dimanche 29 janvier 2012

Le Dauphiné en plans-reliefs

Pour les Parisiens et tous ceux qui ont l'occasion de passer à Paris avant le 17 février, je recommande fortement d'aller voir cette exposition au Grand-Palais :



Pour plus d'informations : cliquez-ici.

C'est une exposition absolument remarquable. Évidemment, les plans-reliefs sont déjà des pièces remarquables en elles-mêmes. A cela, s'ajoute la qualité de la scénographie et des commentaires et illustrations qui accompagnent les plans. Il y a en particulier une reproduction des minutes en couleurs de la carte de Bourcet du Haut-Dauphiné, qui, pour elle-même, mérite le détour.

Le Dauphiné et ses confins sont évidemment bien représentés par les maquettes de ces villes ou forts : Montmélian (Savoie), Embrun (Hautes-Alpes), Briançon (Hautes-Alpes), Montdauphin (Hautes-Alpes), Grenoble (Isère), Fort Barraux (Isère), Exilles (Italie), Fenestrelles (Italie). Ils sont présentés dans une section consacrée aux Alpes.

Le plan de Briançon est particulièrement spectaculaire par la représentation du relief entourant la ville :



Mont-Dauphin :


 Grenoble :
 
 
 
 
 
 
 Embrun :

 
 

(toutes les photos ont été trouvées sur Internet)

A côté de cela, les autres plans-reliefs présentés sont : Besançon (Doubs), Neuf-Brisach (Haut-Rhin), Strasbourg (Bas-Rhin), Luxembourg, Berg-op-Zoom (Pays-Bas), Saint-Omer (Pas-de-Calais), Cherbourg (Manche), Brest (Finistère).

Le plan de Brest est si imposant qu'une coursive a été mise en place pour pouvoir le voir par au-dessus.

Celui de Besançon est particulièrement beau par la qualité de la représentation de tous les bâtiments de la ville. Une simple comparaison entre les plans de Grenoble et Besançon fait immédiatement toucher du doigt la différence de monumentalité entre les deux villes. Là où Grenoble ne montre aucun bâtiments imposant et à peine quelques églises, Besançon fait clairement apparaître une richesse monumentale, en particulier religieuse.


Glane dauphinoise

La semaine dernière, j'évoquais les migrations montagnardes et les dynasties bourgeoises sorties de nos montagnes, à propos de la famille d'Octave Uzanne. Deux lots d'une vente aux enchères de cette semaine à Lyon (De Baecque, 26 janvier) viennent illustrer très à propos ce sujet. Je vous laisse découvrir la notice sur cette famille Raby qui, du Briançonnais, s'est implantée et illustrée à Brest (c'est le hasard, mais ces deux villes sont au cœur et aux deux extrémités de l'exposition) :

