dimanche 10 janvier 2010

Notes de lecture et considérations diverses

On me demande parfois comment je trouve la volonté de tenir ce blog toutes les semaines et de maintenir un site, et ce depuis presque 5 ans. J'ai trouvé la réponse dans un livre savoureux du romancier japonais Haruki Murakami, grand adepte de la course à pieds : Autoportrait de l'auteur en coureur de fond :

"Lorsque je dis aux gens que je cours chaque jour, ils sont admiratifs. "Vous avez sûrement beaucoup de volonté !" remarquent-ils parfois. Bien sûr, ce n'est pas désagréable d'être loué de la sorte. Beaucoup plus agréable que d'être dénigré. Mais je ne pense pas que la simple volonté vous rende capable de faire quelque chose. Le monde n'est pas aussi simple. À vrai dire, je ne suis même pas sûr qu'il y ait une corrélation entre mon entraînement quotidien et le fait d'avoir ou non de la volonté. Je crois que j'ai pu courir depuis plus de vingt ans pour une raison simple : cela me convient. Ou du moins, je ne trouve pas cela pénible. Les êtres humains continuent naturellement à faire ce qu'ils aiment et cessent ce qu'ils n'aiment pas." (p. 49)

C'est dit simplement et justement.

Autre lecture récente, qui nous a été recommandée dans le dernier numéro de la Nouvelle Revue des Livres Anciens :
N'espérez pas vous débarrasser des livres, de Jean-Claude Carrière et Umberto Eco.


Je recommande aussi cette lecture. Il ne faut pas se laisser dérouter par l'aspect assez désordonné de l'ouvrage. C'est au contraire son charme et chacun peut découvrir des petites pépites dans cet échange. Pour ma part, j'en ai trouvé trois que je vous livre, toutes de Jean-Claude Carrière, peut-être parce que je me reconnais mieux dans son approche du livre.

La première est une remarque, là-aussi d'une grande simplicité, qui dit exactement ce que l'on peut ressentir lorsqu'on aime les livres et ce qu'ils nous apportent :

"Je reviens à nos bibliothèques. Peut-être avez-vous fait une expérience semblable. Très souvent, il m'arrive de me rendre dans une pièce où j'ai des livres et de simplement les regarder, sans en toucher un. Je reçois quelque chose que je ne saurais dire. C'est intriguant et en même temps rassurant." (p. 309)

Cela peut paraître curieux à certains, voire incompréhensibles. Cela n'est peut-être pas uniquement l'apanage des bibliophiles. L'amateur de maquettes automobiles ou de bonzaïs ressent peut-être la même chose ? Il y a tout de même la différence qu'au delà du livre comme objet, il y a toujours le savoir qu'il contient, les émotions qu'ils apportent, en un mot la lecture.

Le deuxième passage est une expérience que j'ai moi aussi connue :

"Il m'est arrivé d 'accompagner mon ami Gérard Oberlé, libraire bien connu et excellent écrivain, chez des bouquinistes. Il entre dans une boutique et regarde très lentement les rayons, en silence. A un moment donné, il se dirige vers LE livre qui l'attendait. C'est le seul qu'il touche et le seul qu'il prend." (p. 157)

Dans mon cas, cela n'a peut-être pas un côté aussi théâtral, mais j'ai déjà vécu des situations similaires où, devant des murs de livres, un 6e sens me conduit vers LE livre que je cherchais ou qui m'attendais...

Comme je l'avais raconté dans mon portrait sur le blog du bibliophile (cliquez ici), c'est un instinct comme celui-là qui m'avait permis de dénicher un petit ouvrage rarissime : Ephémérides des Hautes-Alpes, de l'abbé Gaillaud, la première édition de 1864, dans une reliure en plein maroquin de Gruel, aux armes du marquis de la Mazelière. Une telle trouvaille est inespérée.


Le troisième extrait m'a ramené à des réflexions que je me suis fait sur le concept d'un savoir populaire dans nos Alpes, que l'on pourrait atteindre par delà le savoir savant.

"J'ai une histoire qui apparemment n'a rien à voir avec notre sujet, mais qui nous
dit quelque chose sur le pouvoir des livres. C'est en allant au Mali qu'il m'a été donné de découvrir le pays des Dogons, dont la cosmologie avait été décrite par Marcel Griaule dans son célèbre
Dieu d'eau. Or les persifleurs disent que Griaule avait beaucoup inventé. Mais si vous allez maintenant interroger un vieux Dogon sur sa religion, il vous raconte exactement ce que Griaule a écrit - c'est-à direque ce que Griaule a écrit est devenu la mémoire
historique des Dogons..." (p. 130)

Dans ce très bon livre :
Plantes et gens des Hauts. Usage et raison de la flore populaire médicinale haut-alpine, Les cahiers de Salagon, n° 9, 2004, Denise Delcour brosse un panorama très complet de l'usage des plantes médicinales dans les vallées briançonnaises.


Elle défend l'idée d'un savoir populaire, de transmissions ancestrales, par les "anciens", qu'elle oppose au savoir scientifique et savant. J'avoue ne pas la suivre dans cette voie et l'on comprend que la remarque de Jean-Claude Carrière m'y ait fait penser. Depuis fort longtemps, les botanistes complétaient leurs descriptions de la flore par un recensement de leurs propriétés médicinales. Dans les Hautes-Alpes, le meilleur exemple est Dominique Villars dans son Histoire des plantes de Dauphiné, 1786-1789.


Autre exemple plus récent, ce petit ouvrage de vulgarisation, du Dr Offner et de Joseph Pons, pharmacien à Briançon :
Les plantes médicinales et aromatiques des Alpes françaises, Gap, Louis Jean, 1931.


Tout ce savoir a dû peu à peu pénétrer au-delà du cercle des savants, parmi les populations peu cultivées, dites "populaires", mais qui étaient en contact avec les passeurs traditionnels du savoir qu'était d'abord le curé, puis l'instituteur. J'ai toujours pensé que l'existence d'une connaissance populaire dans les vallées des Alpes était un mythe, entretenu par ceux-là même qui, cultivés, souvent universitaires, ont la nostalgie d'un monde que les savants n'auraient pas "pollué". Par ailleurs, c'est ignorer la grande ouverture de ces vallées aux influences extérieures. Non, ces vallées n'étaient pas seulement peuplés de paysans, attachés à la glèbe, dont l'horizon se bornait au clocher de leur village !

1 commentaire:

Pierre a dit…

Une des raisons de la longévité d'un blogue est peut-être de ne rien en attendre en retour.

Ce qui ne signifie pas que l'on en tire pas une somme ineffable de satisfactions. Simplement, si l'on s'assoie devant son clavier comme un écrivain devant sa feuille pour faire partager ses émotions et ses découvertes, c'est sans savoir si le lecteur existe, s'il est satisfait ou s'il attend plus. Ecrire est un plaisir égoïste. Il y a bien sûr la possibilité de connaître l'indice de fréquentation de son blogue au jour le jour et même au commentaire près grâce à quelques astuces. Personnellement, j'ai préféré ne pas le faire.

J'aime aussi l'idée qu'un client puisse aller, à un moment donné, vers LE livre qui l'attendait. Mon rôle de libraire sera alors de faciliter l'accession à la propriété par une attitude intelligente…

Excellente année à ce blogue désintéressé. Pierre