dimanche 9 mai 2010

Considerations sur le dépeçage des livres

Je viens d'acquérir une petite plaquette chez un libraire parisien bien connu :
Lettre à M. Gautier, conseiller de préfecture des Hautes-Alpes, sur les antiquités de Gap, de 1837, par Pierquin de Gembloux, un célèbre polygraphe : "Sa bibliographie forme à elle seule un magnifique poème où se mêlent, s’affrontent et se complètent l’histoire, l’archéologie, la numismatique, la philologie, la pédagogie, la médecine, l’hygiène, la poésie."


Elle n'a pas de couverture. Elle est protégée par un papier de reliure moderne comme une chemise. En l'étudiant attentivement, on voit qu'elle est rognée et, malgré sa minceur (32 pages !), on distingue une marbrure de qualité sur les 3 tranches. Très clairement, elle est extraite d'un ouvrage relié, autrement dit, c'est le résultat du dépeçage d'un exemplaire dont on peut penser, à la seule vue de la marbrure des tranches, que la reliure était un travail soigné.

Lors de mes recherches sur cet ouvrage, je suis tombé sur le catalogue d'une vente aux enchères de 2006 dans laquelle été proposé un lot ainsi décrit : Pierquin de Gembloux. Recueil de 29 ouvrages reliés en 1 volume in-8, demi-veau rouge, dos orné de filets dorés et de fleurons à froid. (Laurenchet).

A ce moment-là, un doute s'est insinué en moi. Est-ce que ma petite acquisition ne serait pas le résultat du dépeçage de cet ouvrage ?

Je n'ai évidemment aucune preuve et je n'incrimine évidemment pas le libraire qui me l'a vendu. Je ne peux néanmoins pas m'empêcher de penser que, par simple appât du gain, un ouvrage a été dépecé. S'il s'agit de l'exemplaire de la vente ci-dessus, on imagine bien qu'il est beaucoup plus difficile de vendre une réunion de 29 ouvrages dont les sujets très variés sont susceptibles d'intéresser beaucoup de personnes, mais dont la réunion, à un prix probablement élevé (je n'ai pas trouvé le résultat de la vente), le rendait difficilement vendable. Débité en "petits morceaux", chacun peut y trouver son compte, comme moi-même qui recherchait cette plaquette depuis des années. Je suis d'ailleurs un peu complice de ce crime bibliophilique (à ma décharge, je l'ai acheté par correspondance et malheureusement, aucun libraire n'indique ce type de condition).

Ma dernière pensée va à l'amateur qui avait patiemment rassemblé ces 29 ouvrages, avant de les faire relier par un grand relieur. Son travail patient est maintenant dispersé de la façon la plus triste.

Pour ceux que cela intéresse, la liste des 29 titres, qui donnent un bon aperçu du talent polygraphe de Pierquin de Gembloux :

1 – Histoire littéraire philologique et bibliographique des patois. Paris, Techner et Berlin, Brockaus et Avenarus, 1841. 2 ff., XL pp., 339 pp., (1 p.)

2 – Lettre au général Bory de Saint-Vincent sur l’unité de l’espèce humaine. Bourges, Imprimerie de P-A. Manceron, 1840. 2 ff., 51 pp.

3 – Lettre à Monsieur Auguste Le Prévost sur l’Y. Bourges, Imprimerie de P-A. Manceron, 1841. 23 pp.

4 – Lettre à Mgr l’Evêque de Nevers sur un Musée catholique du Nivernais. Nevers, Duclos, s.d. 34 pp.

5 – Histoire de La Châtre. Bourges, P-A. Manceron, 1840. 1 f., 47 pp.

6 – Lettre à M. de la Tremblais, sur l’histoire de La Motte-Feuilly. Nevers, Duclos, 1839. 1 f., 13 pp.

7 – Réflexions sur le sommeil des plantes. Paris, Bechet, 1839. 16 pp.

8 – Poêmes et poésies. Bruxelles, H. Tarlier, 1829. 1 f., pp. 47 à 78. Contient Le livre des Saints, poème didactique, la Bible, l’Evangile et Le Château du Diable.

9 – Lettre à Monsieur Cournot sur les différents noms donnés à la rivière Isère. s.l.n.d. 8 pp.

10 – Lettre à Monsieur Raynal sur une inscription grecque inédite trouvée à Marseille. s.l.n.d. 8pp.

