jeudi 19 février 2015

Réponse à Michel Houellebecq

Les lecteurs du blog de la Bibliothèque dauphinoise risquent de s'interroger sur mon besoin soudain d'entrer dans les débats qui traversent la société française, par le biais d'une réponse à Michel Houellebecq. Certes, je ne cache pas que j'apprécie beaucoup cet auteur depuis le début, c'est-à-dire depuis l'Extension du domaine de la lutte. C'est d'ailleurs un des rares romanciers français actuels que je lis et le seul, ou presque, dont je lis tous les ouvrages. Mais c'est un point en apparence anecdotique, mais où l'honneur du Dauphiné est en jeu, qui m'amène à m'adresser à lui.

En effet, dans son dernier opus : Soumission, une courte séquence, celle de la mort de son père, se passe dans le massif des Écrins. Dans le chalet de son père, « situé sur les contreforts de la vallée de Freissinières » (p. 191), il découvre le paysage qu'il voit depuis la grande baie vitrée. La compagne de son père défunt lui présente : « En face, on voit le pic de la Meije. Et, plus vers le Nord, vous avez la barre des Écrins. » (p. 193)

Pour un auteur qui a écrit La carte et le territoire, il aurait au moins été nécessaire qu'il se munisse d'une carte avant d'écrire cela. A défaut de le faire, je vais moi-même lui présenter une carte pour rétablir la vérité. Comme on est tout de même sur la blog de la Bibliothèque dauphinoise, autant choisir une historique. Pour cela, j'utilise celle d'Henry Duhamel, qui sert de carte générale dans le Guide du Haut-Dauphiné, de W.A.B. Coolidge, H. Duhamel, F. Perrin, paru en 1887, premier guide sur le Haut-Dauphiné, à l'usage des randonneurs et des alpinistes.


J'ai reporté sur cette carte la vallée de Freissinières, la Meije et les Ecrins. Il apparaît clairement que ce qui est dit est impossible. Pour finir de s'en convaincre, il faut savoir que la barre des Écrins n'est visible d'aucun point habité, bien que point culminant du massif à 4103 m.


On pourra m'objecter qu'il s'agit de la liberté du romancier qui, tel Tolkien dans sa carte du pays de Mordor et de la Comté, invente un pays imaginaire. Objection acceptée... sauf que le massif des Écrins est vraiment quelque chose de trop important pour que l'on prenne tant de liberté avec lui. Il fallait que cela soit dit. C'est fait. Ma fierté de Haut-Dauphinois est ainsi préservée.

Par la magie du numérique (du digital, comme l'on dit aujourd'hui), voici la Meije et la barre des Ecrins réunies d'un seul point de vue :

Deux gravures extraites de : Les Alpes du Dauphiné, de E. Debriges (1885)

lundi 9 février 2015

Histoire géographique, naturelle, ecclésiastique et civile du diocèse d'Embrun, Antoine Albert, 1783

Parmi les départements français, les Hautes-Alpes est probablement l’un de ceux dont l’historiographie ancienne est la plus pauvre. Partie du Dauphiné, dont le territoire est presque entièrement inclus dans deux diocèses, ceux d’Embrun et de Gap, on ne compte que quelques ouvrages parus avant la Révolution. Le premier et le plus ancien sont les Essais d’Antoine Froment, qui ne concerne que Briançon et sa région. On peut aussi citer, toujours à Briançon, le mémoire historique de Jean Brunet inclus dans un travail sur l’Emphytéose de la Dîme. On comprend dans ces conditions tout l’intérêt que présente le travail du curé Albert : Histoire du Diocèse d’Embrun. Paru en 1783, c’est la première monographie sur toute la partie nord et est du département (Briançonnais, Queyras, Embrunais) incluse dans le dit diocèse.

Avant d’aller plus loin, quelques éléments de réflexion sur cette pauvreté historiographique. A la différence de nombreuses régions françaises, cette portion des Alpes a toujours bénéficié d’un niveau très élevé d’alphabétisation. Cela n’a probablement aucun effet sur l’activité éditoriale, car ce haut niveau état surtout tiré par un usage très pratique de la lecture et de l’écriture par les populations locales (rappelons que de nombreux hauts-alpins étaient colporteurs durant l’hiver). Cette pauvreté éditoriale est tout simplement due à la pauvreté du département. Relativement peu peuplé, sans bourgeoisie active, ni noblesse de premier plan, sans villes formant centres d’attraction régional, sans université, ni vie intellectuelle, il n’est pas étonnant qu’aucun auteur majeur ne se soit manifesté, ni n’est pu faire paraître son travail. Le seul foyer intellectuel est le collège de Jésuites d’Embrun. C’est d’ailleurs à Embrun que s’installe le premier imprimeur permanent du département : François Pierre Moyse, actif de 1776 à 1797, avec son fils (cliquez-ici).

