lundi 17 février 2014

Haute Montagne, Pierre Dalloz

Parmi les ouvrages qui ont illustré le deuxième âge d'or de l'alpinisme, qui se situe entre les deux guerres, Haute Montagne, de Pierre Dalloz, a une place à part. 




C'est d'abord un magnifique ouvrage de photographies, qui reproduit 88 reproductions, dans un "album [qui] est la somme des principaux exploits de l'alpinisme français d'après guerre. Bon nombre de photographies qui y sont incluses sont des documents uniques, rapportés d'escalades fort périlleuses qui n'ont été faites qu'une ou deux fois." Les photographes sont bien entendu Pierre Dalloz, mais aussi Marcel Ichac, Jean Escarra, Henry de Ségogne, Robert Tézenas de Montcel, Bobi Arsandaux, Jean Vernet, Joseph Vallot, Etienne Brühl, Daniel Chalonge, Jacques Lagarde, Tom de Lépiney, etc. Pour ceux qui connaissent les principaux acteurs de l'alpinisme de l'entre-deux-guerres, ils y reconnaîtront le gotha de l'alpinisme français.



Le deuxième intérêt de l'ouvrage est le très beau texte introductif de Pierre Dalloz : Zenith.

Pierre Dalloz (1900-1992), architecte, a été un des plus grands alpinistes de l'entre-deux-guerres (cliquez-ici). Il est aussi un des animateurs du maquis du Vercors pendant la guerre.

Enfin, l'intérêt de cet exemplaire est qu'il s'agit d'un des exemplaires du tirage de tête avec un envoi de Pierre Dalloz à Jacques Lagarde.

Certes, Jacques Lagarde est l'auteur de cette très belle vue de la face sud des Ecrins :

Face Sud-Est des Ecrins (pl. 73)

Mais surtout, Jacques Lagarde (1900-1968) est un des plus grands alpinistes de cette époque (cliquez-ici). Il a été compagnon de cordée de Pierre Dalloz pour réussir quelques grandes courses dans les Alpes françaises. On peut signaler le couloir nord-ouest du Pic Sans Nom dans le Massif des Ecrins, avec Pierre Dalloz, Henry de Ségogne, Georges et Jean Vernet, le 11 juillet 1925 ou l'arête des Grands Montets à l'Aiguille Verte avec Pierre Dalloz et Henry de Ségogne, les 9 et 10 août 1925.

Devant ce compagnonnage montagnard, dans les conditions les plus extêmes, on ne pourra que mieux apprécier la retenue de l'envoi :



Pour finir, une sélection de quelques photographies du massif de la Meije, avec ce grain et ce velouté propres aux ouvrages photographiques de cette époque.

De la Meije centrale, 3973 m., 13 février 1927, midi (pl. 77)


Grand Pic de la Meije (pl. 76)

Le Doigt de la Meije (pl. 31)

Meije centrale (pl. 26)

dimanche 26 janvier 2014

Lorsqu'un fou littéraire s'intéresse aux Hautes-Alpes... et autres fous littéraires.

En 1844, paraît Idiomologie des animaux, ou Recherches historiques, anatomiques, physiologiques, philologiques, et glossologiques sur le langage des bêtes, livre qui contient un fort riche et intéressant « glossaire ouistiti ». L'auteur est un médecin polygraphe Claude-Charles Pierquin de Gembloux (Bruxelles 1798 - Paris 1863) : « Sa bibliographie forme à elle seule un magnifique poème où se mêlent, s'affrontent et se complètent l'histoire, l'archéologie, la numismatique, la philologie, la pédagogie, la médecine, l'hygiène, la poésie. » Membre d'une cinquantaine de sociétés savantes françaises et étrangères, il publie plus de 160 ouvrages sur les sujets les plus divers.