ARCHIVES RABY Famille d'administrateurs et négociants brestois, originaire du Briançonnais.
Barthélemy Raby s'installe à Brest en 1690 et devient commissaire garde-côte des milices du département. Son fils François Raby devient contrôleur des fermes royales; son second fils Antoine RABY (Le Bez, Alpes de Hautes-Provence 1680/1758) s'installe comme marchand drapier à Brest, devient premier échevin puis maire de la ville de Brest de 1744 à 1747. A sa mort, il laisse ses biens à ses trois neveux: Thomas (resté au Bez, en Briançonnais), Simon (marchand de draps de soie à Brest, et échevin de la ville) et Antoine RABY (mort en 1789), second du nom (qui lui succède dans le commerce de la draperie, devient directeur de l'hôpital de Brest, maire de la ville (1766-1768), puis député aux Etats de Bretagne; sous son administration, la ville fut embellie et de grands travaux entrepris sur le port). Thomas eut deux fils: l'un également prénommé Thomas Raby devint drapier à Brest (en 1787), l'autre François RABY (Le Bez 1736/1812) rejoignit son oncle Antoine à Brest, ouvrit une boutique de drapier, devint officier puis colonel de la milice bourgeoise, administrateur de l'hôpital, député aux Etats de Bretagne (1784-1785) et à son tour maire de la ville de Brest (1783-1786); c'est durant son mandat qu'eut lieu le départ de l'expédition de La Pérouse. Son fils Thomas RABY (1770/1794), député extraordinaire de Brest à la Convention, fut décapité à 24 ans, le 10 prairial an 2
Lot n° 89
ARCHIVES RABY. Cette très intéressante archive, qui présente des mouillures importantes, est principalement composée: - d'une abondante correspondance échangée, de la fin du XVIIe à la fin du XVIIIe, entre les différents membres de cette illustre famille. Environ 200 lettres, toutes longues (env. 500 pp. in-4) écrites de Brest (pour la grande majorité) et du Bez, dont un grand nombre d'Antoine et François Raby, les maires de Brest, à leur père Thomas Raby au Bez. D'un grand intérêt. - de nombreux documents sur la famille: mémoires pour des achats, testaments, succession, inventaire après décès, certificats militaires, comptes, quittances, etc. ainsi qu'un important dossier d'Antoine Raby de La Ponte, receveur général des domaines et bois de la province du Dauphiné (dont d'intéressantes lettres et le début de son livre de raison, début XVIIIe). Il est joint un dossier de notes généalogiques et historiques sur la famille Raby par l'historien Edmond Maignien, des documents sur la branche d'Oulx de la famille Raby, etc.
Lot n° 90
RÉVOLUTION EN BRETAGNE. 18 lettres (principalement de François Raby à son frère), 60 pp. in-4. Mouillures. Brest, 1790-an 8. Très intéressant témoignage sur la Révolution en Bretagne, mais également dans le Dauphiné. Je comptais bien monsieur et cher frère, après 33 ans de corvées publiques en être quitte, mais l'assemblée nationale et le Roy en ont décidé autrement [...]. Vous me dites que vous êtes très content de la nouvelle constitution du Royaume et que vous êtes tous bien armés et décidés à la soutenir; je vous en dis autant de la plus grande partie des villes de Bretagne et même d'un certain nombre de paroisse de campagne, mais depuis que l'Assemblée Nationale a décrété la nouvelle constitution du clergé, qu'elle a réduit les évêchés à 83 pensionnés, tous les fonctionnaires publics au lieu de leur laisser jouir de leurs immenses revenus, dont la plupart faisoient un très mauvais usage, et enfin obligés de faire le serment civique, ils se sont déchaînés surtout dans les campagnes où l'on est moins éclairé que dans les villes et ils sont parvenus à leurs sermons même publics à soulever plusieurs paroisses. Cela a commencé aux environs de Vannes où il y avait 17 paroisses de soulevées, il s'y est porté de suite des villes voisines des milices nationales qui ont tout pacifié suivant les nouvelles qu'on a reçu hier et les paysans ont convenu que c'était leurs prêtres qui les avoient induits en erreur en leur disant qu'on vouloit abolir la religion; ils se sont calmés quand on leur a prouvé le contraire par l'explication des décrets et même par le silence du pape [...]. Enfin la plus forte partie des prêtres bretons ont refusé de prêter le serment; on va nommer à leur place. Ma crainte est qu'on n'en trouve pas suffisamment pour desservir toutes les paroisses à cause de la langue, pour pouvoir prêcher et confesser en breton, car ce qui est absolument nécessaire dans les campagnes et ce qui les autorise à faire les fiers. Enfin il faudra avoir recours aux moines qui savent la langue et les séculariser pour remplir [...]. Mon fils aîné [Thomas] a beaucoup d'esprit, il a même fait parler de lui depuis la Révolution, il a été député des jeunes gens pour la fédération du 14 juillet dernier à Paris, son voyage me coûte plus de 900 # car la jeunesse actuelle ne connoit pas le prix de l'argent et la peine qu'on a de le gagner [...]. Tout s'est passé jusqu'ici sans effusion de sang si ce n'est le soir de la fête de Dieu qu'un jeune officier du régiment du Poitou a eu la tête tranchée par le peuple et militaires de mer et de terre réunis, pour avoir peint et affiché un autel de la patrie avec des indécences qui ont fait rougir les plus scélérats. Si cette découverte avait été faite deux jours plus tard qu'on eût appris la désertion du roi, il seroit arrvé de grands malheurs ici [...]. Mon fils aîné qui aura le 2 du prochain 21 ans est aussi à Paris depuis 5 semaines député du club et des amis de la Constitution de Brest pour plusieurs affaires graves; il a réussi jusqu'à présent à satisfaire ses commettants [...]. Nous ne sommes pas si tranquilles en Bretagne, surtout dans les campagnes où les fanatiques sont tout puissants, on nous en a amené tous les jours; 67 sont déjà renfermés dans notre château et plusieurs d'eux courent le risque d'être transportés hors du royaume en conformité du dernier décret au sujet de ces perturbateurs du repos public, car s'ils avaient voulu nous n'aurions pas la guerre et tout seroit fini [...]. On a armé ici depuis la déclaration de guerre 7 à 8 frégates ou corvettes pour chasser les corsaires sous pavillon du roi de Bohême et de Hongrie, on prépare encore 6 à 7 gros vaisseaux dont un de 110 pièces de canon avec quelques frégates [...]. Aussitôt le retour de mon fils aîné de Paris, il m'a fallu laisser partir le second âgé de 21 ans qui s'est trouvé à la célèbre journée du 10 août dernier qui a sauvé notre liberté et la France [...]. Vous aurez appris dans son temps les horreurs du traitre Dumouriez. Dieu veuille que ce soit le dernier et que la Convention se mette à l'ordre car ces divisions nous occasionnent bien du mal [...], etc. Avec plusieurs réponses donnant des nouvelles de la Révolution au Bez et en Dauphiné

Le Bez est un hameau de la commune de La Salle-les-Alpes.
Pour voir une généalogie de cette famille (qui mériterait d'être complétée pour la partie haut-alpine), cliquez-ici.

Il existe une autre famille Raby issue de ce même village, qui a émigré encore plus loin puisqu'on les trouve au XVIIIe siècle à Saint-Domingue. Ils ont fait l'objet d'une intéressante étude de Pierre Léon parue en 1963 :
Marchands et spéculateurs dauphinois dans le monde antillais du XVIIIe siècle : Les Dolle et les Raby



J'espère que cette documentation intéressante est tombée en de bonnes mains, qui saura en faire bon usage.

samedi 21 janvier 2012

De l'usage des fiefs, de Denis de Salvaing de Boissieu, 1664

Après vous avoir parlé du premier ouvrage du jurisconsulte dauphinois, Denis de Salvaing de Boissieu (1600-1682), le Traité du Plait seigneurial (voir ici), je vous présente aujourd'hui son deuxième ouvrage de droit : De l'usage des fiefs et autres droits seigneuriaux en Dauphiné, paru à Grenoble chez François Féronce en 1664.