C’est dans ce contexte qu’Antoine Albert, curé de Seyne dans les Alpes-de-Haute-Provence, s’attelle à la tâche d’écrire une histoire du diocèse. Originaire du Briançonnais, de Chantemerle, paroisse dépendant de Saint-Chaffrey,  il travaille à partir des années 1760 au premier ouvrage historique sur le diocèse d'Embrun, qui couvrait, dans les Hautes-Alpes, l'Embrunais, jusqu'à Chorges, le Briançonnais, le Queyras et dans les Alpes de Haute-Provence, l'Ubaye et le pays de Seyne. Avec ce travail, on dispose donc du premier ouvrage historique paru sur les Hautes-Alpes, sorti des presses du premier imprimeur dans le département. Il est paru anonymement en 2 volumes :
M.***. Bachelier en droit canonique & civil de la faculté de Paris, & Docteur en Théologie [Antoine Albert]
Histoire géographique, naturelle, ecclésiastique et civile du diocèse d'Embrun. Tome premier.
Histoire ecclésiastique du diocèse d'Embrun pour servir de continuation à l'Histoire générale du Diocèse. Tome second.
S.l.n.n. [Embrun, Pierre-François Moyse], 1783, in-12, [6]-XIV-562 pp.
S.l.n.n. [Embrun, Pierre-François Moyse], 1783 [1786], in-12, VI-501 pp.
Pour une description complète, cliquez-ici.


Des quatre parties qui composent l’ouvrage, celle qui a le plus de valeur pour nous est la deuxième : Des villes, des paroisses & communautés du diocèse d'Embrun, dont les renseignements sont de première main, soit suite aux observations directes de l'auteur, qui était originaire du Briançonnais, comme on l’a dit, soit grâce aux curés qu'il avait sollicités lors d’une enquête lancée en 1763. Par la fiabilité des informations, cela en fait une source encore largement consultée. La première partie du premier volume est : Du diocèse d'Embrun en général, en 6 chapitres. On y trouve des éléments intéressants sur la description d’un pays montagneux, vu par un homme du XVIIIe siècle, sur le mélèze et le chamois, sur le langage, sur les façons de s’habiller, sur les usages locaux. Le chapitre De l'établissement de la Religion chrétienne dans le diocèse d'Embrun, de ses progrès & des combats qu'elle a eu à soutenir contre les infidèles & les hérétiques, est intéressant par les longs développements sur l'histoire des hérésies et de tout ce qui a été fait pour les combattre : les Pétrobrusiens, les Vaudois et, surtout, les Protestants. On imagine bien que le curé Albert est le tenant d'une stricte orthodoxie et ne peut qu'être satisfait des persécutions qu'ont subies ces différentes hérésies.


De façon plus anecdotique, on apprend : « Un des mets le plus ordinaire pour les gens de la campagne, et même pour ceux des villes qui n'ont pas de facultés pour s'en procurer d'autres, ce sont les pommes de terre, à qui dans le pays on donne le nom de truffes [...]. Ces pommes de terre sont devenues communes depuis une cinquantaine d'années dans la plupart des endroits du diocèse d'Embrun. », ce qui nous confirme que l’attribution de l’introduction de la pomme de terre à Parmentier est abusive.

Les deux autres parties du deuxième volume sont :
Des archevêques d'Embrun, qui contient une notice pour les 88 archevêques d'Embrun depuis Saint-Marcellin, au IVe siècle,  jusqu'à Monseigneur de Leyssin, l'archevêque en place lors de la rédaction de l'ouvrage. Au passage, on note un soupçon de sympathie janséniste chez le curé Albert.
Du clergé séculier & régulier du diocèse d'Embrun.

C’est un ouvrage rare. Tous ceux qui ont écrit sur la bibliographie haut-alpine n’ont pas manqué de relever en même temps l’intérêt de l’ouvrage et sa rareté. Relativement bien présent dans les collections publiques (BNF, BMG, de nombreuses bibliothèques du sud-est), il est beaucoup plus rare sur le marché, surtout en bon état et en reliure d’époque. Pour ma part, en 20 ans de chine dauphinoise, c’est la première fois que je le voyais. On peut trouver parfois le premier volume seul, d’autant que, malgré la date portée sur le titre du second volume, celui-ci a paru au moins 3 ans plus tard, en 1786. Selon les érudits, le tirage serait de 500 ou 600 exemplaires, sans qu’ils nous disent d’où ils tirent cette information.