Cet homme qui a vécu quelques années à Grenoble (il s'y est marié en 1832) ne pouvait pas ne pas appliquer sa fièvre d'écriture à des sujets dauphinois. C'est à ce titre qu'il publie à Grenoble en 1837 un petit opuscule Lettre à M. Gautier, conseiller de préfecture des Hautes-Alpes, sur les antiquités de Gap. En ces années-là, Théodore Gautier rassemble les éléments d'un histoire de la ville de Gap qu'il publiera en 1844. Ainsi, il se rapproche des érudits et des spécialistes, ou ceux qu'il pense être spécialistes. Il est mis en relation avec Pierquin de Gembloux. Comme résultat, celui-ci lui livre une étude sur Gap où, de conjectures en hypothèses, il  arrive à l'exposé de 9 propositions sur l'histoire antique de Gap et son étymologie toutes plus fantaisistes les unes que les autres, le tout avec une apparence de grand logique et d'érudition (pour en savoir plus, cliquez-ici)


Pour donner un exemple, il arrive à la conclusion que Gap a eu deux noms, l'un mystérieux et sacré, Tricorium, l'autre profane, Kapodunum. Quand on sait que le nom antique de Gap est Vappincum, ce qui était déjà bien connu à l'époque, on voit qu'il lui a fallu parcourir du chemin pour arriver à ces noms recréés. Autre exemple, il arrive à reconstituer les armoiries antiques de la ville, son emplacement, son antiquité, etc., le tout à partir du nom d'un lieu-dit moderne, Capadoce, et de quelques découvertes archéologiques.

Le plus étonnant est que Théodore Gautier a repris ces conclusions dans son livre, preuve des lacunes dans sa culture historique. Un de ses contemporains, le bibliophile et bibliographe Colomb de Batines a tout de suite vu que tout cela n'avait aucune valeur historique. Dans son Annuaire bibliographique du Dauphiné pour 1837, il affirme "cet opuscule, selon nous tout conjectural, et dont les conclusions sont, tout au moins, fort hasardées".

La fièvre polygraphe de Pierquin de Gembloux s'est exercée sur de nombreux autres thèmes dauphinois, dont il donne la liste dans la plaquette :
1re Étude.—Lettres à M. Matter sur les Antiquités de Grenoble.
2e. — Lettre à M. de Coston sur un Monument de Théologie arithmétique existant à Valbonnais.
3e. — De la Mythologie du département de l'Isère.
4e. — Des différents noms portés par la rivière Isère dans l'antiquité.
5e. — Inductions philologiques sur Quintus Curtius Rufus.
6e. — Lettre à M. Gautier sur les Antiquités de Gap.
7e. — Géographie du Delta celtique.
8e. — Sur l'état de l'Art dramatique chez les Allobroges.
9e. — Histoire littéraire du Delta celtique.
10e.— Lettres sur quelques erreurs commises dans l'explication de certains monuments paléographiques du Delta celtique.
11e.— Des traces laissées par le phénicien, le punique, le grec et l'arabe dans les dialectes néo-latins du Dauphiné.

Même si rien ne l'indique, il s'agit probablement plus de projets que d'ouvrages réellement parus. Seuls quelques uns d'entre eux semblent avoir été publiés. Au CCFr, on trouve :
Lettres à M. Matter, membre de l'institut, sur les antiquités de Grenoble, Grenoble, Baratier frères et fils, 1836
Lettre sur un monument de théologie arithmétique, Grenoble, Baratier frères et fils, 1837.
Lettre à M. Cournot, recteur de l'académie de Grenoble, sur les différents noms donnés à la rivière Isère, Bourges, impr. de G. Ménacé (sic), s. d.

Ensuite, comme on l'a vu, il s'est penché sur d'autres sujets. Sur Pierquin de Gembloux, voir la notice Wikipedia.

L'idée de ce billet m'est venu suite à échange récent avec Olivier Justafré, qui a fait paraître en 2011, Graines de folie. Supplément aux Fous littéraires, aux éditions Anagrammes.



Il m'a ainsi fait découvrir quelques fous dauphinois comme Bobila ou Gaspard Godard, etc.

Dans cet ouvrage, se trouve référencé mon fou littéraire haut-alpin préféré : Jacques François Joseph Rochas, le juge auteur du Nouveau pas sur les sentiers de la nature.... en 1808 (voir le message que je lui ai consacré : Un fou littéraire haut-alpin).