Ce deuxième traité juridique de Denis de Salvaing de Boissieu est d'une ambition plus grande, car il couvre plus largement le droit des fiefs en Dauphiné. Il va bien au-delà de sa première étude de 1652 qui ne concernait qu'un point particulier du droit seigneurial. 

Dans les pièces liminaires, l'ouvrage contient un poème en latin, Elegia Authoris de se ipso, où Salvaing de Boissieur retrace les principaux événements de sa vie (on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même !). Cette élégie sera reprise dans toutes les éditions postérieures et réimprimée par Alfred de Terrebasse dans sa Relation des principaux événements de la vie de Salvaing de Boissieu, publiée en 1850. E. Maignien dit : "résumé poétique de sa vie et de ses travaux littéraires, composé en vers hexamètres et pentamètres d'une élégante versification et contenant de précieux renseignements biographiques." 

Si l'on se souvient que Denis de Salvaing de Boissieu était de fraîche noblesse, malgré ses prétentions à ce sujet, on peut voir dans cette étude une recherche d'autant plus intéressée, qu'elle lui permettait d'asseoir sa récente noblesse. Cependant, au-delà de cet intérêt personnel, il est réputé pour être une grand juriste et un tel sujet à l'époque était bien propre à permettre à un jurisconsulte d'exprimer son talent par un travail de fond. 

L'ouvrage a été publié par François Féronce. Ce libraire, originaire de Picardie, était le commis du libraire Nicolas, à Grenoble, qui avait déjà écoulé le premier ouvrage juridique de Salvaing de Boissieu (voir Jean Nicolas, père et fils, libraires à Grenoble (1608 - 1681)). Suite à de mauvaises affaires (il n'était pas seulement libraire, il était aussi négociant et banquier), Jean Nicolas céda la gestion de sa librairie à son commis, qui publia quelques livres sous son nom, dont celui-ci. L'adresse ne cache pas le lien entre François Féronce et Jean Nicolas, avec cet intitulé : "Chez François Féronce, Marchand Libraire, rue du Palais, à la maison du Sr Nicolas." 



Comme pour le Traité du plait seigneurial, l'ouvrage contient quelques irrégularités dans la numérotation des pages qu'aucun bibliographe n'a signalé, même E. Maignien. 

Pour voir la page consacrée à cet ouvrage, cliquez-ici.
Je suis désolé, mais je n'ai guère trouvé d'idée d'illustrations. Le sujet des fiefs n'est pas vraiment visuel.

Parenthèse

Mes amis Bertand et Jean-Paul m'ayant sollicité pour quelques recherches sur l'ascendance de la famille d'Octave Uzanne pour leur blog, Bertrand a résumé le résultat de mes trouvailles dans ce billet :
J'ai fait ces recherches avec d'autant plus de plaisir que j'y ai retrouvé une histoire familiale qui m'a rappelé ce que j'avais pu écrire sur la famille Ratton de Monétier (cliquez-ici, voir en particulier la fin du message) ou sur la famille Gauthier-Villars du Noyer (cliquez-ici et suivez les messages). C'est une illustration de comment l'émigration montagnarde peut être un tremplin pour une ascension sociale.

Pour finir, une image du village d'origine de cette famille, Les Chapelles, à côté de Bourg-Saint-Maurice. La seule vue du clocher de l'église nous indique que l'on est en Savoie.


mardi 17 janvier 2012

Un bibliographe dauphinois : Edmond Maignien (1847-1915)

Pour les lecteurs qui ne se sont jamais penchés sur la bibliographie dauphinoise, le nom d'Edmond Maignien ne leur dit sans doute rien. La vie et l'œuvre d'Edmond Maignien méritent pourtant d'être connues. Il représente bien ces érudits des temps passés qui ont amassé et publié une mine d'infirmations sur la bibliographie, qui de leur région, qui de leur sujet de prédilection. Aujourd'hui encore, nous nos référons à ces "travailleurs" de l'ombre de la science bibliographique.




Fils de Charles Maignien, doyen de la Faculté des Lettres de Grenoble, Edmond Maignien est né à Lyon le 6 novembre 1847. Auteur dès 19 ans d'une Notice sur le couvent des Dominicains de Grenoble, son goût pour l'histoire locale ne se démentira jamais. Il entre à la bibliothèque de Grenoble le 30 mars 1869 comme employé attaché à la rédaction du catalogue, sous la responsabilité de Hyacinthe Gariel. Mobilisé lors de la guerre de 1870 et fait prisonnier, il ne reprend pas son emploi à son retour à Grenoble et entre à la Compagnie des chemins de fer. Cependant, en 1879, il est nommé conservateur adjoint de la bibliothèque de Grenoble et entre en fonction le 1er janvier 1880. Après le départ à la retraite d'Hyacinthe Gariel, il devient le conservateur en chef de la bibliothèque, en 1883, poste qu'il occupe jusqu'à sa mort à Grenoble le 5 décembre 1915.

