mercredi 7 novembre 2018

Deux plaquettes pour l'histoire d'Embrun et des Hautes-Alpes

Je m'aperçois que cela fait très longtemps que je n'ai pas partagé une trouvaille, un livre, une image sur le Dauphiné ou les Hautes-Alpes. Mon esprit a peut-être été occupé à autre chose. Il est vrai aussi que mes découvertes commencent à se faire plus rares. Probablement qu'ayant une bibliothèque déjà bien fournie, il est difficile de faire autant de découvertes que lorsque, il y a vingt ans, j’entreprenais de me constituer avec patience et persévérance une bibliothèque dauphinoise. Je pense aussi que le marché du livre ancien se transforme. Est-ce une impression, les beaux livres se font rares ? Malgré cela, ces derniers mois, j'ai enrichi ma bibliothèque d'une petite rareté briançonnaise, de 2 plaquettes haut-alpines et d'un ouvrage à la marge de mon intérêt pour les Hautes-Alpes. Dans ce message, je vais présenter deux petites plaquettes qui concernent l'histoire d'Embrun et, plus généralement, des Hautes-Alpes.

Fêtes célébrées à Embrun, 1816

En 1816, la toute jeune Restauration tente d'asseoir son pouvoir dans le pays et de tourner la page de l'aventure impériale. Les Hautes-Alpes, terre bonapartiste, ont toujours montré une certaine tiédeur vis-à-vis de la monarchie restaurée. Est-ce pour cela que le moindre événement pouvant glorifier les Bourbons était l'occasion de festivités et de marques d’allégeance au nouveau pouvoir ? Est-ce pour cela que les autorités du département, parfois "compromises" avec l'Empire, ne voulaient pas manquer une occasion de montrer leur fidélité à la dynastie restaurée ? Dans un département pauvre en personnes de talents, c'était souvent les mêmes administrateurs que l'on retrouvait sous l'Empire et la Restauration. C'est probablement pour toutes ces raisons que le simple passage du neveu du roi, le duc d'Angoulême, devient l'occasion de festivités qui sont ensuite relayées par un compte-rendu, évidemment dithyrambique, des événements. Le tout se retrouve dans cette petite plaquette :

Fêtes célébrées à Embrun, à l'occasion du passage de Son Altesse Royale, Monseigneur le Duc d'Angoulême, en juillet 1816
Gap, J.B. Genoux, Imprimeur de la Préfecture, s. d. [1816], in-8°, 24 pp.


Le duc d'Angoulême est passé à Embrun les 16 et 17 juillet 1816. Les autorités espéraient qu'il repasse le 18 juillet 1816. Cela ne s'est pas fait, le duc est retourné par le Lautaret, mais les Embrunais ont tout de même organisé un nouveau banquet et un bal. Cette plaquette contient le récit de ces passages, le relevé fidèle de toutes les inscriptions commémoratives portées sur les différents arcs de triomphe placés aux portes de la ville et dans la ville elle-même, les discours et les chansons. Parmi les chansons spécialement composées pour ces festivités, on trouve des Couplets dédiés aux Dames d'Embrun, signé par Gimel, des Couplets composés par M. Farnaud, médecin, une Ode présentée à Son Altesse Royale, Monseigneur, Duc d'Angoulême, dans le grand cercle des Dames, une Cantate de la composition de M. Blanc. Enfin, M. Bonnafous, maréchal-de-logis de  la Garde nationale à cheval du Département a chanté quelques couplets, pieusement reproduits dans cet opuscule.

Louis-Antoine d'Artois, duc d'Angoulême (1775-1844)
Tout cela n'en fait ni une œuvre littéraire, ni un témoignage historique particulièrement marquant. En revanche, c'est une époque, avec ses rites et sa sociabilité, qui nous est donnée à voir.

On trouve dans le Fonds dauphinois de la Bibliothèque Municipale de Grenoble, un manuscrit d'Antoine Farnaud intitulé : Fêtes d'Embrun à l'arrivée de S.A.R. Mgr le Duc d'Angoulême. Juillet 1816. Ce document peut laisser penser qu'Antoine Farnaud est à l'origine de cette publication, en rassemblant les éléments (discours, chansons, inscriptions) et en rédigeant le récit qui assure la cohérence de l'ensemble. Cette petite plaquette anonyme n'est donc peut-être pas aussi gratuite que cela. En 1816, Antoine Farnaud n'a plus de responsabilité publique. Probablement que cette publication est une façon de faire oublier son attitude lors du passage de Napoléon à Gap en mars 1815, qui lui valut sa révocation. Il travaillait ainsi à son retour en grâce. Cela a fonctionné, puisqu'il a été nommé secrétaire général de la préfecture en 1817. Antoine Farnaud a servi avec constance tous les régimes politiques, avec un art consommé du "retournement de vestes". Il était ce que l'on appelle une girouette politique. Peut-être aurait-il pu dire, avant un fameux homme politique : "Ce n'est pas la girouette qui tourne, c'est le vent."

Cet ouvrage, certes mineur, n'est présent que dans le Fonds dauphinois de la Bibliothèque Municipale de Grenoble et à la bibliothèque des Archives départementales des Hautes-Alpes. Pour les plus curieux, il a été numérisé : cliquez-ici.

Pour finir, il a été imprimé par Jean-Baptiste Genoux, à Gap, un imprimeur dont on sait peu de choses. Les quelques recherches que j'ai faites sur lui me montrent qu'il y aurait quelque chose à dire sur lui et l'histoire de l'imprimerie en général.

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Essai sur l'application des condamnés à la détention à des travaux d'utilité publique, 1848

Il s'agit d'une lettre adressée au ministre de l'Intérieur par le commissaire du gouvernement des Hautes-Alpes Chanal pour défendre l'utilité du travail pour les détenus, sur la base de la situation à la maison centrale d'Embrun. En effet, le ministre de l'Intérieur Ledru-Rollin avait promulgué un décret supprimant le travail dans les prisons, pour ne pas faire de concurrence aux travailleurs « libres ».