Cela m'a amené à réfléchir à d'autres fous littéraires haut-alpins. J'ai évidemment pensé à Louis Manent, alias Théodore Mital avec son opuscule politique : Faut-il fusiller 300 000 ouvriers en France? L'abolition des castes sociales. La méthode de travail. Les Eglises laïcisées. La libre pensée. La défense dans la République, paru à Guillestre vers 1906 (voir le message que je lui ai consacré : Un message de circonstance !)


Plus original que fou à proprement parler, le sous-préfet Barthélemy Chaix a fait paraître un pavé en 1845, à 85 ans : 
Préoccupations statistiques, géographiques, pittoresques et synoptiques du département des Hautes-Alpes.
Reconnaissance, topographie des diverses localités :
Mappe départementale. – Climatologie. – Minéralogie industrielle. – Orographie et géologie. – Géographie végétale. – Faune et anthropologie.
Ethnographie. – Condition rétrospective, l'historique du pays. – Economie départementale, etc. – Agronomie, agriculture. – Viabilité, communications. – Instituts de secours publics. – Contributions, charges publiques.
Grenoble, Typographie F. Allier, 1845, in-8°, 979-[5] pp., une planche gravée hors texte in fine.
C'est un ouvrage inclassable sur les Hautes-Alpes et, plus particulièrement, sur le Briançonnais. L'auteur aborde de façon désordonnée et foisonnante de nombreux aspects de la vie dans les Hautes-Alpes. Il est intéressant sur la diffusion du Fouriérisme parmi les élites du département. En effet, tout au long du livre, Chaix se fait l'apôtre de Fouriérisme comme solution aux problèmes des Alpes. Il voit en particulier la création de la communauté agricole comme une réponse aux problèmes les plus variés de l'agriculture, en particulier le déboisement.


Ce qui le rend original, c'est son style inimitable, aux comparaisons surprenantes. A titre d'illustration cette description du massif des Ecrins :
« En hiver, un œil d'aéronaute placé dans la verticale du zénith des Alpes dauphinoises, du Pelvoux, de la Vallouise par exemple, verrait un relief de belle porcelaine, avec des ombres purpurines, comme une étendue de feuilles roses blanches, avec reflets carminés.
Pendant l'été, ce même œil verrait d'une grande altitude une représentation de la lune dans le champ d'un télescope, à une moindre élévation un horizon de mer houleuse et à une certaine proximité un tas d'artichauds.»

A ma connaissance, c'est la seule fois où le massif des Ecrins a été comparé à un tas d'artichauts.

J'ai parcouru l'ensemble de ma bibliographie des Hautes-Alpes à la recherche d'autres fous littéraires. La moisson est pauvre. Le plus souvent, il s'agit plus d'originaux que de fous à proprement parler. D'ailleurs, plus généralement, c'est à mettre en rapport avec le peu de production littéraire dans le département. Peut-être que la montagne est plus propice aux préoccupations pratiques qu'aux œuvres d'imagination (il en faut presque en trop pour être un bon fou littéraire). On peut tout de même citer :
Ernest Chabrand (1850-1921), ingénieur des Arts et Métiers. Lorsqu'il s'aventure dans les recherches historiques, il arrive à des conclusions pour le moins surprenantes : Origine étymologique et Signification du Nom de Gap, Grenoble, Xavier Drevet, Editeur, s.d. (1904) et Le Bacchu-ber. Son origine – Signification de son nom, Grenoble, Xavier Drevet, Editeur, s.d. (1920). Remarquons au passage que les recherches étymologiques sont souvent un champ ouvert à l'imagination la plus débridée.

Le poète et boulanger briançonnais Jean-Pierre Cot (1810-1880) se fait le défenseur de l'emplacement de la gare de Briançon au Champ de Mars dans une petite plaquette : Au conseil municipal de la ville de Briançon. Rapport sur le chemin de fer de Briançon et sur la nécessité de faire établir la gare militaire aux portes de la ville, Grenoble, Imprimerie de F. Allier père et fils, 1876. Il conclut : "le pays s'endort sur les bords d'un abîme", "ne demeurez pas sourds à cette voix qui vibre dans mon cœur de poëte, dans mon âme attristée et qui vient en ce jour vibrer à vos oreilles". Jean-Pierre Cot demanda et obtint une audience du Président de la République, Jules Grévy, pour défendre l'emplacement de la gare de Briançon au Champ de Mars. Jules Grévy l'écouta mais lui dit qu'il n'y pouvait rien (déjà !)


