1996, Paul Pons a publié la correspondance de Frédéric Mistral et de l'abbé Pascal (cliquez-ici).

Les principales étapes de la vie de l'abbé François Pascal sont :
  • Naissance à l’Épine (Hautes-Alpes) le 17 mais 1848. Il perd son père à l'âge de 7 ans. Formation auprès des curés du village.
  • Études au Petit-Séminaire d'Embrun, puis au Grand-Séminaire de Gap.
  • Ordonné prêtre en juin 1873. Vicaire de la paroisse de Chorges.
  • Curé du Château d'Ancelle, où il écrit une pastorale de Noël en provençal haut-alpin. C'est sa première œuvre en provençal, qui ne sera publiée qu'en 1955.
  • Vicaire de la cathédrale de Gap, en 1877. Aumônier du collège.
  • Premier recueil de poésies en provençal : Une Nia dou Païs, en 1879, qui lui vaut les félicitations de Frédéric Mistral et marque son entrée dans le monde du Félibrige.
  • Création de l'Escolo de la Mountagno, en 1881, avec Charles Damas et Jacques Jaubert. Il en est nommé « Cabiscol ».
  • Majoral du Félibrige en 1882.
  • Traduction en provençal de l'Iliade d'Homère, de 1884 à 1895.
  • Curé de Méreuil, en 1888, visiblement pour s'éloigner de Gap.
  • Aumônier du Lycée de Gap, en 1892.
  • Publication des Fatourguetos, en 1904.
  • Dernière publication en 1926 : Deux poésies nouvelles.
  • Décès à Gap le 27 mars 1932 à 83 ans.
Dans sa notice biographique, Paul Pons brosse ce portrait de l'abbé Pascal :
L'Abbé Pascal n'a que très peu le sens des réalités matérielles; sa distraction est proverbiale. De caractère très indépendant, il ne cache pas ses convictions républicaines, ce qui dans le clergé de l'époque était rare. Il est entouré de solides amitiés : Me Hugues, avocat; Me Lemaître, avocat, qui était le Benjamin de « l'Escolo »; M. Georges de Manteyer. On apprécie sa droiture, la finesse de sa sensibilité, ses réparties savoureuses ponctuées par son juron familier « Sabre de boues ! » « sabre de bois ! » ; ses sermons expriment une âme évangélique, une foi ardente et enthousiaste.

Au début du siècle, l’œuvre publiée de l'abbé Pascal en provençal haut-alpin consiste en un premier recueil de poèmes, Une Nia dou Päis, diffusé en 1879 et en une collection de fascicules contenant les 14 premiers chants de la traduction « en parlar des Aup » de l'Iliade d'Homère, parus entre 1884 et 1895.  Il avait pourtant continué à écrire des courts textes, dont certains avaient été publiés dans des revues et d'autres étaient restés inédits. En 1902, il décide de les rassembler dans un nouvel ouvrage qui reprend l'ensemble de ces écrits. Il se fait aider par Léon de Berluc-Pérussis, le félibre de Forcalquier, qui accepte de relire les épreuves et de lui rédiger une préface. Le décès de celui-ci en 1902 n'arrête pas l'entreprise et le livre paraît le 21 mai 1904, pour le cinquantenaire de la naissance du Félibrige : « Lou jour meme dóu Cinquantenàri dóu Felibrige avèn bouta lou ramèu …. Gap, 21 de mai de 1904 ».

Les Fatourguetos – Fachos ou Refachos - , per Lou Majourau de la Mountagno F. Pascal, Ouficier de la Courouno de Roumanio, Aumônier du Lycée de Gap
Gap, Empremarié & Librarié aupinos, 1904, [4]-XII-351 pp.



Cet ouvrage est un recueil de textes courts, des Fatorgos dont Edmond Hugues donne la définition :
La fatorgo (d'où le diminutif fatourgueto) est essentiellement haut-alpine. Ce vocable est inconnu, croyons-nous, en Provence et ne figure pas dans la plupart des dictionnaires de la langue d'oc.
En même temps qu'il exprime une chose bien locale, le mot échappe par l'étendue même de sa signification à toute définition bien précise. Il embrasse dans son acception les fables et les légendes, les récits et les histoires, enfin, toutes les productions légères de l'esprit populaire.

