dimanche 19 décembre 2010

La dure et gratifiante vie du bibliophile dauphinois

Nos maisons de vente s'étaient-elles données le mot ? Toujours est-il qu'il y avait deux ventes fort intéressantes pour le bibliophile dauphinois ce samedi après-midi.

La première, étalée sur deux jours, était la vente de la bibliothèque du docteur Blanc, de Thonon-les-Bains. Essentiellement consacrée à la Savoie, elle comprenait néanmoins une intéressante section Alpes/montagne.


Au même moment, c'était la bibliothèque du château de la Gardette, dans la Drôme (ancienne bibliothèque d'Amédée de Bouffier) qui était dispersée.



Les deux bibliothèques étaient de nature différente. La première est celle d'un bibliophilie qui a rassemblé au cours de sa vie un ensemble d'ouvrages et de manuscrits sur des thèmes qui lui étaient chers. La seconde est plus celle d'érudits locaux, qui ont accumulé au cours du temps une phénoménale collection d'ouvrages, plaquettes, revues, factums et documents en tous genres, conservés en l'état, c'est à dire presque toujours brochés, et vendus par lots, des lots qui comprenaient parfois plusieurs dizaines d'ouvrages. Il aurait fallu farfouiller dans près de 200 lots pour trouver la plaquette rare. Vu l'assistance de la vente, j'imagine d'ailleurs que l'on va bientôt voir resurgir chez les libraires et sur e-bay les ouvrages des lots vendus à l'unité, ce qui va probablement m'offrir une deuxième chance (certes un peu plus cher).


Il m'a fallu donc jonglé entre les deux ventes, étant d'abord présent à celle du docteur Blanc (où j'ai rencontré mes amis Textor et Jacques Perret), en suivant au téléphone la vente dauphinoise, puis, mes lots achetés dans la première, j'ai rejoint la deuxième vente,
sous la neige qui commençait à tomber à Paris. Autant la première se déroulait dans le calme feutré de l'hôtel Regina, autant la deuxième se passait dans une salle exiguë, dans une sympathique ambiance légèrement pagailleuse (mais où sont les lots ? où sont les cartons ?), vente où l'on crée pendant la vacation des lots bis et ter qui font que certains finissaient pas plus bien savoir sur quoi ils enchérissaient. On y voyait aussi de frêles jeunes filles devant déplacer les lourds cartons contenant les lots, d'autant plus que, selon la loi de l'emm... maximum, le carton recherché se trouvait toujours au bas de la pile.

Mes lots acquis et récupérés, je suis rentré chez moi, sous une neige qui tombait alors drue. De plus, panne de métro oblige, j'ai fini le trajet à pied, ayant bien pris soin d'empaqueter mes lots pour les protéger. Pour l'ouvrage de 1641, vu sa grande taille, je l'est porté contre moi, sous ma parka. Je crois bien que c'est la première fois que je porte une livre du XVIIe siècle serré contre moi, marchant dans la neige parisienne.

Cela étant dit, j'ai pu faire quelques acquisitions que j'ai "artistiquement" mis en scène ce matin :




On y voit :

La topographie militaire de la frontière des Alpes.
, de M. de Montannel, édité par les soins de M. A. de Rochas d'Aiglun en 1875, exemplaire sur papier de Hollande avec la grande carte dépliante.

Topographie militaire des Alpes comprises entre le Petit Saint-Bernard et la Méditerranée. Mémoire écrit de 1744 à 1782 par de Montanel, ingénieur-géographe du Roi., 1874.

Mémoires militaires sur les frontières de la France, du Piémont et de la Savoie depuis l'embouchure du Var jusqu'au lac de Genève, par Pierre de Bourcet. Peut-être pour me remettre de certaines de mes déceptions, j'ai acheté les deux éditions, celle de Berlin, 1802 et celle de Paris-Strasbourg, an X, avec la grande carte dépliante qui a été reprise par Rochas d'Aiglun pour illustrer sa publication de Montannel. Ces ouvrages sont considérés comme rares.

Les transactions d'Imbert, dauphin de Viennois, prince du Briançonnois et marquis de Sézanne, avec les syndics et procureurs des communautez de la principauté du Briançonnois en Dauphiné,…. contenant les franchises, libertez et privilèges desdits Briançonnois…, le tout recueilly par Claude Desponts… et Jean-Etienne Rossignol., Paris, 1641. Il s'agit de la première impression de la charte de franchise du Briançonnais, passée entre Humbert II, dernier Dauphin du Dauphiné, et les représentants des communautés briançonnaises le 29 mai 1343. Cette charte a donné naissance à l'institution des Escartons, qui instituait un régime presque républicain où tous les habitants étaient francs-bourgeois (on en avait fini avec les nobles de façon pacifique !) et administraient eux-mêmes les communautés, en particulier pour le partage de l'impôt.

Enfin, Réglements de police pour la ville de Gap et son territoire, de 1784, où on y apprend, entre autres, que l'on ne peut jeter par la fenêtre les eaux usées et les immondices (on imagine !) que si l'on a crié
au préalable, sous peine d'amende.