Il est tellement rare que dans les années 1950, l'Association des Hauts-Alpins de Toulon et du Var décide d'en donner une nouvelle édition, sous forme ronéotypée :
S.l.n.n.n.d. (Toulon, Association des Hauts-Alpins de Toulon et du Var, 1959), in-4°, 2 volumes, [16]-316 pp. et [6]-265-[1] pp.



L’ouvrage a été entièrement transcrit par M. Rappelin, président de l'Association et reproduits par copies stencils. Tiré à 350 exemplaires numérotés non mis dans le commerce, cette réédition est presque aussi rare que la première. Il n'en existe aucun exemplaire à la BNF et au CCFr.


Plus récemment, en 2006, les Éditions Transhumances ont donné une réédition partielle, contenant les notices des communes des Hautes-Alpes, extraites de la deuxième partie du premier volume : Des villes, des paroisses & communautés du diocèse d'Embrun. C'est la partie la plus intéressante de l'ouvrage.


Au passage, j’ai travaillé à une notice biographique du curé Antoine Albert (cliquez-ici), où j’ai soumis à la critique raisonnée les informations des 3 érudits qui ont écrit sur lui (Alfred Rochas, Aristide Albert et le chanoine Sylvestre), le dernier cumulant dans sa notice les erreurs des deux premières. Certes, cela ne change pas la face du monde, mais il est toujours nécessaire de revenir aux sources pour démontrer que l'on ne sait pas quelles ont été les activités du curé Albert avant sa nomination à la cure de Seyne en 1756, qu'en aucun cas il a été curé de Château-Ville-Vieille (Château-Queyras) ni l'auteur des notes sur l'invasion de 1692 dans le Livre vert de cette commune et enfin qu’il n’est pas mort le 15 août 1804, mais le 14 août.

Signature d'Antoine Albert au bas d'un acte dans les registres paroissiaux de Seyne

Chantemerle
Chantemerle

mardi 27 janvier 2015

Exposition Dominique Villars à Grenoble




L’année 2014 marquait le bicentenaire de la disparition de Dominique Villars (1745-1814). Cette nouvelle exposition évoque le parcours singulier de cet homme, botaniste humaniste, né au cœur du Champsaur.
Fort de sa passion pour la nature et les plantes, il mène diverses excursions dans les massifs du Dauphiné et dresse un catalogue : L’ Histoire des plantes de Dauphiné, une flore de référence. Ce travail lui confère le rang de savant au sein d’ un réseau naturaliste qui se tisse progressivement en Europe au XVIII e siècle. Montagnard et médecin, il pressent les atouts de la montagne, la qualité de l 'air et ses bénéfices sur la santé. Éclairé, il s ’attache à promouvoir la réforme de l’ enseignement de la médecine à Grenoble. Professeur, directeur du Jardin botanique de Grenoble, il traverse la seconde partie du XVIIIe siècle, témoin et victime des changements politiques, des avancées scientifiques et des réformes. En 1803, avec la suppression de l’ Hôpital militaire, il perd son poste de médecin. N ’obtenant pas de place à l’ Hôpital civil, il est contraint de quitter Grenoble en 1805, pour Strasbourg. Sa mort interrompt sa carrière : il est alors âgé de 68 ans.

J'ai contribué à cette exposition en prêtant quelques ouvrages :

 Flora Delphinalis, 1785

Prospectus de l'histoire des plantes de Dauphiné, 1779

Bibliothèque du Dauphiné, de Guy Allard, revue par Chalvet. 
Exemplaire de Dominique Villars

Notice autobiographique de Dominique Villars, 
dans son exemplaire de la Bibliothèque du Dauphiné

Renseignements pratiques

Musée grenoblois des Sciences médicales, Grenoble

Horaires d’ouverture :
L’exposition est ouverte le mardi de 14h à 17h, le mercredi de 12h à 17h et le jeudi de 14h à 18h.

Pour plus d'informations : cliquez-ici.

lundi 19 janvier 2015

Guide bleu illustré des Alpes françaises, Stéphane Juge

Il y a plusieurs façons de faire un guide touristique. Quand on pense que son pays, voire sa petite patrie, n’est pas assez mis en valeur, le mieux est d’en faire un. C’est probablement ce qu’a dû penser Stéphane Juge, un journaliste  parisien. Parisien, il l’était dans les années 1890, mais ses lointaines origines se trouvaient dans les Hautes-Alpes et, encore plus précisément, dans le Haut-Oisans, à Villard d’Arène où, nous dit-il : « L'auteur de ce guide s'honore de descendre d'une vieille famille d'instituteurs de Villard-d'Arène, dont plusieurs représentants aujourd'hui exercent encore le professorat dans les départements des Hautes-Alpes, de la Loire et du Rhône. »
Stéphane Juge, caricaturé par son ami Eugène Tézier.

