dimanche 2 juin 2013

Un fou littéraire haut-alpin

Le 2 avril 1808, en fin d'après-midi, la paisible ville de Gap fut troublée par un tremblement de terre qui réveilla tout d'un coup des inquiétudes au sein de la population. Certains se souvinrent alors d'une prophétie de Nostradamus (laquelle ?) qui prédisait une engloutissement de la ville de Gap. En ces temps de prospérité impériale, il n'était pas admissible que la quiétude d'une tranquille préfecture de l'Empire soit perturbée par de tels événements. C'était sans compter sur un juge du tribunal de Gap, probablement légèrement inoccupé, Jacques François Joseph Rochas qui prit aussitôt sa plume et sa science pour rassurer ses concitoyens. A peine un mois plus tard, il produisit des : Observations sur les tremblemens de terre, contenant quelques détails relatifs à la capitale des Hautes-Alpes et aux contrées du département du Pô, dans lesquelles les phénomènes du 2 avril dernier et jours suivants du même mois ont fait éprouver des alarmes, par M. R***.
En 12 propositions, il développa sa démonstration : les tremblements de terre sont provoqués par des feux électriques ou foudres, qui se propagent par des souterrains. Il put donc affirmer : Gap est à l'abri des feux souterrains, ainsi que des inondations.
Je ne résiste pas au plaisir de donner la liste exhaustive des 12 propositions :
1. Ce n'est que depuis le déluge universel arrivé sous Noë , que les tremblemens de terre se sont manifestés sur notre globe.
2. On peut en tout pays parvenir à lever la carte des grottes et souterrains qui ont été le siège des derniers tremblemens de terre, et en tirer des éclaircissemens pour ceux avenir.
3. Route qu'à tenu le feu du tremblement de terre du 2 avril 1808 et jours suivans, dans partie des état de Napoléon et des cantons Helvétiques
4- Jusqu'ici les assertions qu'on a données sur la direction des tremblemens de terre ne sont que des conjectures incertaines. Plan d'une machine fort simple qui doit infailliblement indiquer la direction des feux souterrains toutes les fois qu'on éprouvera un tremblement de terre;
5. Les mouvemens que le tremblement de terre impriment quelquefois aux cloches et sonnettes suspendues, ne peuvent-ils pas être déterminé par toute autre cause immédiate que la secousse qu'éprouvent les édifices ?
6. Gap est à l'abri des feux souterrains.
7. Cette ville est de même à l'abri des inondations aussi bien que peut l'être toute autre ville en général.
8. Les tremblemens de terre arrivent plus fréquemment aux environs des deux equinoxes.
9. L'apparition ou disparition spontanée des sources d'eau commune ne prouve pas la proximité du souterrain qui conduit le feu du tremblement de terre, et encore moins la proximité du foyer.
10. Les tremblemens de terre qui se font ressentir en plusieurs lieux presqu'au même instant et à d'assez grandes distances, ne peuvent avoir que le feu électrique pour agent principal.
11. Les moyens jusqu'ici proposés par les physiciens à l'effet de délivrer certains territoires des tremblemens de terre trop fréquens, en facilitant l'éruption des feux volcaniques, paraissent les uns insignifians, les autres au-dessus des forces humaines.
12. Les tremblemens de terre sont aujourd'hui pour nous des événcmens naturels et l'on ne saurait rien observer dans les météores, ni dans l'instinct des animaux qui soit capable de nous servir de présage à ce sujet.
Ce brave juge aurait pu en rester là. Il faut croire que sa notabilité l'a protégé des quolibets et critiques, car un mois après, il complèta son "œuvre" par un Supplément aux précédentes Observations sur les tremblemens de terre et fit donc paraître anonymement, comme le premier :
Nouveau pas sur les sentiers de la nature. Concernant les causes physiques des secousses réitérées des Tremblemens de terre. Système sur la matérialité de l'axe du globe terrestre; Le tout accompagné de quelques particularités qui ont rapport aux Sciences Physiques, Naturelles, et à l'Antiquité, traits d'Histoire et Réflexions morales.
Ouvrage utile à l'enseignement de la Jeunesse.
Par un habitant des Hautes-Alpes.
Gap, J. B. Genoux, Imprimeur, 5 mai et 25 juin 1808, in-12, [2]-292 pp.

L'ouvrage est indescriptible. Je vous laisse découvrir les sujets qui se suivent sans ordre ni cohérence. Il semble juste avoir une prédilection pour l'antiquité. J'en ai fait une lecture détaillée, que vous pouvez consulter ici : cliquez-ici. Vous penserez peut-être que s'il y a des fous pour écrire de tels livres, il y a aussi des fous pour les lire et passer quelques heures à décrire leur production. Je finis ce message en notant simplement qu'André Blavier, dans son ouvrage de référence Les fous littéraires n'a pas connu cette production de notre province.

Pour terminer ce message, je ne peux que dire, comme l'auteur : "Comme ces conjectures ne peuvent mener à rien de solide, n'abusons pas des momens du lecteur".

Pour atténuer mon propos, et ne pas vexer d'éventuels descendants de ce monsieur qui prirent la particule et la noblesse en se faisant appeler de Rochas d'Aiglun, signalons que son père fut un des premiers historiens de Gap (Joseph Dominique de Rochas, cliquez-ici) et que son petit-fils, Albert de Rochas d'Aiglun, polytechnicien et directeur des études de la prestigieuse école, fut un érudit qui avait tout de même un brin de fantaisie, comme en témoigne cette photographie où on le voit entouré d'un spectre.



Sur les Rochas d'Aiglun : cliquez-ici.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonsoir,
félicitations pour votre lecture attentive de ce très curieux ouvrage de Rochas et le merveilleux compte rendu que vous en avez tiré !
La matérialité de l'axe de la Terre est un morceau d'anthologie ! Je possède un exemplaire de cette rareté Bibliophilique, dans son brochage d'origine, et dont la description bibliographique correspond en tous points avec celle que vous donnez.
Cet auteur a effectivement échappé à Blavier, mais point à la suite qu'a publiée voici peu de temps Olivier Justafré : Graines de folie, supplément aux Fous littéraires (éditions Anagrammes, 2011).
Amitiés bibliophiliques


Bibliothèque dauphinoise a dit…

Bonjour
Merci pour votre commentaire et l'information sur le livre de O. Justafré que je ne connaissais pas.
Je suis curieux de savoir ce qui vous a fait vous intéresser à cet ouvrage.
Cordialement