On pourrait penser qu'un tel ouvrage ne pouvait recueillir que l'assentiment de tous. Voilà un travail honnête, fait pour mettre en valeur une belle langue dont on pressentait déjà qu'elle allait céder le pas devant le français. Écrites par un prêtre reconnu et apprécié, ces fatorguetos pouvaient représenter une saine lecture, à défaut d'une pieuse lecture. En réalité, il n'en a pas été ainsi. Pour des raisons mal connues, le clergé haut-alpin tenta de s'opposer à la diffusion de l'ouvrage. E. Roux-Parassac rapporte :
Bien que jamais un mot osé ne sortit de la plume de notre poète ; des ignorants, des malicieux et des sots, — les trois vont souvent ensemble — décrétèrent d'anathème, son savoureux recueil des : Fatourguetos. On résolut de le faire disparaître à l'imprimerie même. Pourtant rien que le franc, le délicieux langage, entendu chaque jour chez les meilleurs des nôtres.
Comme Théodore Aubanel, l'abbé Pascal subit cette effarante et imméritée condamnation. Tous deux en eurent peine cruelle.
En 1955, Paul Pons revient sur ces faits : « une partie du clergé de Gap désapprouva la publication des « Fatourguetos » et un petit nombre d'exemplaires seulement fut mis dans le commerce. » Il est difficile d'en savoir plus. Quelques décennies plus tard, Paul Pons tentera de vérifier la véracité de ces faits. Il reconnaîtra qu'il n'a rien pu trouver de plus précis :
Y a-t-il eu une cabale lors de la parution des « Fatourguetos » ? L'auteur, devant les critiques, en a-t-il arrêté la diffusion ? Ou bien des confrères, en toute charité, ont-ils racheté les volumes livrés au commerce ? Ce sont là des rumeurs dont-il m'a été impossible d'établir si elle étaient fondées. Nous savons par l'abbé Pascal lui-même qu'il y avait a Gap des «ennemis du Félibrige», des «félibrophobes». Il serait intéressant d'établir l'identité du Dindon qui dut avoir recours à une feuille grenobloise pour critiquer les paroles de l'abbé lors de la «Santo Estello ».
Que pouvait-on reprocher à cet ouvrage ?

Peut-être une certaine trivialité dans les sujets de ces fatourguetos qui se nourrissent des petits faits quotidiens, loin d'une littérature édifiante que l'on pouvait attendre d'un prêtre. Ainsi, en 1879, après la publication de son premier ouvrage, son ancienne institutrice, Mère Marie Xavier, lui réclame des écrits plus sérieux, « une littérature pour les jeunes filles de nos établissements religieux qui n'ont rien à leur portée. »

Peut-être les 5 derniers livres qui reproduisent les échange entre ce vénérable abbé Pascal et une jeune poétesse russe Barbara de Batourine, surnommée Nitchévo, dont il reproduit une vingtaine de poèmes en français que celle-ci a pu écrire avant sa mort prématurée à l'automne 1903. Dans ces échanges, on sent une certaine complicité amicale entre les deux écrivains qui pouvait choquer des esprits qui imaginaient qu'un bon prêtre ne pouvait qu'être détaché des sentiments humains.

Peut-être tout simplement une animosité à l'égard de sa personne. Comme nous l'avons vu, l'abbé Pascal était réputé pour son franc-parler et, chose plus grave, pour ses sentiments républicains, qu'il n'a jamais cherché à cacher. Une telle position, en 1904, à la veille des lois de séparation de l’Église et de l'État pouvait légitimement provoquer hostilité d'un clergé haut-alpin beaucoup plus conservateur et, pour certains de ses membres (l'abbé Allemand, l'abbé Ranguis), beaucoup plus clérical.