Il en est résulté le Guide bleu illustré des Alpes françaises (1894), où le Dauphiné est particulièrement bien représenté, et plus précisément la Grave et le massif de la Meije, à cause de l'origine familiale de l'auteur et du parti pris d'une approche plus personnelle, voire subjective, de la description touristique. Stéphane Juge l’annonce lui-même « Ce livre est donc un témoignage d'admiration affectueuse ». Ce guide est plus particulièrement destiné aux alpinistes et randonneurs (le terme n'était pas alors utilisé), plutôt qu'aux touristes intéressés par l'histoire et les monuments. Il contient en particulier un long récit d'une ascension de la Meije par l’auteur.
Un décompte du nombre de pages montre que le Dauphiné est proportionnellement mieux servi. Si on entre dans le détail, Chamonix a droit à 19 pages quand La Grave et sa région est décrite sur 36 pages. Je vous laisse découvrir sur la page que je lui ai consacrée : cliquez-ici. Ces quelques images de la 2e édition de 1896 nous permettent de nous faire une idée de l’ouvrage.



Trois planches :


 
Stéphane Juge dirigeait alors une agence de presse, le Service central de la Presse, qui a édité l’ouvrage. Cela explique qu’il ait fait appel à de nombreux représentants de la presse parisienne, comme Georges Montorgueil, Henry Fouquier, etc. pour des textes introductifs. De même, que ce soient ses « exploits » d’alpiniste (ascension de la Meije en août 1893 qui a fait l’objet d’un compte-rendu dans La Croix, Le Figaro, etc.), ses excursions hivernales (quatre articles dans Le Temps en mars 1895) ou ce guide (compte-rendu flatteur dans Gil Blas), tous ont fait l’objet d’une belle couverture médiatique, pour utiliser un terme moderne, dans la presse de l’époque.

Il a aussi voulu soigner sa notoriété personnelle, et la publicité de son guide, dans le milieu de l’alpinisme dauphinois. Pour cela, Stéphane Juge n'a pas ménagé ses efforts pour se faire admettre. Il adhère à la Société des Touristes du Dauphiné en mars 1893. Les bulletins de 1893, 1894 et 1895 annoncent ses ascensions. Malgré cela, l'accueil critique du guide est mitigé. Ni l'Annuaire du Club Alpin français, ni l'Annuaire de la Société des Touristes du Dauphiné n'ont annoncé la parution du guide. Il est seulement référencé, sans commentaire, dans le Bulletin de la Société d'Études des Hautes-Alpes, année 1894. Pis, dans l'Annuaire de 1896 de la Société, il reçoit le coup de grâce, de façon assez indirecte. Dans une Bibliographie topographique de la région, au détour du commentaire sur le Guide du touriste en Savoie, de A. Weissen (p. 316), un avis, sans appel, est donné : « Publication peu sérieuse, très supérieure toutefois au Guide-Bleu de S. Juge. »

Une façon peu orthodoxe de faire de l'alpinisme.

C’est probablement pour cela que l’on entend plus parler de lui dans les Alpes dauphinoises après cette date. Dans ce milieu, comme dans d’autres, il faut savoir se faire admettre, faire ses preuves. Alors, peut-être que l’on reconnaîtra vos mérites. Mais cela ne se fait pas en 3 ans, surtout si l’on est parisien ! Après tout cela, il préfère d’ailleurs se consacrer à l’élevage des pur-sang. Après avoir quitté Paris, où il était journaliste à l’Écho de Paris, on le retrouve à Villechétive dans l’Yonne, avant la Première Guerre Mondiale, à Meuvaines dans le Calvados, puis, pour finir, il est propriétaire d'un haras dans la Sarthe, à la Potardière, sur la commune de Crosmières, dans les années 1930. Tout cela nous éloigne des Hautes-Alpes. L’âge et la fortune aidant, il est loin le temps où Stéphane Juge chantait la simplicité du pays de ses ancêtres.