Dans cette lettre, Chanal minimise cette concurrence, tant pour le tissage que pour le travail artisanal.Sur ce dernier point, il avance un argument assez curieux. Il y a une « telle mal-façon des produits » fabriqués par les détenus – cordonnerie en l'occurrence – qu'ils ne peuvent concurrencer ceux fabriqués à l'extérieur. Le reste de l'essai est surtout une réflexion sur le travail à l'extérieur de la prison, dans des chantiers encadrés (pp. 8-13). Il propose d'employer les détenus au percement d'un tunnel projeté « à travers la montagne de Bayard, pour donner passage à la fois à un canal d'irrigation et à une rectification de route. Ce tunnel n'aura pas mois de 3,422 mètres. » Il envisage ensuite tous les aspects : risque d'évasion, organisation, dépenses, coûts de la main d’œuvre des détenus, etc

Maison centrale d'Embrun, ancien collège des Jésuites, puis caserne Lapeyrouse.



Suite à la Révolution de 1848, le ministre de l’Intérieur Ledru-Rollin a institué les commissaires du gouvernement, en lieu et place des préfets, et a procédé à un renouvellement important du corps préfectoral. Dans les Hautes-Alpes, il a nommé  François Victor Adophe de Chanal à la place de Toussaint Curel, en poste depuis 1840. Ce commissaire du gouvernement républicain, ancien militaire, a été en poste du 19 mars 1848 au 2 juin 1848, avant de partir dans le Gard.


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mercredi 11 juillet 2018

Une nouvelle image ancienne de la Meije

La Meije, ce sommet pourtant si visible par les voyageurs de Grenoble à Briançon par la "petite route" du Lautaret, n'a fait l'objet que de quelques dizaines de représentations jusqu'à sa conquête en 1877. On doit à Paul Guillemin d'avoir, le premier, fait un inventaire de toutes les images de ce sommet. Jusqu'à l'année 1877 incluse, il n'en compte que 40, mais il faut enlever quelques attributions erronées et des représentations fort lointaines (la Meije vue du Chaberton, par exemple). Si on ne compte que celles qui donnent une image suffisamment proche et suffisamment réaliste, on arrive au chiffre de 29 représentations jusqu'en 1877 et, si on s'arrête à la période qui précède les premiers explorations du massif par les alpinistes, soit en 1860, on ne compte que 7 représentations de la Meije.

Cet inventaire qui date d'il y a plus de 120 ans n'a jamais été enrichi depuis, malgré les nombreuses recherches et les nombreux amoureux de la montagne qui se sont penchés sur son iconographie. C'est dire que la découverte d'une image ancienne de la Meije devrait être un événement. Pourtant, il semble que cette nouvelle image ancienne soit passée un peu inaperçue.


Alexis Muston (1801-1888) est un pasteur né dans les vallées vaudoises d'Italie, surtout connu comme historien du protestantisme. Il a été pasteur à Bourdeaux, dans la Drôme de 1836 jusqu'à son décès. Il a tenu un journal qu'il a illustré de dessins et d'aquarelles. Les Presses Universitaires de Grenoble viennent de publier les 25 premières années (1825-1850), avec une introduction et des notes de Patrick Cabanel et des reproductions d'une partie de ses dessins et de ses aquarelles. C'est un document majeur sur l'histoire du protestantisme dans les Alpes françaises et italiennes, mais, et c'est ce qui nous intéresse aujourd'hui, c'est l'occasion de découvrir un artiste avec un bon coup de crayon ou de pinceau, qui n'a pas hésité à représenter les paysages qu'il croisait. Pour ce qui concerne les montagnes, cela nous vaut des vues du Cervin, de la Jungfrau, du Finsteraarhorn et, donc, de la Meije.

De quand date cette vue de la Meije ? L'aquarelle n'est pas datée. Il faut se reporter au texte du journal pour identifier les passages d'Alexis Muston à La Grave. J'en ai trouvé trois (l'absence de table ne facilite pas la recherche).

La première fois, en juin 1835, il part du Qyeyras en direction de Briançon, puis de Grenoble, par le Lautaret  (p. 236) :
La route pour Grenoble n'était encore qu’incomplètement ouverte, sur Le Bourg-d'Oisans. La Grave ne se trouvait abordable que par d'étroits chemins. Je les suivis à pied. Le glacier qui s'étale en face de ce village est vraiment assez beau. Plus bas, une cascade, nommée je crois la cascade des Fross [Fréaux], est aussi à saluer en passant.
La notation sur la Meije est certes sommaire, mais il a su la voir et, peut-être à ce moment-là, l'a-t-il dessinée. Notons que la représentation est assez fidèle, ce qui n'est pas toujours le cas des illustrations contemporaines (voir ci-dessous).

Il repasse à La Grave au retour quelques semaines plus tard. Ce voyage par le col du Lautaret nous vaut cette belle évocation, même si, cette fois, aucune mention n'est faite de La Grave et de ses "glaciers" (pp. 255-256) :
J'étais au Bourg [d'Oisans] à deux heures du matin et sans même entrer à l'hôtel je repartis à pied. La lune brillait dans toute sa splendeur; les grandes montagnes de l'Oisans où se trouve l'oisanite (qui est je crois de l'amphibole en masse) se découpaient sur un ciel pur, en teintes vigoureuses, foncées, et cependant fondues, vaporeuses, aériennes. Aux Risoires [La Rivoire] les premières clartés de l'aurore commencèrent de s'unir sur les hautes cimes à celles de la lune, qui seules brillaient dans le fond de la vallée. La Romanche élevait dans l'air ses fraîches et profondes rumeurs. Le ciel s'éclaircissait; un calme poétique, une sérénité vivifiante, lumineuse semblaient pénétrer la nature. La lune à travers les sapins, qui lui passaient devant par l'effet de la marche, des sommets de glaciers entrevus ça et là, de pâles buées lointaines sur les gazons, enfin les premiers rayons du soleil sur les montagnes, firent de cette matinée un tableau incessamment changeant et merveilleux. — je déjeunai à Villar-d'Arène ; et deux heures après j'arrivais au Lauzet.
L'autre mention d'un passage dans la région est en juillet ou août 1844 (pp. 455-456).

