dimanche 10 octobre 2010

Un ouvrage de généalogie dauphinoise de 1672 par Guy Allard

En 1669, l'historien du Dauphiné Guy Allard fait paraître un prospectus pour annoncer son œuvre généalogique sous le titre : Projet de l'Histoire généalogique des familles nobles de Dauphiné. Ce n'est qu'en 1672 que parait le premier volume de la série. Toujours soucieux de se placer sous le patronage des puissants du moment, Guy Allard consacre sa première publication à la famille de François de Bonne de Créquy, comte de Sault, duc de Lesdiguières (1600-1677), gouverneur du Dauphiné. Il n'y aura en tout que 4 recueils de généalogies, parus entre 1672 et 1680. Ensuite, il ne publie que des généalogies isolées.

Ce premier recueil contient 8 généalogies sous le titre :
Histoire généalogique des familles, de Bonne, de Crequy, de Blanchefort, d'Agout, de Vesc, de Montlor, de Maubec et de Montauban.
Il est imprimé par Laurent Gilibert, à Grenoble et parait sous 3 adresses différentes, mais il s'agit toujours du même ouvrage et du même tirage.


L'exemplaire que je présente est à l'adresse de P. Charvys.

Il est en reliure d'époque.


Pour ceux qui voudraient plus de détails sur l'ouvrage, cliquez-ici.

Il contient en particulier la généalogie de la famille de Bonne, dont est sorti François de Bonne, duc de Lesdiguières, dernier connétable de France (1543-1623), grande personnalité dauphinoise des guerres de religion et de la pacification qui a suivi.


La généalogie qu'en donne Guy Allard illustre bien sa méthode. L'introduction tente de rattacher cette famille à quelques lignages prestigieux, alors que il s'agit d'une petite noblesse champsaurine, dans laquelle se sont succédés des notaires de génération en génération jusqu'au père du Connétable. Il cite bien les différents ancêtres, mais se garde d'indiquer qu'ils étaient notaires. Guy Allard en a gardé une réputation de complaisance dans ses travaux de généalogie. A sa décharge, cet homme sans fortune ne pouvait guère affronter les puissants de son temps. C'était presque une figure imposée que d'embellir les histoires familiales avec des origines prestigieuses, surtout pour les familles de récente extraction.

Première page de généalogie de la famille de Bonne, avec son blason.

Sur l'œuvre généalogique de Guy Allard, il existe une étude précieuse, comme savaient en publier les érudits du XIXe siècle.
Bibliographie de l'œuvre généalogique de Guy Allard, par Joseph Roman, Grenoble, Allier, 1905, 24 pp.


Ces petits travaux sont des sources irremplaçables pour la bibliographie locale, malheureusement difficilement accessibles.

lundi 4 octobre 2010

Une conférence sur l'ascendance haut-alpine d'Henry Gauthier-Villars, dit "Willy"

Votre serviteur prononcera une conférence le samedi 16 octobre à la mairie de Saint-Bonnet-en-Champsaur sur l'ascendance champsaurine (haut-alpine, pour ceux qui ne situent pas le Champsaur) d'Henry Gauthier-Villars (1859-1931), aujourd'hui surtout célèbre pour avoir été le mari et le mentor de Colette. Ils ont cosigné la série des Claudine. Plus précisément, Colette a écrit et Willy a signé.


Cette conférence d'abord généalogique sera aussi l'occasion d'évoquer le monde des livres. On y parlera des colporteurs-libraires du Dauphiné, qui ont essaimé dans toute la France; on détaillera l'histoire et l'ascension d'une lignée de libraires et imprimeurs à Lons-le-Saunier de la fin du XVIIIe siècle jusqu'à la fin du XIXe siècle; on découvrira l'obscure mais déterminante histoire de la contrebande de livres "philosophiques" depuis la Suisse. Au gré de l'histoire de cette famille, on évoquera le destin de Victor Lagier, célèbre libraire dijonnais, éditeur des œuvres de Gabriel Peignot, de Jacques Champollion, petit libraire de Figeac, mais père du grand Jean-François Champollion; on exhumera l'œuvre oubliée, mais abondante, d'un jésuite haut-alpin, le père Para du Phanjas.