Le haras de la Potardière

Il n'existait aucune notice biographique de Stéphane Juge. J'ai constitué une notice à partir de :
- recherches dans l'état civil de Saint-Étienne, Anse (Rhône) et Paris.
- recensements Villechétive (Yonne) et Crosmières (Sarthe).
- informations trouvées grâce à Gallica, Google Books et Archive.org, recoupées et synthétisées.
Vous pouvez la consulter : Stéphane Juge.

jeudi 1 janvier 2015

Un manuscrit d'histoire locale

C'est un petit document que je trouve émouvant que je souhaite partager avec vous aujourd'hui. En 1902, Maximin Rey, instituteur à Puy-Saint-Pierre, une commune qui domine Briançon, prend sa plus belle plume pour coucher sur le papier tous les éléments qu'il a rassemblés sur son village de résidence. De tout cela résulte un cahier manuscrit de 51 feuillets (feuilles quadrillées de cahier d'écolier) sous une couverture, portant le titre :
Département des Hautes-Alpes
Arrondissement de Briançon
Monographie de la Commune de Puy St Pierre
par
Rey Maximin, Instituteur
10 juillet 1902
Prière de retourner ce travail à son auteur 
après l'avoir examiné et pris les notes voulues.


La page de titre ne se distingue que par la dernière phrase que Maximin Rey a ajoutée, en forme de sentence qui résume tout son programme : « Pour aimer un pays, il faut le connaître ».


C'est ce programme qu'il applique dans son travail. Dans sa conclusion, qu'il dénomme : « Emploi de la monographie », il précise son objectif :
En un mot faire connaître et aimer son pays, combattre l'émigration, trouver des ressources nouvelles, profiter de l'expérience des anciens pour se diriger dans la vie, tel doit être à mon humble avis l'usage de la monographie communale. Pa là on verra que du labeur de chacun dépend la prospérité et la grandeur de notre pays et de la Patrie.
Il ne s'agit pas du tout d'une vision passéiste et immobile de sa petite patrie, mais plutôt d'une envie de continuer à la faire vivre en ces temps de transformations profondes de la société agricole et pastorale de montagne. Quelques lignes auparavant, Maximin Rey se situe clairement dans la vision progressiste qui était celle des instituteurs du temps.
En morale, nous combattrons les préjugés, les superstitions, les abus, les usages ridicules, pour diriger l'éducation vers le progrès, c'est-à-dire vers la justice et l'humanité.
L'ouvrage contient plusieurs parties : Description géographique, La vie au village, Histoire locale, Archives, L'école. La plus intéressante est La vie au village par les descriptions des usages et coutumes : habitations, mariages, enterrements, costumes, religion, etc. Il a illustré cette partie de dessin à la facture un peu naïve, mais très expressive comme :

Les Pénitents, une institution importante de solidarité villageoise
au moment d'accompagner les décès.

Le détail de la coiffure traditionnelle des Briançonnaises.

L'outil traditionnel utilisé pour "casser" le pain dur,  lorsque on ne le faisait cuire qu'une ou deux fois par an.

Maximin Rey n'a pas hésité à utiliser des photographies collées dans le cahier pour illustrer son travail.

Vue de Briançon au premier plan, avec les casernes, et Puy-Saint-Pierre au 2e plan.

Enfin, je reproduis ci-dessous un exemple de page. On constatera la qualité de l'écriture et sa lisibilité.
Je ne résiste pas au plaisir de transcrire le savoureux début du texte sur le "Caractère". Certes, ce travail est à usage privé, mais, comme l'indiquait le titre, il pouvait être prêté. Cela n'a pas empêché Maximin Rey d'émettre un jugement sans bienveillance, ni compromis, sur ses contemporains. Certes, il n'était pas originaire de ce village, mails il était né seulement quelques kilomètres plus loin. Peut-être faut-il voir dans ce passage la volonté réformatrice de l'instituteur qui souhaitait mettre chacun devant son propre portrait.
A Puy St Pierre, les gens sont dissimulés  et très intéressés. Ils sont extrêmement formalistes et ont peu de confiance les uns aux autres. Les hommes sont rusées, plaideurs et peu sincères, ils ont une haute opinion d'eux-mêmes. Souvent on leur entend dire qu'il faut trois Français pour tromper un Grenoblois et trois Grenoblois pour tromper un Briançonnais.
Quelqu'un a ajouté, d'une écriture différente : « Ce dicton est plus malin qu'exact »

Pour finir, qui était Maximin Rey. Fils de cultivateurs de Saint-Chaffrey, il est né le 8 mai 1858. Instituteur au Lauzet, sur la commune de Mônetier-les-Bains, il s'y marie en 1882 avec Eugénie Vial. Nommé instituteur à Puy-Saint-Pierre en 1894, il y restera jusqu'à sa retraite, le 1er novembre 1910, après 32 ans 5 mois 23 jours de service. Il a eu deux enfants, Fridoline, qui épouse un instituteur de Puy-Saint-Pierre, et Félix, douanier, qui a disparu à Douaumont en mai 1916.

Ce texte a été publié en 2013 par les Éditions Transhumances.


Tous les dessins de l'auteur, ainsi que la grande carte dépliante sont reproduits.