C'est donc soit en 1834, soit en 1844 qu'il a peint cette aquarelle de la Meije, ce qui en fait une des plus anciennes représentations, qui est contemporaine de la lithographie de Victor Cassien qui illustre l'Album du Dauphiné. ou de la gravure de L. Haghe, d'après le dessin de Lord Monson, autre voyageur protestant.

Les 7 représentations connues de la Meije entre 1834 et 1860 :

Léonce Elie de Beaumont, Faits pour servir à l'histoire des montagnes de l'Oisans, 1834, dessin de François-Benjamin Dausse :


Album du Dauphiné, 1837, lithographie d'après un dessin de Victor Cassien :



Lord Monson, Views in the départment of the Isère and the High Alps, 1840



Baron Taylor, Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France. Dauphiné, 1854, dessins de L. Sabatier :



Dr Roussillon, Guide du voyageur dans l'Oisans, 1854 (reproduction assez médiocre de la lithographie de Victor Cassien) :


Poésies en patois du Dauphiné. Grenoblo malhérou, 1860, gravure d'après un dessin de Diodore Rahoult :


jeudi 31 mai 2018

Victor Chaud, Jean-Marc Rochette et Paul-Louis Rousset

Le plaisir de la bibliophilie n'est pas seulement de trouver un bel exemplaire aux armes ayant appartenu à des personnalités marquantes des Hautes-Alpes, comme je le décrivais dans un message précédent. C'est aussi de dénicher une petite plaquette relativement récente, mais introuvable. C'est ainsi que je viens de mettre la main sur un recueil de textes publié en 1952 en hommage au guide de Pelvoux, Victor Chaud, qui venait de se tuer au Râteau le 28 juillet 1952 à l'âge de 41 ans.


Cette plaquette rassemble des textes qui montrent toutes les richesses de sa personnalité. Bien entendu, est évoqué en premier lieu le guide, dans un article de Jean Walden, avec qui il a fait quelques unes de ses plus belles courses. D'autres textes mettent en valeur le soldat de la montagne (Benoit Lyzon), l'éducateur (R.P. M. Borret, S.J.), l'ami des jeunes (Laurent Guibert), le psychologue (Marylé Blanchet). En guise de conclusion, Suzanne Goffin rassemble toutes les facettes du personnage sous le titre : Une force. La plaquette est préfacée par André Georges, le président de la section de Briançon du Club Alpin Français, une des grandes personnalités de la montagne à cette époque. Elle est agrémentée de quelques photographies en noir et blanc, dont certaines en pleine page.

A la lecture de ces textes, il émane un parfum un peu suranné de ce que l'on pensait être un homme complet en ce milieu du XXe siècle. Victor Chaud est ainsi érigé en modèle, pour ses contemporains, pour les jeunes générations et pour le futur.

A l'origine de ce petit opuscule se trouve une autre personnalité de la Vallouise, Élise Freinet, l'épouse de Célestin Freinet, née Lagier-Bruno à Pelvoux quelques années avant Victor Chaud. Comme le dit André Georges, « Nous devons aux soins pieux de Madame Freinet les pages qui suivent : elles les a obtenues des amis de Chaud ». Elle l'a d'ailleurs fait imprimer par Robaudy, à Cannes, l'imprimeur attitré de l'école Freinet et de ses Bibliothèques de Travail. Probablement tirée à un faible nombre d'exemplaires, elle est particulièrement rare. En vingt ans de chine haut-alpine, c'est la première fois que je la vois. Il n'y a qu'un seul exemplaire dans les bibliothèques publiques de France, dans le fonds dauphinois de la Bibliothèque Municipale de Grenoble (source : CCFr).

Les hasards de la vie font qu'au moment même où je découvrais cet ouvrage, je lisais l'excellente B.D. de Jean-Marc Rochette, Ailefroide, Altitude 3954., où, par deux fois, il rend hommage à Victor Chaud : 



C'est pour moi l'occasion de faire l'éloge de cet ouvrage. La puissance du dessin est au service d'un récit initiatique où la découverte de la montagne par un adolescent grenoblois et l'éveil à l'art s'allient pour lui faire dépasser l'horizon un peu étroit et triste de son quotidien. Son but est de gravir la face nord de l'Ailefroide par la voie Devies-Gervasutti. La vie en décidera autrement et, jamais, il ne réalisera ce rêve.

J'ai choisi ces quelques planches pour illustrer mon propos :

 

Couvertures :



Pour revenir à Victor Chaud, j'ai découvert ce beau texte qui résume sa vie. Il est l'œuvre d'un autre guide fameux de La Grave, Paul-Louis Rousset. De façon peut-être plus actuelle que les textes de l'hommage de 1952, on y sent vibrer l'admiration pour cet homme exceptionnel, sans être totalement dupe d'une certaine héroïsation.