A côté de cela, l'ouvrage a rencontré un accueil très favorable. Premier entre tous, Frédéric Mistral n'a pas été avare d'éloges. Comme le confirme la correspondance publiée de l'abbé Pascal, Frédéric Mistral a toujours suivi avec beaucoup d'intérêt et de bienveillance le travail de l'abbé, n'hésitant pas, le moment venu, à donner quelques conseils presque paternels sur l'art d'écrire le provençal. Son accueil des Fatorguetos est dithyrambique, comme en témoigne l'échange de correspondances qui est reproduit en début d'ouvrage :
Vòsti Fatourgueto – que trove deliciouso. Sias veritablamen lou pouèto supreme de vòsti Autis Aup. Escrivès lou prouvençau de la mountagno em' un art et uno sciènci coume jamai s'es vist e jamai se vèira pus. Sias elegant, sias fin e pur e sèmpre poupulàri coume un evangelisto.
Vos « Fatourgueto » que je trouve délicieuses. Vous êtes véritablement le poète suprême des vos Hautes-Alpes. Vous écrivez le provençal de la montagne avec un art et une science comme on ne l'a jamais vu écrire et comme on ne le verra jamais plus. Vous êtes élégant, vous êtes fin, et pur, et toujours populaire comme un évangéliste.

Son ami Edmond Hugues, dans la longue notice bibliographique parue  dans le Bulletin de la Société d'Études des Hautes-Alps (1904, pp. 283-297, cliquez-ici) est tout aussi enthousiaste :
Il semble pourtant que M. Pascal ne fut jamais mieux inspiré que dans Les Fatourguetos. Sa langue, un peu hésitante au début, paraît définitivement fixée. Plus sûr de lui-même, plus maître de son instrument, l'auteur s'abandonne davantage à sa fantaisie et il fait à chaque instant de véritables trouvailles de mots, d'images et d'idées.

Enfin, Paul Pons, quelques décennies plus tard, situe parfaitement l'ouvrage dans l’œuvre de l'abbé Pascal :
Nous avons parlé d'inspiration, celle de l'abbé est très diverse et témoigne d'une sensibilité toujours en éveil. Personne ne s'étonnera de constater que c'est très souvent dans son peuple et dans son terroir qu'il la puise. De ce peuple dont il sort il recueille avec amour les proverbes, les dictons, les devinettes, les jeux.
C'est une anecdote savoureuse, un trait qui l'a frappé, un travers ridicule qui deviennent sous sa plume une « fatorgo » truculente ou malicieuse, jamais méchante.
La « Fatorgo » est souvent précédée, parfois suivie d'une moralité pleine d'une sagesse souriante.
L'Abbé Pascal a écrit quelques fables; on l'a comparé à La Fontaine, mais un La Fontaine plus rustique, plus truculent, plus vigoureux.
Probablement à cause des « manœuvres » du clergé haut-alpin, c'est un ouvrage particulièrement rare. Dans les bibliothèques publiques de France, il n'y a que 2 exemplaires, un à la BNF et l'autre dans le fonds occitan de la bibliothèque de Béziers. Il existe deux exemplaires dans le fonds de la bibliothèque des Archives départementales des Hautes-Alpes, dont celui qui a appartenu à G. Pinet de Manteyer et qui a été numérisé (cliquez-ici). Félicitons au passage ce dépôt d'archives pour son travail remarquable de numérisation de sa riche bibliothèque, auquel on peut accéder soit via leur site, soit via Gallica.



Laissons là aujourd'hui l'abbé Pascal, sur ces quelques lignes du discours de Louis Bechet, prononcé lors de l'inauguration de la plaque devant sa maison natale :
Lou libre di Fatourguetos es coume un gourbelin de frucho de touto meno, veloutado, fresco e pu sabourouso lis uno que lis autro, mai la Parleto sus lou lindau es melicouso que nuon-sai es uno bevèndo requisto que l'on sabouro coume un vin de Castèunou.

Pour aller plus loin, cette page donne une bonne synthèse de la vie de l'abbé Pascal : cliquez-ici. (je lui ai emprunté cette photo de la plaque apposée sur la maison natale de l'abbé).