Il est aussi l'auteur de : Les cloches du christianisme, poème historique et sentimental, Briançon, Chez l'auteur, 1859, in-12 °, 72 pp., publié à l'occasion d'une bénédiction de cloches à Briançon.
Michel B. Courtier : Le vrai visage de Montgenèvre. Les messages de l'histoire, 1981, une étude sur le rôle de Montgenèvre comme lieu de passage et établissement humain depuis la préhistoire, tendant à transformer, à coups de phrase en capitales et caractères gras, ce modeste bourg, certes sur un col historique, en un lieu unique de l'histoire.

Je n'ai jamais vu cet ouvrage : Recueil de chansons, par Jeanselme, boulanger à Embrun, Embrun, impr. de Jugy, (1874), mais il y a du potentiel.

De Grenoble à la Bérarde. Notice., par J. Massip, Chemisier à Grenoble, Rue Jean-Jacques Rousseau, Grenoble, Imprimerie Vallier Edouard, 1899 est un récit naïf, circonstancié et vivant d'une excursion (en tram, puis à pieds) de Grenoble à la Bérarde en juin 1897. La touche de fantaisie naïve n'en fait pas à proprement parler un fou littéraire, mais l'ouvrage est tout de même surprenant.

J'ajoute à la liste Victor Monard (1810-1867), poète local d'Orpierre (il se qualifie lui-même de "poète-naturel et troubadour des Alpes"), très largement oublié aujourd'hui alors qu'il a, le premier, publié des textes originaux en provençal haut-alpin (région d'Orpierre). Parmi les titres, il y a L'Orpierréïde ou Les Amours de Tityre et d'Adèle, roman pastoral suivi des Aventures de plusieurs autres bergers et de la belle Dindonnière, Gap, impr. J. Allier, 1838 et Les élections du pays de Cocagne, poème héroï-comique divisé en dix chants, suivi de l'Orpierréïde et de plusieurs pièces inédites, Carpentras, Imprimerie de Ve Proyet, 1846, un ensemble assez hétéroclite de poèmes en vers rimés, dans un style lourd, emphatique et souvent familier. Le premier poème conte les discordes municipales de Laragne, appelée Cocagne, dans les années 1830. Tous les noms cités sont fictifs, mais en partie identifiables. Le second poème, l'Orpierréïde, est une suite d'histoires de bergers d'Orpierre traitées à la manière antique.


René Ouvrard : Merveilleuses Alpes dauphinoises. Tome II. Fascination des Fossiles. Recherches du Divin, Gap, Imprimerie Louis-Jean, 1984, un ouvrage au mysticisme exalté (et anti-évolutionniste), qui discourt sur des pierres aux formes étonnantes (des "fossiles" !) glanées au Lac des Solitudes, en face de la Meije. Le faux titre est "Les grands secrets alpins ? Ils siègent dans l'infini des temps !"

Le docteur Prompt qui imagine un train à crémaillère jusqu'au somme de la Meije (3987 m.) est plus un doux rêveur (mais à l'esprit pratique) qu'un fou : Alpes dauphinoises. Hôtel et observatoire de la Meije. Altitude : 4.000 mètres, Grenoble, Imprimerie et lithographie F. Allier père et fils, 1894. Il y décrit un projet d'hôtel et d'observatoire au sommet de la Meije (« plus ou moins écrêtée ») auquel on accéderait par un train à crémaillère depuis la Grave, avec l'étude économique et de rentabilité du projet (déjà un Business Case !).

Le curé Jean Ranguis (1844 - ?) profite de ses monographies communales et historiques : Notice historique sur la communauté d'Ancelles, où sont consignés les principaux évènements qui la concernent et pour en perpétuer le souvenir, Gap, Imprimerie L. Jean et Peyrot, 1899 et Histoire du mandement de Montorcier, Grenoble, Imprimerie Vallier Edouard, 1905 pour faire preuve d'un militantisme clérical, au ton exalté (l'époque s'y prête !). Il publia des brochures contre le régime maçonnique et eut deux fois son traitement supprimé par la République.