Pour ceux qui ont eu la persévérance d'arriver jusqu'à la fin du texte :
Je vous souhaite une bonne et heureuse année 2015, toujours pleine de découvertes et de plaisirs bibliophiliques, pour les uns, montagnards, pour les autres.

lundi 22 décembre 2014

Le Dauphiné, Camille Lebrun, 1848


La très parisienne auteur (auteure ?) de Une Amitié de Femme, roman de mœurs, Paris, 1843, de l'Histoire d'un mobilier, scènes de mœurs, Paris, 1844 ou encore des Entretiens sur les sacrements de baptême et l'eucharistie, 1847, a décidé en 1846 de s'intéresser au Dauphiné. Pourquoi ? On ne sait pas, car rien ne semblait la relier à cette province. Elle fait donc paraître deux articles en juillet et août 1846, dans le Musée des familles. Lectures du soir, dans une série "Voyage en France". Quelques mois plus tard, elle en donne une version largement plus développée :
Le Dauphiné. Histoire. – Descriptions pittoresques. – Antiquités. – Scènes de mœurs. – Personnages célèbres. – Curiosités naturelles. – Châteaux et Ruines. – Anecdotes. – Monuments et Édifices publics. – Coutumes locales.
Paris, Amyot, 1848, in-8°, [4]-388 pp.


Récit d'une excursion dans le Dauphiné, depuis Lyon. L'itinéraire suivi débute par Vienne, passe par Rives, le lac de Paladru, Saint-Marcellin, le Royannais, Lans (Villard-de-Lans), Sassenage, Grenoble, Uriage, la Grande Chartreuse, Vizille, Bourg d'Oisans, La Grave, Briançon, le Queyras et finit par Embrun, Gap, Tallard et la Drôme et Valence. Il s'agit surtout d'un voyage pittoresque, mélange de notations sur les paysages, les monuments, les mœurs locales, avec une attention particulière pour les modes de vie des différentes classes sociales. Le tout est complété de notations historiques, avec, pour certaines personnalités ou périodes, des développements plus longs, comme l'histoire du Dauphiné, Lesdiguières, le baron des Adrets, Bayard, Philis de la Charce, le prince Djeam (aussi connu sous le nom de Zizime), les hommes politiques illustres comme Barnave, Mounier, Casimir-Périer, etc. Pour une raison qu'elle ne donne pas, elle consacre pas moins de 2 chapitres (sur 20) au seul Lesdiguières.

Le récit est donné à la première personne, comme s'il s'agissait d'un journal de voyage, avec de nombreuses anecdotes pour donner un caractère vivant et animé au récit : l'orage en allant à Lans, la semaine de pluie à Briançon, le colonel qui les amène au lac de Paladru sans les prévenir, etc. Pour renforcer le côté vivant et pris sur le vif, elle choisit souvent la forme dialoguée.

Camille Lebrun a-t-elle réellement parcouru le Dauphiné ? Certaines notations – je pense aux glaciers du Casset – laissent penser qu'elle a réellement vu le pays. En revanche, le récit en a probablement été arrangé. En une seule rencontre avec une femme et ses enfants en Oisans, elle fait connaissance avec  les « Coutumes bizarres des habitans de cette contrée agreste » : la vie quotidienne dans l'étable, la bouse séchée comme combustible, le pain cuit une fois par an que l'on casse à la hache, le mort sous le toit, les colporteurs et, plus précisément, les instituteurs ambulants, etc. (pp. 300-305). Au passage, comme cela arrive plusieurs fois, elle s'étonne qu'une petite fille parle le français, et pas seulement le patois (p. 300). 

Et la montagne dans le livre ? Elle passe à La Grave sans même s'arrêter et voir la Meije et ses glaciers. Ce n'est qu'au Casset qu'elle évoque pour la seule fois les glaciers :

