Parmi les plus grandes raretés de la bibliographie des Hautes-Alpes, c'est incontestablement cet ouvrage qui a l'histoire la plus romanesque :
M. le Chevalier de Lamanon :
Mémoire litho-géologique sur la vallée de Champsaur et la montagne de Drouveire dans le Haut Dauphiné, Paris, Rue et hôtel Serpente [Cuchet], 1784, in-8°, 99 pp. [les 2 dernières pp. sont chiffrées par erreur 75 et 76].
En effet, son édition a été volontairement limitée à 12 exemplaires par l'auteur lui-même. Mais, par la suite, certains exemplaires auraient disparu dans un naufrage au large de l'Australie (nous verrons pourquoi). Un exploration dans les fonds publics permet d'en trouver 4 : BNF (réserve des livres rares), BMG (Fonds dauphinois) et Archives départementales des Hautes-Alpes, qui possèdent 2 exemplaire, dont l'un dans le fonds Guillemin. En revanche, sur les 8 autres exemplaires imprimés, je ne sais pas combien ont survécu et combien sont encore en mains privés. Vous comprendrez bien que trouver un de ces exemplaires, s'il en existe, est le rêve du bibliophile dauphinois.
Mais, au-delà de la curiosité bibliophilique, l'ouvrage est intéressant à plusieurs égards. Le premier, que je ne développerais pas ici aujourd'hui, concerne la controverse scientifique de l'auteur avec quelques-uns de ses contemporains, en particulier Faujas de Saint-Fond et Dominique Villars. Le second intérêt de cet ouvrage est qu'il contient le récit d'une ascension dans les Hautes-Alpes, à une époque qui correspond aux prémices de l'alpinisme tel qu'il se développera au XIXe siècle. Dans l'histoire de l'alpinisme dans les Hautes-Alpes, les récits d'ascension avant les années 1850, et à plus forte raison au XVIIIe siècle, sont suffisamment rares pour ne pas être relevés. Ce récit nous permet d'évoquer le rôle des habitants dans la connaissance et la pratique de la montagne. Comme on le savait déjà, ces habitants avaient une connaissance des sommets, qui sera souvent reléguée au 2e plan dans les récits des savants, comme dans ce texte, puis dans les récits d'ascensions des alpinistes du XIXe. Mais ce texte nous montre que cet usage de la montagne était habituel, bien qu'anonyme. Cette pratique locale de la montagne n'a jamais fait l'objet du moindre doute dans l'esprit des quelques érudits de la région qui ont écrit sur l'alpinisme au XIXe siècle, comme par exemple Paul Guillemin, pour le massif des Écrins.

L'objet de cette exploration du Champsaur par le Chavalier de Lamanon est d'identifier un volcan éteint qui se serait trouvé près du Vieux Chaillol. En réalité, il n'y avait pas de volcan, mais ça, c'est l'objet de la controverse. Passant par le col Bayard, le chevalier de Lamanon trouve « une petite lave poreuse sous la forme d'un caillou roulé », qui lui donne l'idée de partir à la recherche de l'origine de ces laves. Il part en exploration :
Je suivis le Drac pendant quelque temps, et n'y aperçus que des laves détachées, ce qui me détermina à passer la nuit au petit village de Saint-Laurent[-du-Cros], dans le dessein de parcourir le bassin du Drac, jusqu'à ce que j'eusse trouvé le volcan éteint, matrice de toutes ces laves, qui sont très variées
Pour mener à bien cette exploration, il se fait accompagner par un guide. Après avoir parcouru la plaine du Drac, il conclut :
Je fus donc entièrement confirmé dans l'idée que les laves venaient du Drac, et sans plus m'arrêter à examiner les petites rivières et torrents collatéraux, je me rendis à l'endroit de la plaine, où les deux rivières qui portent chacune le nom de Drac se réunissent.
Au passage, il raconte une petite anecdote sur la curiosité des habitants du coin sur le drôle de comportement du naturaliste :
Nous rencontrâmes souvent des paysans ; ils étaient étonnés de me voir chercher des cailloux avec attention. Ils interrogeaient mon guide, qui leur répondait : « Ce Monsieur va à la chasse des pierres, et les suit à la piste depuis deux jours. »
Le chevalier de Lamanon identifie la montagne de Drouveire comme étant le volcan éteint qui est la source de toutes ces laves que l'on trouve dans la vallée du Drac. Cette montagne n'existe plus sous ce nom. Cependant, grâce aux indications de son récit et à la carte jointe à l'ouvrage, on peut la situer près du Puy des Pourroys, au-dessus des hameaux des Fermonds et des Gondoins (Champoléon), accessible depuis le vallon du Tourond. L'ancien cratère serait le vallon de la Muande. Cette photographie donne une image claire du lieu.