Pour finir, je citerais deux personnalités. La première est un autre polygraphe, le jésuite Jean Joseph Rossignol (1726-1811), qui a laissé une masse impressionnante d'ouvrages sur à peu près tous les sujets. Ses œuvres complètes publiées à Turin remplissent 32 volumes. En cherchant bien, on doit bien trouver quelques perles, dans une telle production, d'autant plus qu'au moment de la Révolution, il s'est senti persécuté par ses compatriotes, l'obligeant à fuir précipitamment Embrun où il était professeur. On sait que ce type de mésaventure est propice à la folie littéraire....

L'autre personnalité est le grave et respectable Antoine Français de Nantes dont les livres sont plein de fantaisie et d'invention, avec ce petit grain de folie qui n'en fait pas un fou littéraire, loin de là, mais qui réjouit le lecteur. 


J'en ai déjà parlé, je renvoie à ce que j'en ai dit, surtout à cet ouvrage qui est celui que je préfère :
Le manuscrit de feu M. Jérome, contenant son œuvre inédite, une notice biographique sur sa personne, un fac similé de son écriture, et le portrait de cet illustre contemporain, Paris, 1825 (pour en savoir plus cliquez-ici).

mercredi 1 janvier 2014

Annuaires des Hautes-Alpes, la suite.

Quoi de mieux, pour commencer l'année, que de parler de ces annuaires et almanachs qui paraissaient au début de l'année, à l'usage des habitants du pays.

Dans le message précédent, je vous parlais des 5 annuaires des Hautes-Alpes, parus sous l'Empire. J'ai complété mes descriptions avec ceux qui ont paru épisodiquement au cours du XIXe siècle, soit à l'initiative isolée d'un imprimeur, soit sous l'impulsion de l'administration préfectorale, comme en 1869. Ma "brochette" d'annuaires s'est ainsi enrichie avec ceux de 1822, 1835, 1844, 1852, 1853 et 1869. Seul l'annuaire de 1859 me manque pour avoir la série complète.


Si j'ai fait cela, c'est aussi que ceux de 1844 et 1852 sont venus récemment rejoindre ma collection, dans une jolie reliure uniforme. C'est d'autant plus notable qu'en général, ces ouvrages se trouvent brochés et, par leur nature même, ont souvent été manipulés. Autrement dit, il est difficile de les trouver dans une belle condition.




J'ai créé une page thématique dans laquelle je tente de référencer tous les annuaires et almanachs parus depuis la Révolution jusqu'au XIXe siècle : cliquez-ici.

Pour terminer, une petite  anecdote bibliophilique/ bibliographique sur l'annuaire de 1852. En le regardant attentivement, je me suis aperçu qu'il manquait 4 pages. Comme chacun sait, pour qui aime les livres anciens, c'est presque une hérésie de posséder un ouvrage dont il manque des pages. Mais, poursuivant mes observations, je me suis aperçu que les pages suivants avaient une numérotation qui se répétait.Il y avait 2 pages 18 en regard, 2 pages 19, etc. Curieux ! Un observation plus attentive et une comparaison avec la table des matières m'ont permis d'arriver à la conclusion que ces 4 pages avaient été volontairement retirées et remplacées par 8 pages nouvellement imprimées. Pour ne pas rompre la continuité de pagination, l'astuce de l'imprimeur a consisté à donner deux fois le même numéro aux pages supplémentaires.

Pourquoi cette opération. Il suffit de lire le début des nouvelles pages pour comprendre. En effet, en décembre 1851, l'annuaire était déjà imprimé lorsque Louis-Napoléon Bonaparte fit son coup d'état, le 2 décembre, ratifié par un plébiscite le 20 décembre. Pour prendre en compte cet événement politique, il était nécessaire, en toute hâte, de changer les pages déjà imprimées et surtout d'ajouter des pages sur les nouvelles institutions.

Après ces considérations savantes, je profite de ce premier message de l'année pour vous envoyer mes meilleurs vœux pour l'année 2014. Pour ceux qui aiment les livres, que ce soit une année supplémentaire de découvertes et d'enrichissements, pour pour ceux qui aiment la montagne et les Alpes, que ce soit une année supplémentaire à goûter les joies de ce monde aux richesses infinies, pour tous ceux qui ont une passion, que ce soit encore une année pour l'approfondir.

samedi 21 décembre 2013

La série complète des Annuaires des Hautes-Alpes sous l'Empire

La patience et la persévérance sont les vertus indispensables des collectionneurs. Après de nombreuses années de recherches et de chine, je viens de compléter la série des 5 annuaires des Hautes-Alpes parus sous l'Empire.