Il a laissé un très important travail de bibliographies sur le Dauphiné. Ses principaux ouvrages sont :
- L'Imprimerie, les Imprimeurs et les Libraires à Grenoble du XVe au XVIIIe siècle, Grenoble, 1884
- Bibliographie historique du Dauphiné pendant la Révolution française, Grenoble, 1891
- Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes du Dauphiné, Grenoble, 1892.
- Catalogue des livres et manuscrits du fonds dauphinois de la Bibliothèque Municipale de Grenoble, Grenoble, 1906-1929
- Catalogue des incunables de la Bibliothèque municipale de Grenoble, Macon, 1899



A côté de cela, il a publié de très nombreuses études historiques, souvent parues dans des revues et tirées à part :  "Pour ses amis, il faisait tirer à part sur papier de luxe quelques exemplaires de ses ouvrages, et aussi à leur intention, il ne demandait à son imprimeur qu'un nombre restreint de brochures. De ces raretés, il se faisait un plaisir de leur adresser la surprise avec quelques mots aimables".

Sa bibliographie comporte 71 numéros, à laquelle il faut ajouter 110 articles parus dans divers revues savantes, dont il n'a pas été fait de tirés à part. Il a aussi laissé de nombreux travaux manuscrits.

Il s'était constitué une importante bibliothèque personnelle et une collection d'antiquités. Sa bibliothèque a été vendue aux enchères à Lyon en 1920 et 1926.

En 1905, il est un des artisans de la création de la Société des Bibliophiles Dauphinois avec Henri Ferrand et G. Vellein. Il en a été un des animateurs les plus actifs, soit comme secrétaire, soit comme président. Il donne de nombreux articles aux bulletins de cette Société (43, sur un total de 113). Il était membre de l'Académie delphinale, de la Société d'Archéologie de Paris et de la Société d'Archéologie de la Drôme.

Je possède quelques ouvrages d'Edmond Maignien :

Cet exemplaire contient une lettre manuscrite d'Edmond Maignien :



Après son décès, G. Vellein lui a consacré une notice biographique chaleureuse et documentée, publiée dans la Petite revue des bibliophiles dauphinois, 2ème série, Tome I, n° 3 (mars 1922). Pour télécharger une version pdf, cliquez-ici.

A la lecture de cette notice, il me vient d'abord une réflexion.

On voit qu'Edmond Maignien a fini ses études en 1865, à l'âge de 18 ans, qu'il a ensuite pu prendre le temps de trouver sa voie, de travailler à une première étude sur l'histoire locale, de devenir membre correspondant de l'Académie delphinale, avant de vraiment commencé à travailler en 1869. Ensuite, c'est sur la base de ses seules compétences et mérites qu'il a pu devenir adjoint du conservateur en 1879, puis conservateur en 1883. Autre temps, autres mœurs ! Les Bac+8 de notre époque apprécieront ces mœurs différentes qui permettaient à un jeune homme bien né et plein de mérite de devenir sur ces seules bases (pas de concours, pas d'études longues) le conservateur d'un des bibliothèques régionales les plus prestigieuses. Reconnaissons que si le procédé peut nous surprendre, le résultat a été à la hauteur des espérances que l'on pouvait attendre de ce talent encore en devenir.

J'ai ensuite retenu ces 3 extraits de cette belle notice biographique.

D'abord, ce portrait de l'homme :
Ses fonctions consciencieusement remplies, ses travaux considérables et, plus encore ses goûts l'ont tenu en dehors du mouvement social de notre temps; il n'éprouvait aucun attrait pour les fêtes bruyantes, pour les plaisirs mondains; sa réserve, un manque de confiance en soi, en sa valeur, l'empêchaient souvent de se produire en société et rendaient inquiets à son esprit les rapports avec les puissants du jour.

Autre passage : la réponse à une interrogation que nous avons tous lorsqu'on voit la capacité de travail de ces érudits (en plus, sans internet, ni ordinateurs, les pauvres malheureux !)
En présence du nombre et de l'importance de ces travaux, on est porté à se demander comment ce fonctionnaire, retenu durant le jour à son poste, a pu les élaborer. Il est certain que ses heures libres de la journée n'auraient pas suffit, il y suppléait en écourtant son sommeil. C'était la nuit, dans le calme et durant le repos des siens, qu'il étudiait, rédigeait, corrigeait ses épreuves. Les voisins étaient accoutumés à voir de la lumière dans son cabinet bien avant dans les ténèbres, et ces veillées prolongées faisaient le désespoir de sa famille.


Enfin, cette extraordinaire scène où Edmond Maignien, aux portes de la mort, veut revoir ses chers livres. A méditer par chacun d'entre nous :
Cependant, peu de temps avant que s'ouvrit pour lui cette mystérieuse porte de l'éternité, il se sentit comme attiré par les muses de sa bibliothèque. A l'heure du crépuscule, profitant d'un éloignement momentané des siens qui s'étaient retirés, croyant le cher malade endormi, il était péniblement descendu de sa couche et, se tenant aux meubles, il s'était dirigé vers son cabinet de travail, pour revoir ses livres et ses collections. Il voulait dire un suprême adieu à ces vieux amis au milieu desquels il avait passé les bonnes heures. Le bruit rappela Mme Maignien qui accourut précipitamment et, tout en le grondant affectueusement, l'aida à regagner sa chambre. Ce coup d’œil rapide jeté sur l'asile du recueillement et de l'érudition, sur les enfants de sa pensée, sur les collections qui lui avaient procuré de douces jouissances au cours de sa laborieuse carrière, fut l'ultime éclair de son activité.
Pour finir, c'est un mail d'un arrière-arrière-petit-fils d'Edmond Maignien qui m'a donné envie de faire ce message sur son ancêtre. Je remercie mes lecteurs, qui me stimulent ainsi à faire découvrir de nouvelles pages de l'histoire du livre en Dauphiné.

dimanche 8 janvier 2012

Traité du plait seigneurial, Denis de Salvaing de Boissieu, 1652

J'en avais parlé dans mon dernier message; j'ai profité de ce premier week-end de l'année pour étudier plus en détail ce premier ouvrage du jurisconsulte dauphinois, Denis de Salvaing de Boissieu (1600-1682), premier président de la Chambre des Comptes du Dauphiné.