Pour ceux qui me suivront jusqu'à la fin, on verra apparaître l'image fugitive du grand amour d'Alain-Fournier, Yvonne de Quiévrecourt, qui a inspiré le personnage d'Yvonne de Galais dans Le Grand Meaulnes. Le monde étant plein de correspondances inattendues, il existe un lien tenu entre Willy et Yvonne de Galais.

Cette conférence a lieu le samedi 16 octobre 2010 à 14h30, à la mairie de Saint-Bonnet-en-Champsaur (05), place Waldems. Elle est organisée par l'Association généalogique des Hautes-Alpes, avec le patronage de la Société d'Etudes des Hautes-Alpes. L'entrée est libre.

Quelques liens vers des messages où j'avais déjà évoqué cette famille :
http://bibliotheque-dauphinoise.blogspot.com/2009/01/lesdiguires-et-henry-gauthier-villars.html
http://bibliotheque-dauphinoise.blogspot.com/2009/09/dominique-villars-colporteur-libraire.html
http://bibliotheque-dauphinoise.blogspot.com/2009/12/une-reliure-de-bauzonnet.html
http://bibliotheque-dauphinoise.blogspot.com/2010/01/le-pere-para-du-phanjas-1724-1797.html

Pour ceux que cela intéresse, vous pouvez télécharger la présentation (attention 10 Mo) en cliquant ici.

mardi 21 septembre 2010

Quand un écrivain bourguignon écrit sur la Meije, cela donne un beau texte sur le pouvoir de la montagne...

Pour trouver de beaux textes sur la montagne, il faut parfois savoir chercher dans des ouvrages inattendus.

En 1926, Edouard Estaunié, de l'Académie française, fait paraître un recueil de 6 nouvelles, Le Silence dans la Campagne, dont une est le récit de la fascination d'un homme pour la Meije qui va jusqu'à la mort :
Le cas de Jean Bunant. Rappelons, pour ceux qui ne suivent pas, que la Meije est un sommet du massif du Haut-Dauphiné (actuellement appelé massif des Ecrins), dominant le village de La Grave dans les Hautes-Alpes du haut de ses 3983 mètres.


L'histoire est simple. Archiviste-paléographe, Jean Bunant est amené à villégiaturer à La Grave pour se soigner. D'abord ennuyé par ce pays de montagne austère et isolé, il devient de plus en plus fasciné par la Meije avec qui il noue une relation presque personnelle. Subissant l'appel irrésistible de la montagne et répondant aux sollicitations du guide Emile Pic, il tente une approche de la montagne. Dans la montée des Enfetchores, il meurt, terrassé par la maladie.

C'est un texte inattendu, dans le recueil de cet écrivain ingénieur dont on ne sait rien de ses relations avec la montagne et surtout avec la Meije. Ce texte est une belle illustration du pouvoir et de l'emprise que peut exercer une montagne sur l'esprit des hommes, écrit dans une langue classique, mais suggestive dans ses effets, en particulier la montée de la fascination dans l'esprit de Jean Bunant.


Cherchant ce texte depuis longtemps, j'ai attendu de pouvoir trouver un bel exemplaire de l'édition originale. C'est un des 250 exemplaires sur Hollande van Gelder (on voit que l'éditeur ne cultive pas le grand papier à petit tirage), dans une belle reliure classique signée Charles de Samblanx. Si je n'avais pas eu cette exigence bibliophilique, je n'aurais eu aucun mal à trouver un exemplaire sur papier ordinaire. Les ouvrages de cet auteur, visiblement prolifique et célèbre en son temps, envahissent désormais les catalogues des bouquinistes et des libraires, malheureusement avec peu de chance de se vendre, tant les gloires passées sont souvent vraiment passées (
Sic Transit Gloria Mundi).