Mais revenons au récit de cette ascension :
Après avoir visité pendant quelques
jours la partie basse du volcan de Drouveire, je voulus en mesurer et
reconnaître la position relativement à la pointe de
Chaillot-le-Vieil ; entreprise pénible, vu l'âpreté du lieu,
l'inconstance du temps, l'avancement de la saison, et la difficulté
d'avoir des guides.
Je renvoyai celui que j'avais pris à
Saint-Laurent du Crau [Cros], parce qu'il ne connaissait pas ces
montagnes ; je renvoyai celui qui m'avait conduit au Chapeau,
parce que je ne me croyais pas en sûreté avec lui. Après bien des
recherches inutiles pour trouver un Guide qui me convînt, M. l'Abbé
Chevalier, chapelain du hameau, me donna Raymond Barberousse : c'est
un homme sensé, honnête et intelligent. J'entre dans ces détails,
parce qu'ils ne seront pas inutiles aux naturalises qui voudront
visiter ces hautes montagnes.
Nous partîmes du Châtelard le 22
Septembre à la pointe du jour, le temps étant un peu à la pluie.
Le baromètre sur la porte de l'église marquait vingt-quatre pouces
une ligne ; nous étions donc à la base même du Volcan, à environ
six cents quatre-vingt-une toises [1327 m.] sur le niveau de la mer.
J'entrai dans le vallon du Touron pour
monter sur le volcan par l'endroit où les laves sont le plus à
découvert ; j'y trouvai une avalanche tombée au mois d'avril
dernier, partagée en deux par la rivière, et qui, vu sa grosseur,
n'avait pas eu le temps de fondre en entier. [...]
En suivant la côte du vallon, on
marche presque toujours sur des laves compactes, et on arrive à un
très petit hameau où les habitants du Châtelard viennent faire le
fromage pendant l'été. Il n'y reste l'hiver que quelques personnes
pour garder les bestiaux, qui y consomment les fourrages ramassés en
automne. Le baromètre, placé à la croix du hameau, était à
vingt- deux pouces onze lignes, qui indiquent environ huit cents
quatre-vingt-seize toises [1746 m.] d'élévation sur la mer. [...]
On marche ensuite pendant plus
d'une heure et demie sur un beau gazon qui recouvre les matières
volcaniques, et on voit de temps en temps des blocs énormes de laves
compactes, contenant des globules de spath calcaire ; ces blocs se
sont détachés des sommités du volcan qui sont à droite, en
montant.
[Ils poursuivent ensuite leur exploration de
la montagne, jusqu'à la Muande, où Lamanon situe le cratère du volcan]
Je ne voulus pas quitter cette chaîne
de montagnes sans aller par le plus haut sommet de Chaillot-le-Vieil,
qui domine le volcan éteint de Drouveire. Je le proposai à mon
guide, qui n'y consentit qu'après bien des sollicitations. Il y
avait huit heures que nous étions en marche par des chemins
pénibles, et quelquefois dangereux. Trois bergers que nous
rencontrâmes se joignirent à nous, et nous conduisirent par une
route plus courte, mais périlleuse. Dans une heure et demie nous
arrivâmes au sommet de Chaillot-le-Vieil, en marchant presque
toujours sur la neige ou sur des roches en débris. Le thermomètre y
était à trois degrés au-dessus de la glace, et le baromètre s'y
soutint à dix-neuf pouces deux lignes. Nous étions donc à environ
seize cents soixante-douze toises sur le niveau de la mer [3259 m.] ;
c'est la plus grande élévation où l'on soit parvenu
jusqu'aujourd'hui en Europe. Je n'y ai éprouvé aucun malaise,
aucune difficulté de respirer, non plus que les guides que j'avais
avec moi. [...]
Je m'attendais à jouir d'une belle
vue, étant à une si grande élévation : mais peu de temps après
notre arrivée, nous fûmes enveloppés par un brouillard des plus
épais, et accompagné de neige ; nous le vîmes venir poussé par le
vent, et s'élevant à mesure. Nous n'avons guère plus su par où
descendre, nous trouvant perchés sur un pic au milieu des airs, et
comme noyés dans un océan de brouillard. Après avoir consulté
l'aiguille aimantée, je me mis en route. Deux de mes guides, et
précisément ceux qui portaient les provisions, prirent un chemin
dangereux, et qui me paraissait devoir les conduire du côté de
Molines[en-Champsaur]. Je ne voulus pas les suivre, et nous les
perdîmes bientôt de vue. J'entends par chemin une direction, car il
n'y a pas seulement la face d'un sentier. Je me conduits quelque
temps en me réglant sur la disposition des couches que j'avais
observées en montant : mais cette ressource ne dura guère, car les
couches disparurent sous la neige et les décombres ; mes guides ne
savaient par où aller. Nous marchions, et après quelques pas, nous
rencontrions des précipices. Par bonheur, mon chien qui ne m'avait
pas quitté nous remit dans la vraie voie, et nous arrivâmes à nuit
tombante au hameau du Châtelard, après treize heures d'une marche
forcée, n'ayant presque point pris d'aliment, et ayant essuyé la
pluie ; mais dédommagés de nos fatigues, du moins pour ce qui me
concerne, par tout ce que nous avions observé.