D'abord, qu'est ce que le plait seigneurial ? Ce droit qui semble propre au Dauphiné (tout du moins sous ce nom), Salvaing de Boissieu en donne lui-même la définition dans l'édition de 1731 : "Le plait est un droit seigneurial, qui est dû à mutation de seigneur, ou de possesseur de l'héritage, lequel y est sujet, ou de tous les deux ensemble selon qu'il est stipulé, comme j'ay dit au Traité que j'ai donné au public l'an 1652. Du plait Seigneurial & de son usage en Dauphiné; dans lequel j'ay remarqué trois sortes de Plait, suivant nos mœurs; le Plait conventionnel; le Plait accoutumé, le Plait à merci."

Le sujet devait lui sembler suffisamment important pour qu'il lui consacre ses premiers travaux de jurisconsulte. Il le fait paraître chez Jean Nicolas, de la famille Nicolas très active aux XVIIe siècle dans la libraire grenobloise (voir Jean Nicolas, père et fils, libraires à Grenoble (1608 - 1681)). C'est le fils Jean Nicolas qui a assuré l'édition de ce texte ou, tout du moins, la diffusion de l'ouvrage. La meilleure source sur l'activité de libraire de cette famille est l'ouvrage : Livres et lecteurs à Grenoble. Les registres du libraire Nicolas (1645-1668), par H.-J. Martin et M. Lecocq, Genève, Paris, 1977. 



Sur la base de ces registres, ils donnent la liste complète des acheteurs de l'ouvrage, ainsi que celle des libraires à qui Jean Nicolas a fourni cet ouvrage (Piot à Avignon, de Tournes à Genève, etc.). On voit que le prix de vente aux particuliers et aux libraires était de une livre. On comprend par ailleurs que Jean Nicolas reçoit les exemplaires de D. de Salvaing de Boissieu lui-même qui lui fournit par deux fois une centaine d'exemplaires à vendre, ce qui confirmerait qu'il l'a publié à ses frais. Remarquons au passage que Salvaing de Boissieu lui cédait les ouvrages au prix de 14 sous et que Jean Nicolas les revendait une livre (ou 20 sous), soit une marge bénéficiaire de 30 %. 

 
Sur la page de garde, cet exemplaire porte une marque possession, avec l'indication du lieu et de la date d'achat : "Acheté à Grenoble - 3 juillet 1652." Gaillard (ou Gaillaud). J'ai espéré retrouver la mention de l'achat de mon exemplaire dans les registres du libraire Nicolas. Dommage, il n'a pas dû l'acheter au libraire Nicolas, car on ne le retrouve pas dans la liste des acheteurs. On n'aurait pas rêver mieux que de posséder un livre de 1652 dont l'acte d'achat serait encore consigné dans un document d'archive.


Chose peu courante à l'époque, me semble-t-il (mais les spécialistes du XVIIe me le confirmeront), l'imprimeur est indiqué sur la page de titre. Il s'agit de la veuve d'Etienne Voisin, un imprimeur-libraire originaire d'Orange, présent à Grenoble en 1643, où il est mort en 1649. Sa veuve a poursuivi son activité d'imprimeur au moins jusqu'en 1653. 

Sur Denis de Salvaing de Boissieu, la meilleure source reste l'ouvrage d'Alfred de Terrebasse, parue chez Louis Perrin en 1850 : Relation des principaux événements de la vie de Salvaing de Boissieu.



Il commente ainsi cet ouvrage : "Ces nombreuses réimpressions témoignent suffisamment du mérite et de l'importance de l'ouvrage. Tout ce que nous nous permettrons d'ajouter, c'est que, jusqu'à l'époque de la Révolution, les décisions formulées dans ce judicieux Traité ont fait autorité dans plusieurs parlements du royaume. Il a passé depuis de la bibliothèque des jurisconsultes dans celle des savants, où les documents qu'il conserve le placent désormais à l'abri des injures du sort.
Le président de Boissieu n'était pas homme à écrire un volume sur les matières féodales sans trouver occasion de parler de sa famille et de lui-même. Aussi n'oublie-t-il pas de citer le cri de guerre de ses ancêtres et l'acte d'inféodation qu'il passa de la terre de Saint-Bonnet à noble Humbert de Chaponay, conseiller au parlement de Grenoble, sous le plait d'une paire de gants de cerf et aux autres conditions énoncées dans l'acte , du 28 août 1647." (pp.14-15). 
A. de Terrebasse fait allusion aux prétentions nobiliaires de Salvaing de Boissieu, qu'il a tenté de démonter dans son ouvrage.