Il reste au moins quelque chose d'éternelle, c'est la beauté de la Meije depuis La Grave (photo prise en août 2008) :


Quelques liens :
La notice du livre sur Bibliothèque Dauphinoise : cliquez-ici
Notices biographiques d'Edouard Estaunié sur Wikipedia et sur le site de l'Académie française.

mardi 14 septembre 2010

Le pasteur Eugène Arnaud, historien du protestantisme dauphinois.

Pasteur et théologien réformé, Eugène Arnaud nait à Crest (Drôme) le 18 octobre 1826, fils du pasteur Louis François Arnaud. Après des études de théologie aux facultés de Genève et de Strasbourg, il reçoit la consécration le 26 avril 1856. Pasteur à Crupies (Drôme), puis aux Vans (Ardèche) en 1853, il succède à son père à Crest en 1865. Il est ensuite nommé président du consistoire en 1876. Il était l'un des chefs de file du parti orthodoxe synodal. Il est l'auteur d'ouvrages historiques sur le protestantisme en Dauphiné, ainsi que d'ouvrages de théologie. Il est mort à Crest le 12 novembre 1905.


Son œuvre majeure est l'
Histoire des protestants du Dauphiné aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, en 3 volumes publiés à Paris entre 1875 et 1878.Le contenu des 3 volumes donne un aperçu de son contenu :
-
Première et deuxième périodes. Etablissement de la Réforme en Dauphiné et guerres de religion. 1522-1598.
-
Troisième période. Le régime de l'Edit de Nantes. 1598-1685.
-
Quatrième période. Le désert. 1685-1791.



Mais au delà cet ouvrage de référence, sa production a été très abondante, souvent sous forme de plaquettes.

Par exemple, en 1896, il regroupe 4 études parues dans des revues savantes sous le titre :
Mémoires historiques sur l'origine, les mœurs, les souffrances et la conversion au protestantisme des Vaudois du Dauphiné.


Aupravant, ce sont des petites études bibliographies, publiées par Eugène Chaper :

Notice historique et bibliographique sur les imprimeurs de l'Académie protestante de Die en Dauphiné au XVIIe siècle, 1870


Notice sur les controverses religieuses en Dauphiné pendant la période de l'édit de Nantes
, 1872


Supplément à la Notice sur les Controverses religieuses en Dauphiné pendant la période de l'Edit de Nantes, 1886


Certes, ce sont des points d'érudition très précis, presque trop précis. Mais, cela reste des études sans équivalent sur ces sujets, qui servent de référence sur des questions de bibliographie peu ou pas traitées. Pour ne rien gâter, quelques une de ces plaquettes sont bien imprimées, avec des titre en rouge et noir, sur le beau papier de Hollande des papeteries B.F.K. de Rives (Isère).

Autre exemple de travail d'érudition, cette liste d'émigrés protestants. Lors de la révocation de l'Edit de Nantes en 1685, de très nombreux Dauphinois ont fui la France à destination de la Suisse et de l'Allemagne. Ce simple recensement est une mine pour le généalogiste et l'historien des familles :
Emigrés protestants dauphinois secourus par la Bourse française de Genève de 1680 à 1710, 1885


Pour voir des notices détaillées sur tous ces ouvrages, cliquez-ici, sur la notice d'Eugène Arnaud. On y trouvera le lien vers les descriptions de ces différents ouvrages.

On ne rendra jamais assez hommage à ces érudits du XIXe siècle, qui ont accumulé pour l'avenir une masse de renseignements sur des sujets aujourd'hui oubliés ou délaissés. Existe-t-il aujourd'hui l'équivalent de cette recherche en partie désintéressée qui fait la joie des quelques érudits contemporains qui s'intéressent encore à tout cela ?