A une demi-lieue du Monestier, est un petit hameau nommé Casset où nous allâmes nous promener a pied le lendemain. Vis-à-vis ce hameau, se dresse un glacier dont la rampe excessivement raide nous découragea d’en tenter l’ascension. Le glacier du Casset, haut, dit-on, de 1,600 pieds, est un des contre-forts du Pelvoux qui, lui-même, se rattache au Lautaret ; ce dernier glacier est plus élevé du double que celui du Casset.
Nous déjeunâmes dans une guinguette d’où nous avions en vue l’imposant tableau de cette agglomération de montagnes qui, comme tout ce qui est superbe ou terrible, attire et fascine pour ainsi dire le regard de l’homme. La glace amoncelée depuis un temps immémorial et parvenue à un état de solidification qui lui donne une dureté bien supérieure à celle de beaucoup d’espèces de pierre, n’a pas la transparence qui résulte de la congélation éphémère et fréquemment renouvelée des cascades ni des fontaines; sa blancheur mate lui donnerait plutôt de loin l’apparence de marbre poli. Les glaciers des Hautes-Alpes se trouvent presque tous sur la lisière du département de l’Isère. Parfois il s’en détache des blocs volumineux qui roulent de monts en monts, jusque dans les vallées inférieures. Néanmoins, ces incommensurables lits de glace , au milieu desquels se dessinent d’énormes masses simulant des tours, des obélisques, des buffets d’orgue, des forteresses en ruines, augmentent toujours au lieu de diminuer. (pp. 307-311)
Les notations sur les glaciers des Alpes dauphinoises sont suffisamment rares pour que ce passage mérite d'être souligné. Il prend d'autant plus d'intérêt que l'on est à la fin du petite âge glaciaire, moment de la plus grande extension des glaciers dans la région.

Chose curieuse, j'ai parlé récemment du glacier du Casset dans le message consacré à : Sur la minéralogie et la géologie du département des Hautes-Alpes, Émile Gueymard, 1830. Visiblement, dans la première moitié du XIXe siècle, le glacier du Casset avait une telle ampleur qu'il attirait l'attention de tous les voyageurs. En effet, William Brockedon en avait aussi parlé dans Illustrations of the Passes of the Alps, dont la première édition a paru entre 1827 et 1829, récit d'un voyage de l'été 1824.

Aujourd'hui, le glacier est bien en retrait :


Qui est Camille Lebrun ? Après avoir acheté le livre, je suis parti à la découverte de cet auteur. Si son œuvre est bien répertoriée (voir par exemple : http://data.bnf.fr/12203857/camille_lebrun/), sa vie était mal connue. Certes, on savait que Camille Lebrun est le pseudonyme de Pauline Guyot. En revanche, même sa date de naissance n'était pas connue. Je ne voulais pas en rester là. Après quelques recherches, j'ai pu trouver ses dates de naissance et de décès. Dans son acte de décès, il est d'ailleurs préciser qu'elle est femme de lettres, dite "Camille Lebrun". L'identification ne faisait plus de doute. J'en ai profité pour créer une page Wikipédia pour faire partager mes trouvailles. La galaxie "Bibliothèque Dauphinoise" s'enrichit ainsi de pages Wikipédia : Camille Lebrun (vous verrez dans l'historique que le créateur de la page est Bibliotheque-dauphinoise) et de généalogies dans Geneanet : cliquez-ici.

Un dernier mot sur la rareté du livre. Dans le catalogue Perrin, il est dit :  « Ouvrage devenu rare ». Cela peut paraitre étonnant pour ce type de livre. Pourtant, on n'en trouve que 6 exemplaires au CCFr et un seul exemplaire en vente sur les sites Internet de livres anciens.

Lien vers la page consacrée à cet ouvrage sur Bibliothèque-Dauphinoise : cliquez-ici.

samedi 13 décembre 2014

Une carte postale... et quelques livres

Un des plaisirs de tenir un blog comme celui-ci est que cela suscite des échanges spontanés avec d’autres passionnés, soit de la chose livresque, soit de la chose dauphinoise et montagnarde. C’est ainsi que récemment, un lecteur m’a offert une carte postale, intéressante à double titre.

Au premier titre, et c’est celui qui est le plus habituel, c’est ce qu’elle représente :


Il s’agit d’une photo de la face sud de cette fameuse montagne dont je vous ai déjà souvent entretenu : La Meije. A ce titre-là, elle va venir enrichir ma collection d’images que j’accumule peu à peu (je vous renvoie au message que j’ai fait récemment sur La Meije, comme fil rouge d’une bibliothèque).

Une carte postale c’est, certes, une photo, mais cela peut aussi être une correspondance. Et c’est à ce deuxième titre que cette carte postale est intéressante. Je vous laisse découvrir le texte :


et un « zoom » sur la signature :



Pour tous les connaisseurs de la chose meijesque, le patronyme « Gaspard » est immédiatement évocateur. C’est en effet le nom du guide, Pierre Gaspard, qui, avec son client Emmanuel Boileau de Castelnau et son fils Pierre, a fait la première ascension de la Meije le 16 août 1877.