Pour dire  la rareté de cette série, il suffit de signaler que seule la Bibliothèque Nationale possède la série complète. Le Fonds Dauphinois de la Bibliothèque Municipale de Grenoble, pourtant si riche et si complète, ne contient que 3 des 5 ouvrages.


Ces 5 annuaires sont parus en l'an XII (1803-1804), l'an XIII (1804-1805), 1806, 1807 et 1808, à l'instigation du préfet Ladoucette. Arrivé dans les Hautes-Alpes en 1802, ce jeune - il n'avait que 39 ans - et dynamique préfet voulut concourir à une meilleure connaissance du département. Cela prit d'abord la forme d'un annuaire qui combine les renseignements administratifs, nécessaires pour consolider la connaissance des nouvelles institutions, et les renseignements "statistiques", pour reprendre le terme de l'époque. Tous les aspects du département sont abordés : topographie, villes, bourgs, histoire naturelle, population, administration, agriculture, industrie, instruction publique, beaux-arts, etc. Seule l'histoire du département ne fait l'objet d'aucun développement, ce qui est peut-être une forme de prudence en ce début de règne de Napoléon.

A travers ces 5 annuaires, c'est ainsi que s'esquisse une Statistique du département des Hautes-Alpes, comme de nombreux autres départements français de l'époque. Ladoucette puisera largement dans cette matière pour publier en 1820 son Histoire, antiquités, usages, dialectes des Hautes-Alpes, précédés d'un essai sur la topographie de ce département, et suivis d'une notice sur M. Villars.

Pour finir ce court message, une vue des 5 pages de titre :







Une description précise et complète se trouve sur le site : cliquez-ici.

vendredi 6 décembre 2013

De l'intérêt des thèses pour l'histoire régionale.

On oublie trop souvent qu'à côté des ouvrages "régulièrement" publiés, il existe toute une production imprimée qui est une source indispensable pour connaître nos régions. Aujourd'hui, je veux parler des thèses. Non pas celles, bien connues, produites par les universitaires du XXe siècle (je pense par exemple à la thèse d'André Allix sur l'Oisans : cliquez-ici), mais je souhaite parler de ces "petites" thèses parues tout au long du XIXe siècle, souvent des thèses modestes par la taille et l'ambition. C'est, par exemple, une thèse de Jacques Léon : Contribution à l'étude du goitre dans les Hautes-Alpes, thèse présentée à la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Lyon en 1894, qui étudie particulièrement les causes et les mesures prophylactiques du goître.

Celle dont je veux parler aujourd'hui est un court opuscule de 32 pages : Essai sur la Topographie physique et médicale de Briançon, par Antoine Reynaud, un chirurgien militaire de l'Isère qui a présenté cette thèse devant la faculté de médecine de Montpellier pour obtenir le grade de docteur en 1819 (pour plus de détails, cliquez-ici). Remarquons au passage qu'en ces temps-là, l'exigence sur les thèses, tant sur la forme que sur le contenu, était très en-deçà de notre époque, voire même de la fin du même siècle.


Ce qui fait l'intérêt de ce texte, c'est qu'il s'agit de la première topographie médicale du Briançonnais, autrement dit de la première étude sur la situation sanitaire et médicale de cette région. 

Ce texte, par sa nature même, a sûrement été tiré à un très petit nombre d'exemplaires, à destination essentiellement du jury et de quelques personnes. Cela explique aussi que cet ouvrage soit inconnu de toutes les bibliographies briançonnaises ou dauphinoises.

L'intérêt de ce texte réside surtout dans le regard que porte une personne étrangère au pays sur les conditions de vie, les mœurs et coutumes et, partant de là, sur la condition sanitaire des habitants. On y retrouve quelque images fortes qui seront répétées tout au long du siècle : l'isolement, la neige pendant presque 9 mois de l'année, les forts écarts de températures même en été, le confinement des paysans dans les étables avec le bétail pendant l'hiver, le goître endémique, etc. A lire ce texte, comme d'autres plus tard, on s'étonne qu'une population ait pu survivre dans cette région dans de telles conditions.