Sur Eugène Arnaud, je conseille la notice particulièrement complète de Wikipedia : cliquez-ici.

dimanche 5 septembre 2010

La réédition d'un recueil de lithographies et un article d'Arts & métiers du livre.

J'ai l'habitude de présenter sur ce site des ouvrages de bibliophilie, en édition originale. Je vais déroger aujourd'hui à la règle. La principale raison est très personnelle. L'ouvrage que je présente m'a été offert aujourd'hui. Ce cadeau représente beaucoup pour moi.

Dans les années 1820, les vallées protestantes des Hautes-Alpes (Champsaur, Queyras et surtout Freissinières) ont été le théâtre de l'action évangélisatrice d'un pasteur genevois, Félix Neff (1798-1829). On peut rapprocher son action des mouvements du réveil (revivaliste) (pour plus d'informations, voir la notice Wikipedia, bien complète : cliquez-ici).

Les protestants anglais ont toujours suivi avec sympathie et attention l'apostolat de Félix Neff et, dès 1832, William Stephen Gilly lui consacra une biographie :
A Memoir of Felix Neff, Pastor of the High Alps; and of His Labours among the French Protestants of Dauphiné, a Remnant of the Primitive Christians of Gaul.

Quelques années plus tard, Lord Monson visita les régions des Hautes-Alpes que parcourut Félix Neff. Il fit de nombreux dessins, qu'il confia à Louis Haghe, pour en tirer une série de 22 lithographies. Elles devaient illustrer l'ouvrage de Gilly. Ce recueil, précédé d'une introduction de Lors Monson, parut en 1840 sous le titre :
Views on the departement of the Isere and the High-Alps, chiefly designed to illustrate the Memoir of Felix Neff by Dr Gilly, lithographed by Louis Haghe, from sketches by the Rt Honble Lord Monson, London, London, W.-H. Dalton, 1840.

On imagine bien qu'un tel ouvrage est devenu introuvable. En 1985,
La Manufacture, à Lyon proposa une réédition de qualité, précédée de deux notices : Le rude sublime, de Jean Adhémar et Lord Monson en Dauphiné, de Paul Hamon. Les 22 lithographies sont reproduites.

C'est cet ouvrage que je présente aujourd'hui :


J'en est extrait 3 reproductions :
La Grave et La Meije

Château-Queyras

Saint-Véran

Un exemplaire de l'édition originale est proposé à la vente par B. Shapero de Londres, dans le catalogue paru cet été :
Travel 2010


Je vous laisse découvrir la notice, avec un reproduction d'une des deux vues de Briançon. En lisant le "petit" chiffre en bas à droite, vous comprendrez mieux que je présente la réédition.


Je profite de ce message pour présenter l'article qui a été consacré à ma bibliothèque dans le dernier numéro d'
Arts & Métiers du livre.

Ci-dessous, l'introduction :

J'en profite pour remercier tous ceux qui m'ont envoyé des messages soit directement, soir via les commentaires sur ce blog (voir le message précédent). Je tiens surtout à rendre hommage au travail d'Yves Devaux, qui a su si bien mettre en valeur ma bibliothèque dans son article. C'est pour moi l'occasion de le remercier chaleureusement.

dimanche 29 août 2010

Une histoire manuscrite inédite de la ville de Gap (XVIIIe siècle)

Je vous présente aujourd'hui une copie manuscrite d'une histoire de la ville de Gap, rédigée par Joseph Dominique de Rochas dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, et reliée, avec d'autres documents, par son arrière petit-fils Albert de Rochas d'Aiglun, après une tentative de publication par l'Académie delphinale.