Pour finir, je me suis offert le petit plaisir d'étudier en détail l'ouvrage, relevant au passages les nombreuses irrégularités dans la numérotation des pages, même si le texte est complet.
Voici le relevé exact des erreurs : 
Après la page 199, la numérotation recommence à 100 au lieu de 200. 
En plus de cet écart de 100, après la p.199, quelques pages sont mal chiffrées (je ne tiens pas compte que la numérotation devrait être en 200) :
- p. 154 chiffrée 156.
- p. 156 chiffrée 154. 
- pp. 164 et 165 chiffrées 174 et 175.
- pp. 168-172 chiffrées 178-182. La dernier page de l'ouvrage est donc chiffrée 182. Corrigée de l'erreur de pagination, mais avec l'écart de 100, cette page devrait porter le numéro 172. Corrigée de l'écart de 100, le numéro réel de cette page doit être 272, ce qui correspond à la composition de l'ouvrage. En effet, l'ouvrage contient un cahier de 4 feuillets non chiffrés (signature a) et 17 cahiers chiffrés de 8 feuillets signés A à R, soit 272 pages. 

Voilà, je viens de faire faire un pas de géant à la bibliographie dauphinoise : l'édition originale du Traité du plait seignieurial ne contient ni 182 pages, comme toutes les bibliographies le disent, ni 282 comme le dit E. Maignien, qui a détecté l'écart de 100 pages, mais 272. Qu'on se le dise ! 

Pour donner une idée de la rareté de cette édition de 1652, il suffit de dire qu'il y a seulement :
- 2 exemplaires à la BNF
- un exemplaire à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, de la bibliothèque Le Tellier.
- 2 exemplaires dans le fonds dauphinois de la BMG, dont l'exemplaire de Guy Allard. 

Pour voir la page consacrée à cet ouvrage, cliquez-ici.


jeudi 29 décembre 2011

Glanes dauphinoises IV et autres digressions

Avant de clore cette année qui s'est avérée bibliophiliquement riche, il fallait bien que mes quelques jours lyonnais soient encore l'occasion de derniers achats. J'ai ainsi pu acquérir deux ouvrages anciens, dans leur modeste reliure de parchemin d'époque. Ce sont deux traités de droit de Denis de Salvaing de Boissieu (1600-1683), un jurisconsulte dauphinois, premier président de la Chambre des Comptes de Grenoble, de fraîche noblesse, qui s'est montré, comme cela arrive souvent, un des experts les plus pointus en droits seigneuriaux.

En 1652, chez le libraire Nicolas de Grenoble, paraît le Traité du plait seigneurial. C'est un exemplaire de cette édition originale que je vous présente :



Il est dans son parchemin d'origine :



Le premier acheteur a porté cette mention manuscrite sur la page de garde. On apprend ainsi que ce Gaillard (ou Gaillaud) a acheté ce livre à Grenoble le 3 juillet 1652. Voilà un sieur qui se tenait au courant des nouveautés de l'année !



Denis de  Salvaing de Boissieu a ensuite élargi son propos, tout préoccupé qu'il était du statut juridique de ses récentes seigneuries. Il publie alors en 1664 : De l'usage des fiefs et autres droits seigneuriaux en Dauphiné.


Toujours dans son parchemin d'origine :




Un des deux ouvrages provient de la bibliothèque de Charles Jaillet, un érudit dauphinois, mort plus que centenaire en 2006. J'ai ainsi pu compléter ma page consacrée aux ex-libris dauphinois (cliquez-ici). Cet ex-libris gravé par H. Léty représente quelques monuments célèbres de Vienne, dont la fameuse Aiguille qui était au centre du cirque romain. Par ailleurs, je vous laisse faire le lien entre la devise et la date.



Jean Faure, du Serre

Un article récent dans Provence généalogie m'a remis en mémoire un petit ouvrage que je possède, qui rassemble les Œuvres choisies de ce notaire et sous-préfet, poète à ses heures.


Cet exemplaire de la petite édition chez Delaplace à Gap en 1858 est surtout notable par la belle reliure en maroquin au dos richement orné, reliure signée de Magnin (s'agit-il de Marius Magnin, relieur lyonnais ? Je ne sais, car je crois lire S. Magnin)


J'aurais l'occasion de vous parler de Jean Faure, du Serre, dont je possède quelques ouvrages, dont les rares premières éditions de son poème La Tallardiade.


Digressions

J'ai eu envie de faire deux digressions qui nous éloignent du Dauphiné, mais qui démontrent l'extraordinaire puissance d'Internet pour ceux qui aiment chercher et fouiner comme moi. Comme certains le savent peut-être, je suis aussi généalogiste à mes heures perdues et j'ai profité de cette trêve de fin d'année pour compléter l'histoire de ma famille.

Une simple recherche dans Gallica, sur un nom de famille, m'a fait retrouver ce courrier, sur un beau papier à en-tête :



Il s'agit d'un courrier de mon arrière-grand-père à la compagnie des eaux de Roubaix (est-ce que mes courriers administratifs seront visibles dans 100 ans sur Internet ?).

Un autre courrier de son prédécesseur à la pharmacie de Roubaix qu'il a tenue pendant la première moitié du XXe siècle est un bel exemple du style fleuri de l'époque.



