dimanche 20 novembre 2011

Un "livre à faire parler" ... ou comment extraire tout le sel d'une petite plaquette

J'ai rapporté de mon passage habituel au salon du Régionalisme Alpin de Grenoble une petite plaquette que j'ai envie de qualifier de « livre à faire parler ». Pourquoi cela ? En apparence, il ne s'agit que d'un petit opuscule de 95 pp., publié par la Société des Sciences et des Arts de la ville de Grenoble, en 1806, contenant la liste des membres de la dite Société, le règlement, les mémoires des membres de la Société et quelques autres petites choses. 


Et pourtant, rien qu'à la lecture de la liste des membres résidants et des membres correspondants, c'est une plongée dans la société grenobloise du début du XIXe siècle, à la sortie de la Révolution. Pour celui qui connaît un peu l'histoire locale, on a le sentiment de retrouver des vieilles connaissances, toutes rassemblées ici dans cette simple liste.

Avant d'aller plus loin, juste un point d'histoire. A la fin du XVIIIe siècle, quelques notables cultivés de la société grenobloise s'assemblent pour lancer une souscription pour l'acquisition de la très riche bibliothèque de l'évêque Jean de Caulet. L'acquisition faite en 1772, ils s'organisent ensuite pour en assurer la gestion, d'abord sous le nom de Société littéraire, puis, en 1789, sous le nom d'Académie delphinale. Au moment de la Révolution, en 1793, un décret de la Convention supprime l'Académie. Il faudra attendre que l'orage révolutionnaire soit passé pour que, de nouveau, les élites culturelles grenobloises ressentent le besoin de s'assembler, d'autant que la Révolution a réveillé l'appétit des nouvelles élites pour les sujets de sciences, de lettres et d'arts. De plus, une nouvelle classe sociale est en train d'émerger, autrement dit une bourgeoisie est en train de s'installer aux commandes de la ville. Elle veut aussi concrétiser cette ascension par des institutions qui lui permettent d'affermir son pouvoir et d'acquérir une légitimité. On verra que la liste des membres sera le reflet de l'émergence de cette nouvelle élite locale. Cette nouvelle société est créée en floréal an IV (printemps 1796) sous le nom de Lycée. Suite à l'utilisation exclusive de ce terme pour les nouveaux établissements d'enseignement, elle se baptise en l'an X Société des Sciences et des Arts de la ville de Grenoble. Elle est organisée sur le principes des Académies. Elle comporte un nombre fixe de membres résidants, obligatoirement domiciliés à Grenoble et élus par leurs pairs. En complément, des membres correspondants, domiciliés en dehors de Grenoble, certains pouvant être d'anciens membres résidants que la nécessité à éloigner de Grenoble.(Sur l'histoire de l'Académie delphinale, cliquez-ici).

Prenons une page au hasard de la liste des membres.


On y retrouve le docteur Gagnon, j'allais dire le célèbre docteur Gagnon. Pourquoi célèbre ? Mes lecteurs familiers de Stendhal auront tout de suite reconnu le bien aimé grand-père du jeune Henri Beyle. Cette personnalité locale, qui a ainsi fait le pont entre la défunte Académie delphinale et cette nouvelle société, a aussi assuré, avec d'autres comme le bibliothécaire Ducros, le passage de relais entre la société encore aristocratique du Grenoble du XVIIIe siècle (bien qu'aucun des deux n'appartienne à l’aristocratie) à la nouvelle société bourgeoise. Il suffit d'ailleurs de voir le nom et l'activité des quelques membres sur cette page pour constater que l'on est dans la société bourgeoise intellectuelle : des magistrats, un conseiller de préfecture, un bibliothécaire, des professeurs, un maire, etc. 

Au passage, je signale qu'une source précieuse sur cette même société est fournie par la Vie d'Henry Brulard, de Stendhal, sorte de mémoires autobiographiques dans lesquelles il se remémore sa jeunesse à Grenoble. De nombreux personnalités de cette liste se retrouvent dans cette Vie, comme Pierre-Vincent Chalvet (Grenoble 1767 - Grenoble 23/12/1807), ancien ecclésiastique devenu professeur d'histoire à l'Ecole Centrale de Grenoble et auteur de l'édition revue et augmentée de la Bibliothèque du Dauphiné


Le jugement de Stendhal est sans appel : "jeune pauvre libertin, véritable auteur sans aucun talent". Il rapporte quelques calomnies : "chargé de recevoir l'argent des inscriptions qu'il mangea en partie avec trois sœurs fort catins de leur métier qui lui donnèrent une nouvelle v[érole] de laquelle il mourut bientôt après". 

Revenons à quelques personnalités de plus grande envergure. On trouve dans la liste Joseph Fourier :


Ce fils d'un modeste garçon-tailleur, né à Auxerre en 1768, est le modèle même de l'homme complet, comme seules ces époques savaient encore en faire naître. Il pouvait mener de front le travail de mise en forme de la Description de l'Egypte qui était en cours de parution, des recherches pointues sur un modèle mathématique de diffusion de la chaleur (les célèbres séries de Fourier, bien connues des taupins dont j'ai été) et la fonction administrative de préfet de l'Isère, au moment même où les institutions de la France étaient en plein reconstruction en ce début de l'Empire. En plus de tout cela, il avait le temps de se faire le protecteur d'un jeune homme ambitieux, récemment revenu dans le pays de ses ancêtres, Jacques-Joseph Champollion-Figeac.