Joseph Dominique de Rochas (1733-1807), avocat et homme de loi gapençais, un temps maire de sa ville natale, entreprit au milieu du XVIIIe siècle de rédiger une histoire de la ville de Gap. Pour cela, il s'appuya sur les nombreux documents présents dans les archives de la ville et les archives ecclésiastiques. De tout cela, il résulta un mémoire manuscrit sur la ville de Gap, resté dans les mains de la famille.

Page de titre de la copie manuscrite

Après son décès en 1807, le manuscrit resta dans la famille. En réalité, il en existait deux versions. Sur la base de son premier mémoire manuscrit, Joseph Dominique de Rochas avait composé une nouvelle version de cette histoire où il refondait le plan et donnait plus de liant à l'ensemble des documents qui étaient parfois sèchement recopiés dans le premier manuscrit. La première version de cette histoire de la ville de Gap fut donnée à la Bibliothèque Municipale de Grenoble, où elle est toujours conservée dans le fonds dauphinois (U.911). Quant à la version revue, elle resta dans la famille où elle échut à Victor de Rochas. En 1877, après un accident qui vit disparaître les 44 premiers feuillets, fut faite une copie manuscrite par Albert de Rochas d'Aiglun, un autre descendant. Il soumit ce mémoire à l'Académie delphinale en vue d'une publication.

Ce travail était entaché d'une accusation de plagiat depuis les affirmations d'Adolphe Rochas. En effet, ce dernier consacre une notice biographique à Joseph Dominique de Rochas, dans sa
Biographie du Dauphiné (T. II, p. 354). Il rappelle que "son désintéressement, sa probité, son excessive délicatesse et une piété solide, profonde et éclairée l'avaient fait vénérer, et qu'il fut enlevé à ses concitoyens dont il était le modèle, le 27 août 1807." Après cet éloge, il se fait l'écho de l'opinion de Clément Amat sur la paternité de ce Mémoire : "Personne jusqu'à ce jour n'a songé à lui contester la paternité de ces Mémoires; mais d'après M. Clém. Amat, celui de nos bibliophiles dauphinois qui connaît certainement le mieux l'histoire littéraire des H.-Alpes et qui a étudié attentivement la question, cet ouvrage ne serait pas de lui; il aurait eu en sa possession des mémoires inédits de Juvenis sur le même sujet, et après les avoir copiés, commentés et continués sous son nom, il en aurait détruit le manuscrit original. Ainsi s'expliquerait la disparition d'un ouvrage qui, comme nous l'avons déjà dit dans notre t. Ier (p. 464, n° V), a échappé jusqu'à ce jour aux investigations."

Extrait de la copie manuscrite

L'Académie delphinale demanda à A. de Taillas d'analyser le manuscrit. Il conclut sur l'authenticité du travail de Rochas et lui rend la totale paternité de ses recherches et de sa rédaction. Malgré cela, l'Académie delphinale argue de sa pauvreté pour ne pas publier ce mémoire. Cette histoire de la ville de Gap ne fut jamais publiée.

En définitive, Albert de Rochas, l'arrière petit-fils de l'auteur, réunit la copie manuscrite qu'il avait de ce mémoire, avec le rapport de 1878 de l'Académie delphinale qui lavait à jamais son ancêtre de la double accusation de plagiat et de destructeur de manuscrit. Il ajouta une courte préface, un fragment du manuscrit original, probablement sauvé de la destruction des 44 pages, deux lettres d'Eugène Chaper au sujet de la publication de ce mémoire et du rapport, et il fit relier le tout. C'est cet ouvrage qui a maintenant rejoint ma bibliothèque.



Lettre d'Eugène Chaper


Fragment du manuscrit original

A ma connaissance, et malgré mes recherches, il n'existe pas d'autres copies manuscrites de ce mémoire sur la ville de Gap dans les dépôts publics de France. Seule existe la première version, qui se trouve à Grenoble. C'est donc un document unique que je présente, sauf à voir apparaître une autre copie, voire le fragment subsistant du mémoire original.