Victor CHAUD (1910-1952), issu d'une famille de paysans montagnards de la Vallouise, est né à Pelvoux. Ses parents et grands-parents habitaient le hameau du Sarret. Cultivateurs, durs à la besogne, ils avaient été aussi autrefois tisserands en toile de chanvre. Avec leur carriole ils se rendaient sur les marchés et allaient jusqu'à Briançon pour vendre leurs produits. Parfois, l'hiver, autant par besoin que par attrait des « bons pays », il leur arrivait de s'expatrier jusqu'en Provence comme jardiniers. Victor, lui, après sa scolarité, tout en aidant ses parents aux travaux des champs, se fit embaucher à l'usine électrique des Claux. A vingt-et-un ans, il partit pour son service militaire et y prenant goût, son temps légal accompli, décida de rengager pour faire carrière dans l'armée. Ses qualités d'endurance et de skieur faisaient merveilles. Au « Régiment de la Neige », le 15-9 à Briançon, il devint pilier de la section d'Eclaireurs-Skieurs. Avant toutes les compétitions chacun s'entraînait dur, mais c'était souvent Victor Chaud, sans préparation particulière, qui arrivait le premier. Il fut champion de France militaire, fond et patrouille, en 1939. De nombreux succès ne le poussaient pas pour autant à un quelconque sentiment de supériorité, il était respectueux, modeste et fraternel. Au cours de la guerre de 1939-1940, lors d'une contre-attaque sur la Somme, qui lui vaudra deux citations dont l'une à l'ordre du Corps d'Armée, il eut la moitié d'un mollet arraché. Profondément affecté, mais encore plus courageux et patient, il finit par surmonter l'épreuve. Ce ne sera pas la fin de toutes ses espérances. Après une période de convalescence à l'hôpital des Sables-d'Olonne, alors en zone occupée, il s'évada et gagna la zone libre. Réintégré en 1941 à Briançon, ses supérieurs pensèrent qu'il allait être réformé, mais lui ne voulait pas en entendre parler. Pour bien montrer sa détermination il demanda une faveur... pourrait-il encore participer aux championnats militaires ? Ce lui fut accordé. Ce jour-là, il enleva toutes les coupes, fond, saut et piste. Jusqu'en 1945, l'évolution des hostilités l'obligea à changer plusieurs fois de situation. En 1943, engagé à « Jeunesse et Montagne », il se retrouva à Saint-Etienne-en-Dévoluy comme instructeur au Centre de la Herverie. Conducteur d'hommes, éducateur doué et écouté, il va transmettre à maintes équipes de jeunes son savoir technique, son goût de l'effort, son sens de la patrie. A l'occasion d'un raid en Oisans, avec R. Leininger, ils escaladèrent en mai 1943 une belle tour sur l'arête des Bœufs Rouges. Ils l'appelleront Tour de la Herverie. Lors de ses permissions, les moyens de communication étant à cette époque presque inexistants, il s'endurcissait en marche forcée de Saint-Etienne à Pelvoux par le col du Noyer, le Champsaur et l'Aup Martin. Après la dissolution de « J.M. » il s'engagea en mai 1944 au 11e bataillon de francs-tireurs et partisans et participa aux combats qui menèrent à la libération de Briançon. Entre temps, il suivit le stage de guide qui fut organisé à La Grave en juin 1944. Il en sortit premier. Les participants gardèrent de lui un ineffaçable souvenir. Venu à pied de Pelvoux, il avait traversé seul le col de la Pyramide avec son sac, son piolet et une valise à la main !
La paix revenue, en octobre 1946, en pleine possession de ses moyens, adjudant chef, ancien de l'E.H.M., après avoir obtenu à Val-d'Isère son diplôme de moniteur de ski, il quitta l'armée pour se consacrer au métier de guide civil. Après avoir parcouru de nombreuses classiques, il se spécialisa dans les ascensions difficiles et, en quelques années, devint un guide exceptionnel ! En une semaine il ne craignait pas de faire deux fois de suite le Pilier sud des Ecrins et tout autant de directissimes de la Meije. Les dernières difficultés dépassées, il laissait ses clients rentrer à leur rythme et repartait aussitôt seul à travers cols, brèches ou glaciers. On le rencontrait à toute heure, puissante carrure, torse nu, courant presque sur les sentiers, il allait à un autre bout du massif vers un nouveau rendez-vous.
Maintes histoires couraient à son sujet. Ayant fait trois fois de suite le Pilier sud des Ecrins, chaque matin il doublait un peu plus haut une même cordée d'alpinistes peu confirmés qui le faisait aussi. Bonjour... quelques paroles amicales, on le laissait passer, mais le troisième jour, les rencontrant à nouveau, il leur dit : « Si j'avais su, je vous aurais monté le courrier ! » Une après-midi qu'il descendait de la directissime de la Meije, il apprit au Promontoire la mort de l'un de ses amis dans la face sud des Ecrins. Il marcha toute la nuit par les Etançons, la Bonne Pierre et les glaciers Blanc et Noir pour se retrouver au petit jour en tête de la caravane de secours.
Sa force et son niveau l'incitèrent très vite à se lancer dans les premières. Son ascension avec Emile Cortial, alors aspirant-guide, à l'extrêmement difficile couloir nord des Trois Dents du Pelvoux, en 1950, course que tout le monde appellera plus tard simplement « le Couloir Chaud », l'un des plus raides des Alpes, laissa muets beaucoup de ceux qui le connaissaient en Briançonnais. Ces années d'après la Libération étaient encore celles de la pénurie et des restrictions. Les deux hommes n'avaient emporté que le simple matériel qu'il était alors possible de se procurer : piolet spécial B, crampons à dix pointes et deux ou trois broches. Victor tailla tout le long des marches en « bénitier ». Son second, n'ayant pas de souliers suffisants, avait dû en emprunter à L'Argentière ; ils étaient trop petits, la descente se fit sur des charbons ardents ! Mais partis le matin de chez le guide Jean Giraud, son émule à Ailefroide, ils y furent reçus le soir avec un certain respect ! En 1951, il inaugura une nouvelle voie à l'arête ouest de l'Aiguille des Frères Estienne, puis accomplit avec J. Walden la première ascension du couloir Pelas-Verney. Depuis lors, la brèche terminale porte le nom de Victor Chaud. Quelques jours plus tard, avec le même client, il réussit l'impressionnante face surplombante du Doigt de Dieu. En 1952, le 22 juillet, avec C. Nolin, il vaincra au Pelvoux le Triangle de la Momie.
Tout allait bien, chaque victoire ramenait son lot de satisfactions, faisait grandir sa célébrité et engendrait de nouveaux projets. Sans le vouloir tout à fait, il semblait happé par le tourbillon d'une étrange fatalité où s'enchevêtraient honneur, rivalité, gain, raison, crainte, espoir, bonheur, réussite... auquel il était de plus en plus difficile d'échapper. En famille, pour rassurer les siens, il disait être aussi tranquille dans les grandes parois qu'à la maison. Quelques jours avant sa mort, alors que nous nous quittions au Promontoire, il me dit, songeur, en regardant le Râteau : « A bientôt, à moins que j'ai ma petite croix là-haut ! » Le 26 juillet, il quitta Pelvoux. Tous ses enfants l'accompagnèrent ce jour-là jusqu'à la route pour le voir partir à moto. Il rejoignit Claude Nolin à Chancel. La suite est conservée dans une courte note inscrite sur le registre du refuge : « 27 juillet, départ pour le Râteau face nord à trois heures. » A la mi-journée, probablement déjà très avancés dans l'escalade, ils subirent alors un brusque et violent orage ! Que s'est-il passé..? Quarante-huit heures plus tard personne n'ayant eu de leurs nouvelles, plusieurs caravanes partirent à leur recherche. Ils étaient dans la rimaye au pied de la face. La nouvelle se répandit dans la région comme une traînée de poudre. Lui, le guide invincible, figure un peu mythique de la Vallouise, était tombé. Personne ne pouvait le croire. Son regard, sa voix chaleureuse, son étonnante résistance et sa force ainsi que sa discrétion, sa gentillesse et sa foi, lui valurent un unanime respect dans la mémoire de tous ceux qui le connurent. Une immense foule l'accompagna à sa dernière demeure.
Il reçut, à titre posthume, la médaille d'or de l'Education Physique et des Sports. Sa fin tragique aurait dû dissuader des successeurs... Bien au contraire ! En 1992, à part peut-être la face sud du Doigt de Dieu, ses principaux exploits ont tous été réédités. Son propre fils Francis, guide à son tour, renouvellera en 1980 la première de son couloir au Pelvoux, mais avec clients.
Extrait de Mémoires d'En Haut. Histoire des Guides de Montagne des Alpes françaises, de Paul-Louis Rousset, 1995, pp. 260-264.