J'ai aussi acheté la collection complète (96 numéros + table) de la revue
Annales des Alpes. Recueil périodique des archives des Hautes-Alpes, publiée par l'abbé Paul Guillaume entre 1897 et 1913. Comme son nom ne l'indique pas, c'est un précieux recueil d'articles sur les Hautes-Alpes. La collection complète est évidemment rarissime.

Il y a bien eu quelques déceptions inhérentes à toutes ventes aux enchères. A celle du docteur Blanc, il y avait de nombreux Italiens qui ne semblaient pas partager les difficultés financières de leur pays. Il y avait aussi une sympathique dame, qui s'ingéniait à enchérir exactement sur les mêmes lots que moi. J'ai eu l'occasion d'échanger avec elle. Elle a été assez aimable pour donner l'explication. Je sais maintenant que son père a le même intérêt que moi pour les ouvrages sur la topographie alpine. Ma plus grosse déception est de ne pas avoir pu (ou voulu, c'est aussi un choix de ne pas monter) acquérir le manuscrit :
Précis d’un voyage à la Bérarde, en Oisans parmi les grandes montagnes de la province de Dauphiné. En revanche, j'ai eu aussi la bonne aubaine de pouvoir enfin acheter un livre qui m'avait échappé en 2004, l'un des deux Bourcet. Je l'avais vu chez un libraire parisien. Je m'étais décidé un peu tardivement et il était déjà parti. Je sais maintenant que cet exemplaire avait été acheté par le docteur Blanc et j'ai pu ainsi l'acquérir (5% plus cher). Preuve, s'il en est, que la bibliophilie offre parfois une deuxième chance.

Pour finir, une vue de la neige parisienne ce matin depuis chez moi :



6 commentaires:

Textor a dit…

Bravo Jean Marc, Jolies prises !

La vente de la bibliothèque du docteur Blanc de Thonon était tout à fait remarquable, tant par la quantité des ouvrages réunis sur la Savoie – en 15 ans de quête je n’en avais jamais vu une semblable – que de la qualité et de l’intérêt qu’elle a suscité chez les amateurs. Peu de lots ravalés, apparemment, sauf la série religieuse, et des enchères qui allaient facilement du double au quintuple de l’estimation.

Je confirme que les libraires turinois ne connaissent pas la crise. Les bibliophiles italiens non plus, l’un d’eux , fort sympathique au demeurant, m’a soufflé plusieurs lots. Il m’a dit être banquier. Moi aussi j’aimerais bien travailler au Fond Monétaire International, comme dit Lino Ventura dans les Tontons flingueurs !! :)

Bref, je suis tout de même parvenu à emporter une vingtaine d’ouvrages, un peu dans tous les genres, voyage en Savoie, recueil de décrets (les Ducs de Savoie légiféraient beaucoup) , impressions de Chambéry, et la seconde édition du Guichenon – la plus complète – qui manquait cruellement à ma bibliothèque savoyarde.
Textor

Textor a dit…

PS : Influencé par votre blog, sans doute, j'ai aussi emporté l'Histoire du Dauphiné, de Nicolas Chorier, la version abrégée pour Monsieur le Dauphin, Grenoble chez Charvys, 1674; ce qui m'épargnera la lecture de l'histoire complète en deux tomes, 1661.
T

Lauverjat a dit…

Bonsoir,
J'étais impatient de connaître les prises de Jean-Marc à travers ces deux ventes dont je garderai précieusement les catalogues. Mais je me demandais ce que l'amateur XVIe que vous êtes Textor, faisait dans ces ventes (n'y avait-il pas "les grans croniques... de Symphorien Champier Paris 1516)... Maintenant je sais.

Lauverjat

Textor a dit…

Lauverjat,
j’ai conservé également, précieusement, le catalogue de la vente Blanc, (un propre, un annoté !) qui va devenir un ouvrage de référence au coté du Dufour et Rabu , « L'Imprimerie, les imprimeurs et les Libraires en Savoie du Quinzième au Dix-neuvième siècle » publiés par la Société Savoisienne d"histoire et d"archéologie en 1877 .
L’idéal pour moi c’est évidemment quand un ouvrage sur la Savoie a été imprimé au XVIème siècle ! J’ai manqué les Chroniques de Savoie de Symphorien Champier, préempté par la Médiathèque de Chambéry, mais j’ai récupéré un autre symphorien Champier de 1550, non mentionné au catalogue : Vie et Mort de Pierre Terrail, dit le Chevalier Bayard, sans peur et sans reproche. Ouvrage attaché avec d’autres pièces aux Annales de Bourgogne de Guillaume Paradin.

Textor

Bertrand a dit…

Les premières plaquettes, les premiers volumes sur le Dauphiné, la Savoie, commencent à arriver sur Ebay... à suivre...

B.

Textor a dit…

Les ouvrages de la vente Blanc partaient au dessus de l'estimation haute, je me demande ce que les marchands vont gagner à les remettre immédiatement sur le marché ! Je surveille depuis quelques mois un ouvrage sur l'érection de la fontaine des éléphants à Chambéry. Il était marqué 990 euros, (je crois me rappeler) puis 700, puis 550, il est à 330 maintenant. S'il descends à 220, je l'achète !!
T