Dans ce Mémoire, Joseph Dominique de Rochas s'attache surtout "à faire connaître les droits, les libertés et privilèges" de la ville Gap. Dans son étude du texte, A. de Taillas remarquait que l'auteur était particulièrement attaché "aux droits des populations", ajoutant : "Personne n'est plus que lui, antiféodal et il est assez singulier de voir un homme d'une piété dont la tradition comme ses écrits témoignent, attaquer avec autant de vivacité l'autorité temporelle de ses évêques." Il en conclut : "C'est un signe des temps et l'on ne saurait douter que les idées nouvelles n'eussent déjà pénétré à cette époque dans les provinces les plus reculées et que la révolution, avant de renverser nos vieilles institutions, ne fut déjà dans les esprits". Pour ma part, je crois qu'il faut surtout voir dans la position de Rochas celle que partage de nombreux haut-dauphinois, attachés aux libertés et privilèges conquis par les populations locales, souvent la bourgeoisie locale. C'est par exemple l'esprit des Briançonnais où l'on trouve en même temps un grand attachement aux traditions, un esprit religieux, voire un certain conservatisme, alliés à une méfiance profonde vis-à-vis de tout pouvoir qui pourrait empiéter sur les privilèges acquis de haute lutte à la fin du moyen âge. Il ne faut pas y voir l'influence des idées nouvelles, d'autant que ces idées détruiront les institutions mises en place dans ces régions. Dans la méfiance vis-à-vis du haut clergé, il y a une probable réminiscence de l'influence protestante qui, comme on le sait, a été très présente dans ces régions.

Les historiens successifs de Gap ont rappelé l'existence de ce Mémoire, sans pourtant lui accorder une attention très grande. Certains se sont même montré assez critiques.

Malgré les avis mitigés sur l'importance de ce manuscrit, c'est une pièce rare qui orne maintenant ma bibliothèque. Il est émouvant de posséder cette copie pieusement conservée et reliée par Albert de Rochas, témoignage de ses tentatives pour faire publier ce document et, dans le même temps, laver l'honneur de son bisaïeul sali par les allégations (les "cancans", comme le dit E. Chaper dans une de ses lettres) de Clément Amat, reprises par Adolphe Rochas.

Portrait d'Albert de Rochas d'Aiglun

Ce mémoire est un témoin des tentatives de certains habitants de Gap, attachés à leur ville, pour écrire une histoire de leur cité et de ses luttes pour défendre ses libertés contre les empiétements des "puissants", en l'occurrence les évêques de Gap.

Pour aller plus loin, cliquez-ici.


mercredi 18 août 2010

Le chevalier de Lamanon et l'expédition de La Pérouse.

Un passage à Albi sur le chemin des vacances, agrémenté d'une visite du musée Lapérouse (Jean François de Galaup, comte de La Pérouse est né près d'Albi, comme chacun sait) m'a opportunément remis en mémoire une petite curiosité bibliographique concernant l'histoire naturelle du Dauphiné et plus précisément des Hautes-Alpes.


Le chevalier de Lamanon, naturaliste né à Salon-de-Provence en 1752, a porté ses recherches sur la géologie, avec une attention particulière sur le volcanisme. En 1784, il fait paraître un mémoire où il décrit la découverte d'un volcan éteint dans les Hautes-Alpes, plus précisément à côté de la montagne du Vieux Chaillol, dans le Champsaur :
Mémoire litho-géologique sur la Vallée de Champsaur et la Montagne de Drouveire dans le Haut-Dauphiné, par M. le Chevalier de Lamanon, Correspondant de l'Académie des Sciences de Paris, et Associé Etranger de celle de Turin.
Paris, 1784, in-8°, 78 pp., une carte.