Cette topographie est la première qui a été publiée sous une forme séparée. Auparavant, comme l'indique lui-même A. Reynaud dans sont Avant Propos, avait paru un Mémoire topographique et médical de la ville de Briançon, par M. Bouillard, chirurgien-major de l'hôpital militaire de cette ville, dans le Journal de médecine militaire, 1788, mémoire qu'il juge trop avantageux. Autrement dit, il ne lui trouve pas ce côté misérabiliste, qui forme le fond de sa propre analyse.

En 1816, le sous-préfet Chaix a fait paraître une Topographie, histoire naturelle, civile et militaire, économie politique et statistique de la sous-préfecture de Briançon pour servir de canevas aux topographies administratives, Paris, P. N. Rougeron, 1816, in-8°, 92 pp. Elle n'était pas spécifiquement consacrée à l'aspect médical de la description de la région.

lundi 25 novembre 2013

Un livre à paraître sur les cartes du Dauphiné

J'ai le plaisir de vous présenter un livre en souscription, que je vous laisse découvrir :





Ce beau livre prometteur, tant par la qualité du texte et des recherches, que par la variété et la rareté des illustrations, devrait vite devenir la référence sur la cartographie du Dauphiné. Il fait suite à un précédent livre de Jacques Mille : Hautes-Alpes. Cartes géographiques anciennes (XVe - mi XIXe siècle), uniquement consacré aux cartes des Hautes-Alpes, qui, lui aussi, est devenu une référence sur le département.



Vous pouvez télécharger un bulletin de souscription : cliquez-ici.

mercredi 13 novembre 2013

Martino Baretti : Otto giorni nel Delfinato, 1873

Poursuivant l’enrichissement de ma bibliothèque avec tout ce qui a pu paraître à l’étranger sur les Alpes dauphinoises, j’ai déniché récemment une plaquette rarissime chez un libraire turinois. J’aurais l’occasion à la fin de ce message de raconter comment je suis arrivé jusqu’à elle.


Rappelons quelques faits pour comprendre tout l’intérêt de ce texte. Jusqu’au début des années 1860, le massif des Ecrins (appelé parfois massif de l’Oisans) était en grande partie inconnu. La seule carte valable était celle de Bourcet, parue en 1758. Aucun des sommets majeurs du massif n’avait été gravi (sauf le Pelvoux, mais personne ne le savait). Pis que cela, le point culminant du massif n’était pas clairement identifié. La carte d’Etat-Major de la région n’avait pas encore été publiée (elle le sera en 1866). On le voit, il y a 150 ans, certaines régions lointaines du monde étaient mieux connues que nos propres montagnes françaises.


Malheureusement pour notre chauvinisme, ce sont d’abord les Anglais qui ont exploré et décrit le massif. Je rappelle juste les noms de Whymper, Tuckett, T. G. Bonney, Mathews, Coolidge, etc. L’existence du premier Club Alpin, fondé en Angleterre en 1857, a été un puissant facteur d’émulation et une tribune indispensable pour partager les découvertes. C’est ce que l’on a vu dans la série des Peaks, Passes and Glaciers ou dans les premiers volumes de l'Alpine journal, qui ont fait l’objet du message précédent. 

Comme certains des explorateurs anglais, c’est mû par une curiosité scientifique que Martino Barettti (1841-1905), géologue italien, explora le massif des Ecrins en août 1872. Parti de Bardonnèche en Italie, il rejoignit Ailefroide, explora plus particulièrement le secteur du Pelvoux et des Ecrins. Comme les Anglais, il pouvait profiter de la tribune que lui offrait le Club Alpin Italien, tout récemment créé, qui, à l’instar de son aîné, publiait un Bollettino. C’est dans celui de l’année 1872-1873 qui M. Baretti fit paraître le récit de son voyage. Il en a ensuite été fait un tiré à part de 72 pp., paru en 1873 : 
Otto giorni nel Delfinato,Torino, G. Candeletti, successore G. Cassone e Comp., Tipografo-Editore, 1873, in-8° , 72 pp., 4 planches en chromolithographies in fine hors texte dont 3 dépliantes.