Ce monsieur sollicite le raccordement au réseau d'eaux : "vous me feriez un sensible plaisir en donnant des ordres à votre service pour qu'on me fournisse l'eau le plus vite qu'il sera possible". Je crois que la prochaine fois que j'écrirais (ou j'enverrais un mail) à une des ces nombreuses administrations sans âme de notre époque, je leur exprimerais le "sensible plaisir" que j'aurais à obtenir ce que je n'arrive pas à obtenir malgré mes messages, mes appels aux répondeurs vocaux et autres outils modernes de "relation client". C'est peut-être le sésame ?

Au passage, je dois avouer que je ne suis pas un pur dauphinois ni montagnard. Tant pis, je dois bien dire qu'il y a un peu de sang mêlé dans mes veines. L'arrière-grand-père pharmacien était bourguignon et auparavant installé à Dijon (Eh oui! je suis un peu Bourguignon).

L'autre digression familiale est un extraordinaire texte, encore trouvé sur Gallica, à propos des pouvoirs de magnétiseur d'un médecin jurassien, le docteur Thouverey, qu'un de ses disciples a raconté dans cet ouvrage paru en 1880 :
Une révolution en philosophie résultant de l'observation des phénomènes du magnétisme animal. Etude physiologique et psychologique de l'homme, par le Dr Tony Dunand (du Jura) 



Je vous laisse découvrir cette incroyable histoire, avec apparitions (personnellement, je ne vois jamais de "personnage colossal" à l'heure de me coucher, mais il est vrai que je ne bois que de la tisane !), pouvoirs surnaturels et femmes intransigeantes : cliquez-ici.

Pour faire le lien, et pour ceux qui ont lu jusqu'au bout, la femme qui par son intransigeance a fait perdre tous ses pouvoirs au dit docteur est une de mes lointaines tantes, née à Paris en 1803 (le Dauphiné est de plus en plus loin), fille d'un Grognard et d'une jeune fille de la Mayenne (j'aggrave mon cas !)

Revenons à nos montagnes avec cette belle vue de la Meije depuis la tête de la Maye :



mardi 20 décembre 2011

Carte géologique du Dauphiné, par Charles Lory, 1858

En 1843, Charles Lory, un Nantais, tout juste sorti de l'Ecole Normale, arrive à Grenoble comme professeur de physique au collège de Grenoble. Cet homme de la mer (son père avait été officier de marine) se prend de passion pour les montagnes grenobloises. Il en fait même l'objet de sa thèse en 1846 : Études sur les terrains secondaires des Alpes dans les environs de Grenoble. Obligé de quitter Grenoble, il lui faut attendre la mort d'Emile Gueymard en 1849 pour y revenir à la chaire d'histoire naturelle de la Faculté des Sciences. Il ne quittera plus la ville. Il peut alors se consacrer totalement à la géologie de la région.

Il synthétise le résultat de ses travaux dans une carte géologique qu'il publie en 1858. C'est cette carte que je vous présente aujourd'hui (pour plus de détails, cliquez-ici).


On peut être séduit par l'aspect esthétique de cette carte qui, à travers une gamme de 26 couleurs, tente d'expliquer la complexe structure géologique de la région. Mais c'est avant tout un travail scientifique qu'il accompagne par une communication publiée dans le Bulletin de la Société géologique de France (séance du 2 novembre 1857) :  Esquisse d'une carte géologique du Dauphiné.



Il publie ensuite en 3 livraisons dans le Bulletin de la Société Statistique des Sciences naturelles de l'Isère, entre 1860 et 1864, une Description géologique du Dauphiné (Isère, Drôme, Hautes-Alpes), pour servir à l'explication de la carte géologique de cette province, qui a ensuite été regroupée en un seul volume. Dans cette Description.., une carte complémentaire précise la description géologique du Briançonnais, une des zones les plus complexes de la géologie des Alpes dauphinoises (il faudra attendre Pierre Termier pour clarifier l'histoire géologique de cette région).


Un des intérêts de cette carte est de voir la connaissance que l'on avait alors de la cartographie du massif des Ecrins. En effet, comme fond de carte, Charles Lory ne disposait pas encore des feuilles de la carte d'Etat-Major qui, pour le Briançonnais, ne seront publiées qu'en 1866. Il utilise donc un fond de carte encore assez sommaire où la Meije est appelée l'Aiguille du Midi et la barre des Ecrins porte le nom ancien de Pointe des Arcines. Cependant, les altitudes sont exactes pour ces sommets, preuve qu'il disposait d'une partie des informations des relevés de cette carte menées dans la région par le capitaine Durand dans les années 1828-1830. Ce détail sur le massif du Pelvoux, aujourd'hui appelé massif des Ecrins, permet de se rendre compte de la connaissance simplifiée que l'on avait encore du cœur du massif :


Pour revenir à l'homme, ces quelques mots de Marcel Bertrand nous le décrive : "Enfant de la Bretagne, petit, solide et noueux comme les chênes de sa patrie". "Cette nature loyale, à laquelle il n'a manqué, pour être appréciée de tous, que le besoin de l'expansion. Il a caché sa vie suivant le conseil du sage, mais il a caché aussi ses sentiments et ses impressions, comme s'il eût craint le contact des indifférents. Sensible et bon par nature, il a toujours été d'un abord un peu rude, et il semblait presque qu'il dût faire effort pour se montrer affable et gracieux.". Cette image ne correspond-elle pas à l'idée que l'on peut se faire de lui à lire les appréciations de M. Bertrand :


dimanche 4 décembre 2011

Jean-Jacques Rousseau à Grenoble

La lecture d'un article dans le dernier numéro de la revue L'Alpe m'a remis en mémoire une plaquette que j'avais dans mes piles, sur le séjour de Jean-Jacques Rousseau à Grenoble en juillet et août 1768, sous le nom de Renou. J'ai extrait cette plaquette de sa cachette pour la décrire.