Plaque tombale de Victor Chaud au cimetière de Vallouise

mercredi 4 avril 2018

Deux personnalités dauphinoises et un livre

De nombreux bibliophiles sont friands de reliures aux armes, comme cet ouvrage qui vient de rejoindre ma bibliothèque :




Ce sont les armes de Louis François Armand de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu (1696-1788), arrière-petit-neveu du cardinal de Richelieu. Ce fut surtout un homme de guerre qui combattit lors de nombreuses campagnes entre 1733 et 1758, prenant notamment une part décisive à la victoire de Fontenoy (1745). Il fut élevé à la dignité de maréchal de France en 1748. Bien que sachant à peine l'orthographe, il fut élu à l'unanimité à l'Académie française le 25 novembre 1720. Il exerça une très grande influence au sein de l'Académie. Il fut également membre honoraire de l'Académie des Sciences. L’usage et les habitudes de son milieu lui imposèrent une bibliothèque, mais il ne lisait jamais.

Cette belle reliure (quoique fortement restaurée, comme peuvent le voir les yeux exercés) couvre un ouvrage en 2 tomes, reliés en un seul volume : Mémoires du Maréchal de Berwik, Duc et Pair de France, & Généralissime des Armées de Sa Majesté, paru à Amsterdam en 1741.



Mais ce n'est pas une telle provenance qui a attiré mon œil le jour où j'ai vu passer ce livre en vente. Ce sont ces deux petites notes sur un feuillet ajouté en tête de l'ouvrage :



Hautes-Alpes.
C’est à partir de la page 93 du tome II qu'il est question dans les Mémoires du Maréchal de Berwik du département des Hautes-Alpes comme théâtre de la guerre contre le duc de Savoye. Le quartier-général de l'armée commandée par Berwick était à Briançon.
Voir aussi ce qu'il est dit de Catinat dans cet ouvrage.
Donné par M. Aristide Albert à H. Duhamel le 10 8bre 1902. 
La première note est de la main d'Aristide Albert (1821-1903), célèbre érudit briançonnais qui a œuvré toute sa vie pour faire connaître sa "petite patrie". Sans être à proprement parler un bibliophile, il a collectionné les livres et s'est constitué une bibliothèque, qui a servi de noyau à la bibliothèque municipale de Briançon à qui il a fait don d'une partie de ses livres. Elle porte d'ailleurs son nom et son buste orne le petit square qui se trouve devant (cliquez-ici).


Aristide Albert s'est intéressé à cet ouvrage non pas pour les armes, mais tout simplement parce que le maréchal de Berwick s'est illustré dans les Hautes-Alpes pendant la guerre de succession d'Espagne, lors des campagnes des années 1709 à 1712. Il fait partie de ces hommes de guerre qui ont su reconnaître l'intérêt stratégique de Briançon dans le dispositif de défense de la frontière française contre les ambitions de son remuant voisin, le duc de Savoie. Une des casernes de Briançon portait d'ailleurs le nom de Berwick. Quant à A. Albert, toujours à l'affût de la moindre mention de Briançon, il ne pouvait pas passer à côté de cet ouvrage, même si, il faut l'avouer, les quelques allusions à Briançon disséminées dans le tome II entre les pages 93 et 161 ne nous apprennent guère de choses sur la région, ni même sur les campagnes de Berwick dans le Briançonnais.