Malheureusement, il s'était trompé dans son identification des rochers qu'il avait trouvés sur cette montagne. Cette erreur fut reconnue par Dominique Villars, botaniste de la région, qui fit paraître un
Mémoire sur la prétendue découverte d'un volcan éteint en Haut-Dauphiné, annoncée par M. le Chevalier de Lamanon (Affiches du Dauphiné, 7 novembre 1783), qui était une réponse à la lettre du Chevalier de Lamanon, datée de Saint-Clément le 25 septembre et publiée par les Affiches le 10 octobre. Elle fut aussi mise en évidence par Faujas de Saint-Fond. Par honnêteté intellectuelle, Lamanon préféra détruire ou supprimer l'édition de son mémoire, en n'en gardant que 12 exemplaires. Ecoutons-le s'expliquer sur ce mémoire :
"Depuis l'impression de ce Mémoire, j'ai cherché et trouvé des caractères très distinctifs entre le basalte et le trapp ; d'où il résulte que la pierre de Drouveire est un trapp, comme le pense M. Faujas de Saint-Fond. J'allois faire connaître ces caractères dans un Mémoire très-détaillé sur les caractères distinctifs des volcans éteints, qui est presque achevé ; mais, je suis obligé de tout abandonner pour me préparer au voyage du tour du monde ordonné par le Roi pour le progrès des sciences.
Ne pensant pas que les discussions ci-dessus soyent assez dignes du public, n'étant pas suivies du Mémoire sur les volcans éteints, je prends le parti de le supprimer, et je n'en fait tirer que douze exemplaires."

Cette expédition ordonnée par le roi est justement celle de La Pérouse qui devait partir de Brest en mars 1785, ne lui laissant pas le temps d'approfondir son étude. C'est ainsi qu'il n'existerait que 12 exemplaires d'une des premières études géologiques sur les Hautes-Alpes.

Ce qui est plus romanesque est ce que rapporte le bibliographe Fernand Drujon dans
Destructarum Editionum Centuria, où il recense 100 ouvrages "dont les éditions ont été détruites, en totalité ou en notable partie, par suite d'événements funestes, de catastrophes telles que les incendies, les naufrages, les révolutions". Il affirme en effet que le chevalier de Lamanon emporta avec lui, sur "La Boussole" (un des deux bâtiments de l'expédition) les 12 exemplaires sauvés. L'idée peut paraître curieuse, mais pourquoi pas ? Le destin mouvementée de cette malheureuse édition n'était donc pas terminé. Il devint même tragique. En effet, le chevalier de Lamanon périt dans une échauffourée avec des indigènes de l'île de Maouna, dans l'archipel des Samoa en décembre 1787. Comble de malheur, si tant est que ces exemplaires aient alors survécu, ils ont définitivement disparu dans le naufrage de l'expédition devant l'île de Vanikoro au printemps 1788. Il était dit que ce mémoire serait rayé de la surface de la terre. On connaît des ouvrages comportant des erreurs plus grossières qui ont eu un avenir plus glorieux et qui ont survécu à toutes les misères dont peuvent souffrir les livres.

Cependant, tous les exemplaires n'ont pas disparu. Il y en a un à la BNF, un dans le fonds Dauphinois de la Bibliothèque Municipale de Grenoble, un dans la collection Guillemin des Archives départementales des Hautes-Alpes et il y en aurait un à la bibliothèque Saint-Geneviève. On pourrait imaginer qu'il en existe d'autres, soit dans des bibliothèques publiques, soit privées, le mémoire ayant dû être donné ou diffusé par l'auteur avant de reconnaître son erreur.

Pour aller plus loin, un lien vers un site de très bonne qualité où ce mémoire, et plus généralement le travail de Lamanon, sont étudiés (cliquez-ici).

Les deux reproductions ont été extraites de cet article.

Voir aussi la notice Wikipedia sur le chevalier de Lamanon, qui s'intéresse surtout à sa participation à l'expédition de Lapérouse (cliquez-ici).

Pour finir ce billet, je recommande vivement la visite d'Albi, dont cette image donnera un rapide aperçu :