Pour ce que j’ai compris du texte (ma lecture de l’italien reste approximative), il n’y a pas d’apport majeur. Il fait d’ailleurs souvent référence à T. G. Bonney, qui, avec Tuckett, sont ceux qui ont le mieux éclairci la structure interne du massif. Ce qui fait la valeur de cet ouvrage sont les 4 magnifiques planches chromolithographiques qui illustrent l’ouvrage. Elles méritent chacune d’être détaillées.

La première (numérotée VII, pour tromper le bibliophile anxieux d’acheter un ouvrage complet de ses planches), est une carte sommaire du massif, mais dont toute la valeur est dans son aspect esthétique. Certes, elle n’apporte pas d’éléments nouveaux par rapport à la carte de T G. Bonney et à la carte d’Etat-Major, mais, pour la première fois, on tente de donner une représentation plus esthétique du massif.


La deuxième est une vue du Pelvoux depuis le refuge Tuckett. Cette vue, une des plus classiques du massif, avait déjà été donnée par Bonney. Historiquement, c’est la deuxième qui a paru (je ne pense pas me tromper, mais je suis disposé à être contredit). 


A titre de comparaison, je donne l'autre vue qui l'a précédée.


Troisième planche, un panorama du massif depuis le sud-est et deux des faces des Ecrins, la face nord depuis le col du Glacier Blanc et la face sud-ouest, depuis le glacier de la Pilatte.


Enfin, la quatrième et dernière est un magnifique panorama en couleurs de l’ensemble du massif, sur une grande planche dépliante de plus de 60 cm de long. Cette planche est intéressante à plusieurs titres. C’est d’abord le premier grand panorama du massif, ensuite, c’est le premier panorama en couleurs, enfin, je le trouve beau… 



Et maintenant, me direz-vous, où étaient les Français ? Il faut reconnaître qu’ils sont arrivés un peu plus tardivement. Certes, ils étaient déjà présents, explorant le massif, mais ils ne disposaient d’aucune revue ou journal leur permettant de publier leurs observations. Au niveau national, il a fallu attendre la création du Club Alpin Français, en 1874, et la parution du premier annuaire en 1875 pour que l'on puisse enfin lire les textes des Paul Guillemin, Henri Ferrand, Henry Duhamel, etc. Au niveau local, c'est la création de la Société des Touristes du Dauphiné qui a accompagné cette « prise en mains » du massif des Ecrins par les Français.


Pour revenir à l’introduction du message, je voudrais dire en 2 mots comment j’ai découvert cet ouvrage. Auparavant, il faut dire que je ne l'ai jamais vu en 15 ans de chine bibliophilique et surtout que je n'en avais jamais entendu parler dans aucune des bibliographies ni aucun des ouvrages sur les Alpes ou le massif des Ecrins. Au passage, j’espère que je ferais découvrir un livre, indispensable, me semble-t-il, aux quelques amateurs de nos montagnes du Dauphiné.

Pour revenir à ma quête du Graal, je disais que je ne l'avais vu dans aucune bibliographique. C’est vrai sauf… dans un ouvrage de Paul Guillemin, auteur dont on ne dira jamais assez ce qu’il nous apporte encore pour l’histoire des Alpes dauphinoises.


J’avais noté cette référence dans ma bibliographie, mais je n’y avais pas plus porté attention. Il y a tellement de plaquettes… Cependant, profitant d’un passage à Grenoble, j’ai consulté l’ouvrage dans le Fonds Dauphinois de la Bibliothèque Municipale de Grenoble et, là, je suis tombé en arrêt devant ce livre. Il me le fallait ! Ensuite, plus classiquement j’ai lancé une recherche sur internet, ce qui m’a conduit jusqu’à ce libraire italien. Après avoir acquitté un prix italien (si l'Italie est le pays d’une certaine légèreté, ce n'est clairement pas le cas pour le prix des livres anciens…), il est venu rejoindre ma bibliothèque. Après l’avoir ausculté, détaillé, photographié, décrit, je partage avec vous ma découverte.