Quelques mois avant sa mort, Aristide Albert a donné ce livre à une autre personnalité dauphinoise, qui a aussi beaucoup fait pour le Haut-Dauphiné, le célèbre Henry Duhamel. Pour en savoir plus, je lui ai consacré une page dans laquelle j'ai tenté de résumer sa riche vie : cliquez-ici. S'intéressant à l'histoire du Briançonnais, il était naturel qu'il s'intéresse à Berwick. Il a par exemple publié les mémoires de La Blottière sur la frontière du Haut-Dauphiné qui ont justement été écrits durant ces années de guerre. J'imagine que c'est l’intérêt commun d'Aristide Albert et d'Henry Duhamel pour ce sujet qui a conduit le premier à lui faire don de ce livre.


J'espère que l'on comprend mieux maintenant que posséder ce livre, qui a peut-être accompagné les conversations de ces deux personnalités si marquantes pour les Alpes dauphinoises, est important pour moi. C'est un peu le souvenir fugace de cet échange que j'ai entre les mains.

samedi 24 mars 2018

Marchands Migrants du Briançonnais, de Michèle Janin-Thivos

L'histoire des marchands du Briançonnais, et plus particulièrement des libraires du Briançonnais, est bien connue, mais il manquait une étude complète. Il fallait jusqu'à maintenant aller chercher des informations éparses et fragmentaires dans les quelques ouvrages qui avaient abordé le sujet, comme ceux de Laurence Fontaine, mais aucun ne l'avait spécifiquement étudié.


Cette lacune est maintenant comblée par l'ouvrage récent de Michèle Janin-Thivos : Marchands Migrant du Briançonnais, qui porte en sous-titre : Monestier-de-Briançon au XVIIIe siècle. Cette étude porte sur l'ensemble du phénomène des marchands de la vallée de la Guisane (l'ouvrage aborde aussi quelques familles du Bez et de La Salle). Ce sont les deux faces de la migration qui font la matière de cet ouvrage : les migrants et leurs familles dans la vallée de la Guisane et les migrants dans leurs zones d'activité. Sur ce deuxième point, le Portugal est plus particulièrement étudié, car c'est le domaine de recherches historiques de Michèle Janin-Thivos, mais elle traite aussi assez largement l'Espagne et, plus proche, la France : Lyon, la Bourgogne, etc. jusqu'à Brest avec la famille Raby. L'Italie n'est pas oubliée car de nombreux marchands, surtout des libraires, se sont installés à Turin, Gênes, Naples, etc.

Jacques Ratton (1736-1820), un des plus célèbres migrants du Monétier,
qui s'est illustré à Lisbonne. Sa vie est largement évoquée au début de l'ouvrage.

L'intérêt principal à mes yeux de cet ouvrage est l'étude approfondie des liens entre les migrants, leurs réseaux familiaux à travers l'Europe, leurs familles restées au village et leur communauté d'origine. L'influence de ces réseaux familiaux, qui tissent leurs relations à travers l'Europe, est particulièrement mise en valeur avec l'exemple de quelques familles. Des schémas illustrent les liens généalogiques et commerciaux souvent complexes et croisés entre ces différentes familles, dont la zone d'activité pouvait couvrir plusieurs pays d'Europe ou plusieurs villes, avec un centre de gravité qui restait la vallée de la Guisane, tout du moins dans la première partie du XVIIIe siècle avant que les liens avec la patrie d'origine ne commencent à se distendre. Ces quelques schémas et les informations fournies par le livre ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Ce travail s'appuie sur une documentation extrêmement importante sur l'histoire de ces familles et de ces marchands et libraires. Le format nécessairement contraint de cette publication nous permet seulement d'en entrevoir la richesse.


Livre publié par les frères Reycend, originaires du Monétier, libraires à Turin.
Au-delà de cette description fouillée et documentée du phénomène, Michèle Janin-Thivos propose aussi une réflexion plus large sur la société briançonnaise au XVIIIe siècle. En effet, elle décèle dans les comportements des migrants briançonnais une évolution de leurs rapports à la communauté. Les migrants du début du siècle gardent une attache forte avec leur communauté d'origine, mus par un sens aigu des responsabilités qui leur incombent en tant que notables (jusqu'à un certain point, il y a un lien fort entre notabilité et migration marchande). Au cours du siècle, ce sens du bien commun cède le pas devant des comportements plus individualistes, qui tendent à distendre ce lien fort entre la communauté d'origine et les marchands migrants. Cette évolution ne modifie pas la force des liens familiaux, mais plutôt l'enracinement au sein de la communauté. Le résultat est une forme de paupérisation des villages de la Guisane qui voient s'éloigner irrémédiablement les éléments les plus brillants. Il en résulte une période de « décadence » de ces communautés villageoise que l'auteure fait débuter aux premières années du XIXe siècle et se terminer avec l'arrivée du tourisme au milieu du XXe siècle. Cette analyse que je partage m'a semblé en phase avec les conclusions de l'étude menée par Harriet Rosenberg à Abriès dans son fort méconnu et pourtant passionnant ouvrage : Un monde négocié. Trois siècles de transformations dans une communauté alpine du Queyras.