Ce qu'on lit, c'est qu'il existait des guides qui connaissaient les montagnes et les sommets, malgré leurs doutes sur le chemin de descente. On comprend que ceux qui connaissaient les lieux étaient des bergers, qui, visiblement, avaient une pratique familière du chemin à suivre pour aller au sommet du Vieux-Chaillol et pour en redescendre vers Molines-en-Champsaur. On constate aussi qu'ils n'hésitaient pas à prendre des chemins dangereux, même si on ne mesure pas ce que le chevalier de Lamanon considérait comme dangereux. Remarquons que pour celui-ci, le fait qu'il y ait des habitants qui sont familiers de la montagne n'est pas un motif de surprise. C'était pour lui chose naturelle. Il ne cherchait pas non plus à occulter l'existence de ces bergers familiers de la montagne, pas plus qu'il ne cherchait à se montrer supérieur à eux. Ses buts étaient différents, ce qui explique sa relative indifférence à cette connaissance. Sa pratique de la montagne était celle d'un savant, qui ne pouvait se confondre avec la pratique plus utilitaire des bergers.
On voit aussi apparaître une nouvelle façon de pratique la montagne. Toute proportion gardée, celle-ci devient aussi un lieu d'exploit, lorsqu'il affirme (sur quelle base ?) : « c'est la plus grande élévation où l'on soit parvenu
jusqu'aujourd'hui en Europe ». Il a ainsi un pied dans une pratique traditionnelle de la montagne et un pied dans une nouvelle conception de l'usage de la montagne.
C'est l'intérêt de ce texte, comme de celui de Villars sur son ascension jusqu'au col de Says, de montrer qu'il y a une continuité entre ces deux pratiques de la montagne, plutôt qu'une rupture et une opposition, qui auraient conduit à occulter totalement la familiarité millénaire des habitants de nos vallées avec les sommets qui les entouraient.
Pour revenir à l'histoire de cette publication, un feuillet contenant un Post Scriptum a été ajouté à quelques exemplaires de l'ouvrage. Le chevalier de Lamanon explique :
Depuis l'impression de ce Mémoire, j'ai cherché et trouvé des caractères très distinctifs entre le basalte et le trapp ; d'où il résulte que la pierre de Drouveire est un trapp, comme le pense M. Faujas de Saint-Fond. J'allais faire connaître ces caractères dans un Mémoire très détaillé sur les caractères distinctifs des volcans éteints, qui est presque achevé ; mais, je suis obligé de tout abandonner pour me préparer au voyage du tour du monde ordonné par le Roi pour le progrès des sciences.
Ne pensant pas que les discussions ci-dessus soient assez dignes du public, n'étant pas suivies du Mémoire sur les volcans éteints, je prends le parti de le supprimer, et je n'en fait tirer que douze exemplaires.
Il donne ensuite la liste exacte des destinataires des 12 exemplaires. Il s'en réserve seulement deux à son usage personnel.
Cette expédition ordonnée par le roi est celle de La Pérouse qui, partant de Brest en mars 1785, ne lui laissa pas le temps d'approfondir son étude. Malheureusement, le chevalier de Lamanon périt dans une échauffourée avec des indigènes de l'île de Maouna, dans l'archipel des Samoa en décembre 1787. Plus tard, l'expédition fit naufrage devant l'île de Vanikoro au printemps 1788. Il est dit que le reste de l'édition périt dans ce naufrage. Il faudrait savoir combien d'exemplaires le Chevalier de Lamanon emporta avec lui lors de cette expédition. Seulement deux ? Dans cas, il en resterait encore quelques-uns parmi les dix autres. Emporta-t-il la presque totalité, comme le croit F. Drujon (Destructarum Editionum Centuria) ? Alors, les 4 que l'on connaît seraient les seuls rescapés.
Pour ceux qui veulent aller plus loin, il y a 2 exemplaires numérisés. L'un sur Gallica, dont j'ai extrait la page de titre et la carte présentées ci-dessus, et l'autre sur le site des Archives départementales des Hautes-Alpes. Celui de Gallica est aussi richement relié :