Le signataire de la carte n’est pas le père Gaspard, mais l’un de ses fils, Devouassoud Gaspard. Celui-ci, né le 2 décembre 1880 à Saint-Christophe-en-Oisans, a suivi les traces de son père comme guide de montagne,  à l’instar de ses autres frères Pierre, Maximin, Joseph, Alexandre et Casimir :


Mais, me direz-vous, quel est donc le saint éponyme qui lui a donné son prénom ? Existerait-il un Saint-Devouassoud en Dauphiné ? De fait, non. Le père Gaspard a tout simplement voulu donner comme deuxième prénom à son fils le patronyme d’un guide chamoniard pour lequel il avait une particulière admiration : Henri Devouassoud. Remarquons qu’au moment d’enregistrer cette naissance dans  l’état civil de la commune, l’employé n’a pas sourcillé lorsqu’il a fallu donner ce prénom, certes précédé du très classique Joseph. C’est pourtant ce prénom original qui sera son prénom d’usage.

Devouassoud Gaspard sera un grand guide. Il fera la première ascension de la face nord de la Meije, par le couloir Gravelotte en 1898. Comme on le voit dans le texte de la carte postale, ses étés seront toujours occupés par des courses avec ses clients, clients avec lesquels il prend soin de garder le contact.

Comme certain de ses frères, il avait passé quelques temps en Angleterre pour apprendre la langue, conscient qu’une part importante de sa clientèle était britannique, comme les pionniers de l’alpinisme. On sait par exemple qu’en 1908, il habitait chez le capitaine Loriner, au 161, Bambury Road : "Mais, semble-t-il, à partir de cette année-là [1901], ayant besoin de travailler et se rendant compte de toute la place qu'occupait dans le monde alpin la clientèle anglaise, Devouassoud résolut d'aller lui-même en Grande-Bretagne. Tout en gagnant sa vie il y apprendrait la langue. De 1902 et jusque vers 1910, par l'intermédiaire de touristes qu'il avait rencontrés en Oisans, il alla chaque année se placer l'hiver dans la région d'Oxford. Homme de peine, sorte d'ordonnance chez un officier de l'armée anglaise qui se déplaçait jusqu'aux Indes, il jouissait de l'entière confiance de ses patrons. Il entretint d'excellents rapports avec tous les membres de la famille puisque la maîtresse de maison et l'une de ses amies furent pendant la durée du conflit 1914-1918 ses propres marraines de guerre." (Mémoires d'en-haut, p. 227)

Sur mon site, j’ai déjà eu l’occasion d’en parler. En effet, il fait partie des guides qui ont accompagné Paul Helbronner dans ses campagnes géodésiques, en particulier dans l’ascension de la Meije en 1906 dont il a donné le compte-rendu : Au travail sur le Grand Pic de la Meije.

De façon plus anecdotique, ses chaussures de montagne sont exposées au Musée de l’Alpinisme de Saint-Christophe-en-Oisans :

Il est décédé le 10 avril 1962 à La Tronche, près de Grenoble.

Hasard des échanges avec mes lecteurs, j’ai reçu quasi-simultanément une photo d’un tableau de Charles-Henri Contencin représentant La Bérarde, le petit hameau de Saint-Christophe-en-Oisans qui servait de base de départ pour toutes ces courses de montagne.


Chaque fois que je vois un des tableaux de ce peintre, je suis admiratif devant la qualité du rendu de la lumière.

Le lecteur qui m’a envoyé cette carte postale fait vivre un blog de photos de ses excursions autour de Grenoble. Je vous le laisse découvrir : zacdanslesbois.canalblog.com. Pour ceux qui, comme moi, vivent à Paris, cela fait envie de pouvoir ainsi s’échapper le week-end dans les montagnes.

Pour mieux connaître le monde des guides de l'Oisans, en particulier de la vallée du Vénéon, ces quatre ouvrages sont indispensables :

Plus spécialement consacré à Pierre Gaspard, il donne quelques éléments sur sa famille :

Gaspard de la Meije, Roger Canac

Plus fouillé, avec une mise en perspective par rapport à un contexte de transformation d'une société agricole en une société du loisir, c'est aussi le plus complet sur l'histoire de la famille Gaspard, ainsi sur celles des autres familles de guides de la vallée :

Saint-Christophe-en-Oisans, les derniers guides paysans, René Glénat

Un ouvrage plus général, car, au delà des parcours individuels, il aborde la découverte du massif et l'organisation des sociétés de guides :

Une mémoire alpine dauphinoise. Alpinistes et guides. 1875-1925, Philippe Bourdeau

Enfin, une histoire générale des guides des Alpes françaises, mais où la part consacrée aux Alpes dauphinoises est particulièrement importante, par l'origine même de son auteur. La couverture reproduit une photo de Pierre Gaspard :

Mémoires d'En-haut. Histoire des Guides de Montagne des Alpes françaises.
Paul-Louis Rousset, Jacques de Leymarie


Belle image des frères Gaspard à La Grave en 1901 :