Jacques-Joseph Champollion-Figeac appartenait évidemment à cette Société. On ne dira jamais assez l'importance qu'a eu Champollion-Figeac comme mentor et soutien de son frère Jean François Champollion. L'appartenance à cette Société était un des moyens qui ont permis à Champollion-Figeac d'ouvrir des portes à son frère, visiblement beaucoup moins habile que lui à se faire connaître et reconnaître par les personnes influentes. 

Au passage, notons l'ouverture de cette Société, et donc de la société grenobloise, qui acceptait en son sein le fils d'un modeste libraire de Figeac, mais aussi le botaniste Villars, fils de paysans des Hautes-Alpes. On perçoit de façon tangible ce renouvellement des élites bourgeoises dont j'ai parlé. Une analyse sociologique de la liste, avec l'identification de chacun des membres, confirmerait probablement cela. 

Pour finir, car l'identification de chacun des membres nous conduirait trop loin, la plaquette contient aussi la liste des membres décédés.


On y voit par exemple le célèbre géologue dauphinois Déodat de Dolomieu (qui a donné son nom aux Dolomites), ainsi que, de façon plus inattendue, Choderlos de Laclos. 


En réalité, cela n'est pas si inattendu, lorsqu'on sait que Choderlos de Laclos a été en garnison au régiment d'artillerie de Grenoble de 1769 à 1775. Il est en général admis qu'il s'est inspiré de la société grenobloise de son temps pour écrire Les Liaisons dangereuses. Il était possible paraît-il d'identifier les modèles de Valmont, Mme de Merteuil, la présidente de Tourvel, etc. dans la société aristocratique du Grenoble de la fin du XVIIIe siècle.

Si vous êtes arrivés jusqu'à ce point de mon message, vous comprenez mieux ce que je voulais dire par « livre à faire parler ». Et encore, je me suis arrêté en route. Je ne résiste pas à l'envie de citer un dernier membre, Teisseire, négociant, admis le 29 ventôse an VII, dont Stendhal a perfidement dit qu'il "s'était enrichi, ou plutôt son père s'était enrichi en fabriquant du ratafia de cerise, ce dont il avait une grande honte" (les sirops Teisseire, c'est aussi lui !). Appartenir à cette société était probablement une façon de faire oublier cela, ce que j'ai appelé acquérir une légitimité.

Une deuxième partie de l'ouvrage est aussi une source inépuisable de rapprochements, d'évocations, de chemins de travers, de correspondances, etc. C'est la liste des "Mémoires, Discours, Rapports et autres ouvrages" présentés par les membres de la Société


On y voit la diversité des sujets. La lecture complète illustre bien que rien de ce qui est humain n'est étranger à ce type de société. C'est encore l'idée d'une connaissance totale qui est à l’œuvre. La variété parfois un peu naïve (avec des rapprochements presque surréalistes) peut nous faire sourire. Notre hyper spécialisation est-elle plus enviable ? Je finis ce long message en relevant juste le Mémoire sur le panoramagraphe, ou mécanique inventée pour dessiner graphiquement des perspectives, présenté le 27 frimaire an 11 par Chaix, de Briançon (Barthélémy Chaix, sous-préfet de Briançon). J'ai la chance de posséder une vue de Briançon par Chaix, où il a probablement utilisé son "Panoramagraphe".

Dernier charme de l'ouvrage, il est tel que paru, avec ses modestes couvertures d'attente.


J'ai déjà eu l'occasion de dire le plaisir que j'ai à manipuler ces ouvrages vieux de 200 ans qui semblent tout droit sortir de la boutique du libraire. Au passage, j'ai même dû couper les pages, ce que je fais toujours avec plaisir (Ah ! le bruit du couteau coupant le papier) et sans remords, malgré l'opprobre que certains jettent sur ce « sacrilège ».

Ce trop rapide passage au salon du régionalisme alpin (des nécessités professionnelles m'ont empêché d'arriver à Grenoble aussi tôt que je le souhaitais) a été tout de même l'occasion de sympathiques rencontres, en particulier avec plusieurs lecteurs de ce blog. Je les en remercie. Leurs témoignages de sympathie, comme tous ceux que j'ai déjà reçus de mes lecteurs, sont des puissants encouragements pour la poursuite de ce travail que je mène depuis 6 ans pour le site Bibliothèque Dauphinoise et 4 ans pour le blog. Je crois que tant que j'aurais ces sortes de témoignages et que je trouverais moi-même du plaisir à prendre quelques heures des mes week-ends pour écrire, je serais toujours motivé pour continuer ce travail. 

Je me réserve pour un autre message pour vous parler de deux beaux livres récents, qui, chacun à leur manière, sont déjà indispensables à des bibliothèques alpines et haut-alpines.

3 commentaires:

Textor a dit…

Evidemment, là où d’autres ne verraient dans ce listing qu’une suite de noms inconnus, votre culture permet d’en faire un document historique de premier plan ! Cette évocation du charme des annuaires et du monde figé et suranné qu’ils révèlent m’a fait penser à du Patrick Modiano..
textor

Bertrand a dit…

Jean-Marc sait être passionnant, comme toujours.

Et l'on est passionnant que lorsqu'on est passionné.

Je vais finir par ne plus m'intéresser qu'aux plaquettes (rire). En fait, j'aime déjà ça. Concernant l'histoire du livre et l'histoire de la bibliophilie, ce sont les pièces que j'estime le plus.

Merci

B.

Bibliothèque dauphinoise a dit…

Merci. Je suis flatté que ma modeste prose puisse évoquer celle de Patrick Modiano.

Jean-Marc