11 – Lettre à Monsieur Raoul-Rochette sur les aivalines. Bourges, Imprimerie P-A. Manceron, 1842. 12 pp.

12 – Lettre à Monsieur J-B. Bouillet sur une inscription chrétienne, regardée comme un monogramme du Christ. Bourges, Imprimerie P-A. Manceron, 1840. 11 pp.

13 – Lettre à M. Dupin sur l’histoire de Nevers avant la domination romaine. Nevers, Duclos, 1839. 1 f., 34 pp.

14 – Lettre à M. Laureau de Thory sur le mont Beuvraich. Nevers, Duclos, 1838. 23 pp.

15 – Lettre à M. de Varannes sur les antiquités d’Autun. Bourges, P-A. Manceron, 1840. 1 f., 23 pp.

16 –Lettre à M. Matter sur les antiquités de Grenoble. Grenoble, Chez Baratier Frères et Fils, 1836. 32 pp.

17 – Lettre à Monsieur Gautier sur les antiquités de Gap. Grenoble, Barnel, 1837. 32 pp.

18 – Lettre à M. Viguier sur le poisson Dieu des premiers chrétiens à propos d’une inscription grecque inédite trouvée près d’Autun. Bourges, Manceron, 1840. 1 f. 22 pp.

19 – Lettre sur un monument de Théologie Arithmétique. Grenoble, Baratier, 1837. 12 pp.

20 – Lettre à M. de Freulleville sur le tombeau de Déols. Châteauroux, Bayvet, 1839. 35 pp.

21 – Londres et Grenoble. Henri VIII et les Chartreux. Mignard et les supplices. Grenoble, Baratier, 1838. 22 pp.

22 – Le Bonnet de la Liberté et le coq gaulois, fruits de l’ignorance. 15 pp.

23 – Lettre sur l’histoire de la guimbarde. 1 f., 8 pp.

24 – Mémoire sur une médaille de COS. 1 f., 21 p., 1 planche h.-t.

25 – De la religion des anciens habitants de l’Isère. 5 ff. paginés 121 à 130.

26 – Notice sur deux inscriptions inédites trouvées à Carthage et à Marseille. 4 pp., 1 pl. h.-t.

27 – Réflexions sur le sommeil des plantes. Paris, Bechet, 1839. 11 pp.

28 – Discours prononcé sur la tombe de Mme de Genlis. 6 pp.

29 – Notice nécrologique sur J-P. Laborie. 15 pp.


Notice Wikipédia, particulièrement bien faite, sur Claude-Charles Pierquin de Gembloux(1798-1863)

2 commentaires:

Bertrand a dit…

Billet très intéressant Jean-Marc, et en tant que libraire je dois dire que la question se pose parfois. Mais jamais lorsque la reliure est belle et bien conservée. Je ne sais pas si c'était le cas ici.

La question, je pense, peut légitimement se poser si la reliure est endommagée largement voire détruite.

Je crois reconnaître le libraire dont tu parles car je lui ai de mon côté aussi acheté quelques unes de ces plaquettes en "couverture moderne". De mon côté je n'apprécie que les brochures d'époque avec leurs couvertures d'époque. Mais personne n'est à l'abri d'une tentation et cela a dû m'arriver de lui acheter une ou deux choses ainsi recouvertes car le sujet de la plaquette m'intéressait (sur l'imprimerie ou la librairie je ne sais plus).

Entre vice et vertu toujours notre coeur balance et lorsque le vice l'emporte la vertu n'est jamais loin pour rattraper le coup... et vice et versa ;-))

B.

Pierre a dit…

Il est en effet déprimant de voir que le travail d'une vie (une bibliothèque) ou d'un moment (la réunion de ces plaquettes) puisse disparaitre en un moment et pour des raisons qui ne sont pas toujours glorieuses.

J'imagine le geste du libraire qui va cuteriser la reliure, découdre les cahiers, les mettre sous des pochettes flatteuses. Le regard froid. Les seules illustrations qu'il aime de toute façon, ce sont celles qui ornent les billets de banque. Ce qui ne veut pas dire que ce soit un mauvais homme, par ailleurs. Il pratique le tri sélectif et participe au forage de puits dans le sahel. Simplement, il n'aime pas les livres... Pierre