Cet appauvrissement des communautés villageoises, aussi bien financier que culturel et même intellectuel, a fait oublier la belle période de ces villages riches en talents, ouverts sur le monde et fières de leurs capacités à s'administrer au sein des institutions si particulières des Escartons. D'où, probablement, l'image d'une vallée pauvre, voire même arriérée qui s'est installée dans la littérature et même l'historiographie briançonnaise. En revenant sur cette histoire si riche des marchands migrants, c'est aussi l'occasion de remettre en valeur ce passé oublié ou occulté. C'est pour cela que s'il ne fallait retenir qu'une chose de cette étude dense, ce serait cette phrase en début d'ouvrage : « Les habitants du lieu méritent une meilleure restitution de leur histoire. » Le livre s'y attelle brillamment.

Présentation de l'ouvrage en 4e de couverture :
Loin des clichés misérabilistes largement répandus, l'étude des migrants du Monestier-de-Briançon au XVIIIe siècle souligne leur extraordinaire réussite sociale à Lyon, Turin, Madrid ou Lisbonne... Ces marchands ont partout intégré rapidement les élites du commerce grâce à leurs capacités d'adaptation et leur avance culturelle leur a même permis d'acquérir une place considérable en Europe sur le marché du livre. Le présent ouvrage a pour but d'éclairer ce mouvement d'émigration par la minutieuse reconstitution des généalogies, par le dépouillement de nombreuses archives en France et à l'étranger, afin de mettre en évidence les relations entre la vie locale dans la vallée de la Guisane et les « colonies » briançonnaises éloignées. Une attention particulière a été portée aux transformations du quotidien des familles passées de la montagne à la ville et des liens qu'elles maintiennent avec leur « patrie » d'origine.

Plan :

Première partie : Du Briançonnais à la Mer de Paille
Chapitre 1 : Jacques Ratton fils. Un parcours exemplaire au sein de la communauté des marchands de Lisbonne
Portrait d'un opportuniste
Un destin familial entre France et Portugal
Un bourgeois éclairé
Chapitre 2 : Les chemins de la mobilité
Le « Finisterre » de l'Europe
L'attraction de la péninsule ibérique
Le Bizouard, un colporteur vagabond ?
Chapitre 3 : L'épreuve de la mobilité
Identité et familles
Un très fort enracinement en Briançonnais
Les femmes dans la migration
Deuxième partie : Les communautés de la Guisane
Chapitre 4 : Une économie « qui tient beaucoup de l'avarice »
Un « terroir très maigre et subjet aux gelées »
Des « talents pour le commerce... »
Pluriactivités et géographie des échanges
Chapitre 5 : Des communautés « beaucoup républicaines
Administrer le Monestier de Briançon
Les Guibertes dans la communauté du Monêtier
Des Guibertes au Bez
Chapitre 6 : De la frugalité à l'opulence
La transformation du cadre matériel
Loin du « crétin des Alpes »
La réussite des Colomb de Lyon
Troisième partie : Une culture de la mobilité
Chapitre 7 : Alphabétisation et pratiques culturelles
Des notaires pléthoriques
« Aller aux écoles et aux études »
Un milieu culturel riche
Chapitre 8 : Le grand « remuement »
Le poids des absents
Les « colonies » marchandes
Relations privilégiées avec la Bourgogne
Immigration de remplacement
Chapitre 9 : « Absents pour de longs jours »
L'écrit pour maintenir les liens
Absence et famille
Les absents dans la vie locale
Quatrième partie : Les Briançonnais marchands de livres
Chapitre 10 : La conquête du marché du livre
Du mercier au marchand de livres
Du vendeur d'images au vendeur de livres
Libraire, éditeur, imprimeur
Chapitre 11 : Les libraires briançonnais dans la société de leur temps
Capitaux et revenus
Leur visibilité dans la ville
Chapitre 12 : Diffusion des Lumières et idéal démocratique
Circulation des idées et censure
Révolution et répression
Les allers-retours du XIXe siècle
Conclusion
Index des familles Briançonnaises
Bibliographie simplifiée

Pour revenir à ce blog :

Le hasard d'un voyage à Lisbonne avait déjà été l'occasion d'évoquer  Jacques Ratton, dont le destin hors norme introduit l'ouvrage : cliquez-ici.
J'avais poursuivi en évoquant justement les libraires briançonnais de Lisbonne : cliquez-ici. A l'époque, je n'avais que l'ouvrage de Laurence Fontaine comme référence. Aujourd'hui, je peux enrichir cette évocation avec cet ouvrage.
Il y a eu aussi le livre remarquable de Jean-Jacques Bompard  : Libraires du Nouveau Monde. De Briançon à Rio-de-Janeiro, Grenoble, PUG, 2015, que j'ai chroniqué sur ce site : cliquez-ici.

Jean-Baptiste Bompard (1797-1890), d'une famille du Bez, libraire au Brésil
Au-delà de la vallée de la Guisane, qui a donné un nombre important de libraires, remarquables tant par l'ampleur de leurs activités que par l'étendue géographique de leurs périmètres d'activité (Italie, Espagne Portugal, jusqu'au Brésil !), j'ai déjà eu l'occasion de parler de quelques libraires de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles qui étaient originaires des montagnes des Hautes-Alpes. Je renvoie à ces quelques billets sur mon blog ou à ces pages sur mon site :
  • La famille Gauthier, du Noyer en Champsaur, à l'origine de la dynastie des Gauthier-Villars. J'ai prononcé une conférence sur l'histoire de cette famille de libraires : cliquez-ici.
  • Dominique Villars, futur botaniste, qui a eu une expérience de colporteur-libraire : cliquez-ici.
  • Louis Fantin, un libraire briançonnais, à Paris : cliquez-ici et cliquez-là.
  • Le libraire Carilian-Gœury : cliquez-ici et cliquez-là.
  • Le libraire Victor Lagier :  cliquez-ici.
Quant à la société des Hautes-Alpes au XVIIIe siècle, j'ai déjà eu l'occasion de m'élever en faux contre ces visions erronées qur l'on en donne aujourd'hui, comme dans ce billet : cliquez-ici ou, de façon plus anecdotique, dans celui-là : cliquez-là.