Le titre complet de cet ouvrage d'Auguste Ducoin (1814-1894) est :
Particularités inconnues sur quelques personnages des XVIIIe et XIXe siècles. I. Trois mois de la vie de Jean-Jacques Rousseau. Juillet – Septembre 1768. Episode postérieur aux Confessions; publié pour la première fois et accompagné de lettres et de notes inédites de J.-J. Rousseau. Elle a paru chez les libraires Dentu et France à Paris en 1852. (pour une description complète, cliquez-ici)

Cette étude est basée sur un manuscrit de Gaspard Bovier, dont la famille accueillit Jean-Jacques Rousseau lors de son passage à Grenoble. Ce manuscrit, qui contient le récit jour par jour du séjour de Rousseau, avait aussi pour objectif de répondre au portrait malveillant que celui-ci donne de Bovier dans la 7e promenade des Rêveries du promeneur solitaire. Il lui reproche d'abord de ne pas l'avoir quitté ni le jour, ni la nuit. Surtout, il raconte une anecdote malveillante où G. Bovier, par « humilité dauphinoise », n'avait pas osé l'arrêter alors qu'il mangeait des baies empoisonnées lors d'une excursion sur les bords du Drac.



L'ouvrage d'Auguste Ducoin est un récit circonstancié du séjour de Rousseau à Grenoble, depuis son arrivée en provenance de Lyon, son passage à la Grande-Chartreuse pour herboriser jusqu'à son arrivée à Grenoble le 12 juillet 1768. Le récit au jour le jour de ce mois grenoblois est aussi une tentative de réhabiliter l'honneur de la famille Bovier, en rappelant toute la bonne volonté qu'ils ont mis à accueillir Jean-Jacques Rousseau, malgré son caractère irritable et changeant. Le portrait qu'Auguste Ducoin donne du philosophe met bien en valeur sa misanthropie, ses craintes de persécution, son caractère suspicieux et susceptible. Au-delà, c'est aussi l'occasion de découvrir comment la bourgeoisie cultivée et libérale de la ville pouvait recevoir un philosophe qui était déjà extrêmement populaire. Le séjour se termine par une obscure affaire de tentative d'escroquerie de Jean-Jacques Rousseau par un certain Thévenin. Il fuit Grenoble en août, pour n'y revenir que quelques jours en septembre 1768 alors qu'il est à Bourgoin. Auguste Ducoin raconte que le départ précipité de Rousseau est la conséquence d'une maladresse du président du Parlement, Berulle, qui avoua avec franchise : "ce n'est pas que je connaisse vos ouvrages; je n'en ai jamais lu aucun". 

La rue Jean-Jacques Rousseau où logea
le philosophe lors de son passage à Grenoble.


Nota : depuis la rédaction de ce message, une nouvelle édition du manuscrit de Gaspard Bovier a été donnée par les Presses Universitaires de Grenoble. Voir le message que je lui ai consacré : cliquez-ici. On verra que l'ouvrage d'Auguste Ducoin mérite quelques réserves, car il s'agit plus d'une paraphrase enjolivée, que la publication rigoureuse d'un manuscrit inédit. Dans l'exemple choisi pour illustrer cela, on verra qu'après avoir été ridiculisé par J.-J. Rousseau, Gaspard Bovier se voit mal servi par son compatriote Auguste Ducoin.

Pour revenir à l'Alpe, ce numéro 55, hiver 2012, qui vient de paraître, est entièrement consacré à Grenoble.



Il contient Quand Rousseau herborisait à Grenoble, par Eliane Baracetti, pp. 48-53, avec une bibliographie qui annonce une nouvelle édition du journal de Gaspard Bovier.

Pour finir, quelques mots sur Auguste Ducoin, l'auteur. C'est un de ces érudits, qui a eu une renommée locale en son temps. C'était visiblement un homme estimé, que le temps a fait disparaître dans un profond anonymat. J'ai tout de même réussi à glaner et mettre en ordre quelques informations (pour plus de détails : cliquez-ici). Né à Grenoble en 1814, neveu du conservateur de la bibliothèque municipale de Grenoble Amédée Ducoin (conservateur de 1818 à 1848), il est d'abord avocat à Grenoble et à Lyon, puis travaille dans l'industrie. Il passe la plus grande partie de sa vie à Lyon. Sa fréquentation du salon de Mme Yemeniz, la femme du célèbre bibliophile lyonnais, nous a permis de le faire un peu sortir de l'anonymat. Il est l'auteur de 3 livres : une étude sur la conspiration de Paul Didier à Grenoble (1844), une biographie de Philippe d'Orléans-Egalité et cet ouvrage sur Rousseau. Ensuite son activité professionnelle l'a empêché de poursuivre dans cette voie. C'est dommage car il annonçait un ouvrage sur Charles Fourier. Un de ces ouvrage a été entièrement plagié par le biographe Michaud, qui a été condamné pour cela (je comprend mieux maintenant comme Michaud a pu produire autant : en recopiant sans les citer les ouvrages d'auteurs moins connus). Pour finir, la collection d'estampes d'Auguste Ducoin a été vendue à Drouot en 1896 :