Un exemplaire bien relié de l'édition de 1920 des Recordações de Jacome Ratton.

dimanche 18 mars 2018

Une nia dou païs, de l'abbé Pascal, 1879

Après avoir évoqué son dernier ouvrage, les Fatourguetos, puis sa traduction de l'Iliade d'Homère, ce dernier message sur l’œuvre de l'abbé Pascal se conclut sur le premier ouvrage qu'il a publié, qui a marqué son entrée dans le monde du Félibrige haut-alpin et, surtout, dans le Félibrige mistralien.



Une nia dou païs
Gap, Typographie J.-C. Richaud, 1879, in-8°, 68 pp.

L'ouvrage anonyme a paru le 5 juillet 1879. En français, c'est « Une nichée du pays. ». Ce recueil contient 36 pièces en vers en patois gapençais, ainsi qu'un pièce liminaire et une pièce de fin, le tout précédé d'un court texte en français sur le patois de Gap. Il s'agit du premier ouvrage imprimé en langue des Hautes-Alpes. Certains des poèmes avaient paru dans l' Annonciateur dès 1877 et un texte Notre patois avait paru dans le même journal le 9 novembre 1878, annonçant la parution de cet ouvrage.

Dans son article, Les origines de la Société d’Études des Hautes-Alpes, (BSEHA, 1951), Paul Pons rappelle que ce livre a été un des éléments déclencheurs de la création de la Société d’Études des Hautes-Alpes. Cet ouvrage obtint un accueil très favorable et l'abbé Pascal reçut les félicitations de Mistral, qui lui conseillait d'entrer en relation avec les Félibres de Forcalquier. 

L'abbé Pascal envoie son travail à Frédéric Mistral le 8 juillet 1879 :
Puisque votre Mirèio ne dédaigna pas Vincèn lou panieraire qu'avié li gauto proun moureto, puisqu'elle se mit à rire de si bon cœur en trouvant lou nis au bout de l'amourié peut être aurait-elle jeté un regard sur ma petite brochure une nia dou païs.
Je vous l'offre donc, ô Mistral (bien qu'elle se couvre les yeux de honte) parce que c'est notre premier essai de poésie patoise et j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous en faire part.
J'espère, illustre & bien aimé Félibre que vous serez assez bon pour l'accepter en attendant que nous puissions vous offrir quelque chose de meilleur.

Votre tout dévoué serviteur & admirateur L'abbé F. Pascal vicaire à Gap
Frédéric Mistral lui répond dès le 14 juillet :
Monsieur l'abbé

J'ai été charmé par la lecture de la Nia dou pais, c'est vigoureux et gai comme le sang gaulois, comme le Bacubert de vos Alpes; vous connaissez bien votre langue, vous en savez le génie et les tournures propres, vous avez l'allégresse et l'entrain du vrai poète. Je suis heureux de vous le dire franchement : vous serez le félibre de votre pays, dépouillez votre style de ces mots gras, qui ne sont pas particuliers à votre dialecte et qui déparent un morceau littéraire, élaguez les gallicismes, et quand le mot vous manque, pêchez dans le provençal plutôt que dans le français : adaptez à votre idiome le système orthographique usité aujourd'hui dans tout le midi et vos œuvres seront lues, goûtées, applaudies, non seulement en Gapençais mais dans toute la Provence.
[...]
Il faudra aussi vous mettre en rapport avec les écoles félibresques les plus voisines de vos montagnes, car l'isolement décourage ainsi il y a l'école de Forcalquier, qui a pour président le chanoine Savy et pour devise plus aut que lis Aup.

L'accueil est chaleureux, mais non dénué de paternels conseils. Ce sera toujours la tonalité de leurs échanges.

A partir de là, germa l'idée de la création d'une société félibréenne à Gap, puis d'une société littéraire et scientifique. Lors de quelques réunions tenues au premier semestre 1881, les participants, sous l'égide de l'abbé Pascal, mirent au point les statuts de l'Escolo de la Mountagnou, puis de la Société d’Études des Hautes-Alpes. Rapidement, la première disparut, pour ne laisser la place qu'à la Société d’Études, qui accueillit en son sein les félibres locaux. 


La suite logique de ce message est de présenter Lou librou de la mountagno qui marque véritablement la création du mouvement félibrige dans les Hautes-Alpes, lancé par la publication de l'abbé Pascal, Une nia dou païs.



Lou librou de la mountagno. I, Gap, J.-C. Richaud, Emprimur-Librari, Mai 1882, in-8°, 39-[2] pp.

Cet ouvrage est entièrement écrit en provençal. Il contient le Reglament de l'Escolo de la Mountagno, establio a Gap, promulgué lors d'un réunion à  Gap le 28 mars 1881, suivi de la liste des membres. Il contient aussi une Crounico, de F. d'Allesandrès, rappelant l'histoire et les débuts de l'Escolo, en particulier l'importance de l'ouvrage anonyme de l'abbé Pascal, Une nia dou païs. Le reste de l'ouvrage contient des pièces en vers signés J. B. Gaut, Ed. Hugues, A. de Gagnaud (pseudonyme de L. de Berluc-Pérussis), Eugèni Plauchud, F. Pascal, F. d'Alessandres.

La part de l'abbé Pascal a été prépondérante dans la publication de cet ouvrage. De ce fait, de nombreuses bibliographies l'attribuent à l'abbé Pascal.

Dans : Jeux floraux de Provence. Fêtes latines internationales de Forcalquier et de Gap. Mai 1882, il est précisé que cet ouvrage a été publié le 15 mai 1882 et distribué « par une des ces attentions délicates auxquelles M. Richaud nous a depuis accoutumées » lors du banquet de la journée du 16 mai 1882, à Gap.