lundi 23 juin 2014

Gastronomie dauphinoise

Pour paraphraser une phrase célèbre : « Rien de ce qui est dauphinois ne m’est étranger ». C’est en appliquant cette maxime que je me suis attentivement penché sur une vente entièrement consacrée à la gastronomie, qui a eu lieu à Paris il y a quelques semaines. De tout cela, il est ressorti deux acquisitions, à la croisée entre la gastronomie et le Dauphiné.


La première acquisition est un rare mémoire sur le commerce de la viande de boucherie à Grenoble au XVIIIe siècle. L’intérêt de ce texte rejoint aussi les grands mouvements de la pensée économique de cette fin du siècle des Lumières. Le sujet en est simple. Chaque année, un accord était passé entre la municipalité de Grenoble et un ensemble de bouchers sur l’approvisionnement en viande de la ville, avec des  quantités définies et des prix fixes, selon les périodes de l’année. L’accord de 1769 a été très mal respecté, les bouchers ne se sont pas conformés aux prix convenus, l’approvisionnement n’a pas été de qualité. Un conseiller au Parlement du Dauphiné, probablement Claude Gaspard Berger de Moydieu, pétri des théories et principes des physiocrates, s’empare du sujet et produit un mémoire, publié en février 1770, pour répondre à la question très simple (et toujours d’actualité, voir le récent débat sur le prix de l’électricité) : "s'il est une méthode sure d'approvisionner suffisamment et constamment les Villes, est-ce d'invoquer l'autorité et de fixer les prix d'une manière juridique, ou d'appeler la liberté, et de laisser jouir les denrées de leur valeur, et les acheteurs se les procurer par des conventions libres ?"

La réponse du conseiller est simple : la liberté du commerce vaut mieux. Il développe sa démonstration en quatre points :
- L'injustice sociale que constitue ce prix unique, et le mécontentement des consommateurs.
- L'absence de rationalité économique du prix unique des viandes de bœuf et de mouton.
- La rareté des bonnes espèces à proximité de Grenoble où les bas prix n'encouragent pas l'élevage.
- La difficulté à obtenir à Grenoble des viandes de qualité, celles-ci allant là où les prix sont plus élevés.
Ce mémoire est publié dans les Éphémérides du citoyen, ou Bibliothèque raisonnée des sciences morales et politiques, tomes IX et X, 1770, le journal des Physiocrates. Sans que l’on sache dans quel ordre les publications ont été faites, le mémoire est aussi imprimé à Grenoble par Faure, sans date :
Mémoire concernant le commerce de la viande de boucherie, par un magistrat du Parlement de Dauphiné
Grenoble, Faure, Imprimeur-Libraire, s.d. (1770), in-12, 125 pp.



C’est ce rare mémoire qui vient de rejoindre ma bibliothèque. Je dis rare car il n’en n’existe qu’un seul exemplaire dans les bibliothèques publiques, à la BNF. La Bibliothèque Municipale de Grenoble, dans le fonds Dauphinois, ne possède que l’extrait des Éphémérides, ainsi qu’une version manuscrite de ce mémoire.

Ce texte, qui mériterait de plus longs développements, est intéressant car il situe bien la pénétration des idées nouvelles parmi les membres de ce Parlement de Province, parlement dont le rôle a été déterminant quelques années plus tard dans le déclenchement de la Révolution.

Mon exemplaire a appartenu à la bibliothèque de la famille princière Starhemberg, au château d'Eferding.en Autriche (Fürstlich-Starhemberg'sche Familien Bibliothek. *Schloss Eferding*). On peut s’interroger sur l’intérêt de posséder un tel ouvrage dans leur bibliothèque. Il a ensuite appartenu à l'Österreich Bibliothek, dont l’ex-libris qui ne porte que les deux grandes lettres capitales O.B. recouvre totalement le cachet du précédent propriétaire, que l’on ne peut identifier que par transparence.

Juste un mot sur l’auteur du mémoire. Nous avons suivi René Favier, qui l’identifie dans un bon article de synthèse : Le marché de la viande à Grenoble au XVIIIe siècle. In: Histoire, économie et société. 1994, 13e année, n°4. pp. 583-604 (accessible sur Persée). Né à Grenoble en 1732 et mort à La Verpillière en 1807, Claude Gaspard Berger de Moydieu appartient à une famille de magistrats du Parlement du Dauphiné à Grenoble. Conseiller de ce Parlement de  1754 à 1775, il sera ensuite procureur général de 1779 à 1789, jusqu’à sa suppression. Il est aussi l’auteur d’une pièce Jouachim, bey de Tunis, ou le Saut périlleux. Tragédie burlesque en trois actes et en vers, 1781, A Tunis, de l'imprimerie du Divan [Grenoble], composé en 1763, à l'occasion des démêles du marquis Du Mesnil avec le parlement de Grenoble, ainsi que, selon Rochas, d’un mémoire sur la liberté des grains, autre sujet de prédilection des physiocrates.

Pour revenir à un deuxième ouvrage plus gastronomique (la liberté de vente de la viande de boucherie à Grenoble, est-ce vraiment de la gastronomie ?), c’est un exemplaire du tirage de tête de La cuisine dauphinoise à travers les siècles, par René Fonvieille, paru en 1983, qui vient lui aussi orner ma bibliothèque dauphinoise. 


C’est un des 8 exemplaires hors commerce reliés en maroquin par Daniel Saporito, un relieur grenoblois bien connu. 


Cet ouvrage, bien illustré, est une mine d’informations sur les plats régionaux, aussi variés que l’est la géographie de l’ancienne province. Je tiens à disposition la recette du gratin dauphinois telle que la préconise René Fonvieille.

Pour aller plus loin, sur le site Bibliothèque Dauphinoise, cliquez-ici.

samedi 14 juin 2014

Le Dauphiné illustré par Michel Béret

Michel Béret (1914-1966) est un graveur un peu tombé dans l'oubli. Le hasard d'un achat me l'a fait découvrir.

Il est né à Saint-Lattier (Isère) le 19 avril 1914. Surtout actif comme graveur (il semble aussi avoir été peintre, mais je n'ai pas trouvé de référence d'œuvres), il a illustré quelques ouvrages, essentiellement avec la technique du burin sur cuivre. Au sein de sa production, on peut relever : Images de Paris, 1948, Images d'Alsace, 1949, Douze Sonnets de Ronsard, 1950, Venise, masques et façades, 1953 ou Voltaire. Le Monde comme il va, 1964 ("Les Cent femmes amies des livres").
Il est décédé à Paris le 16 septembre 1966.

En 1956, il publie à compte d'auteur un recueil de 15 gravures au burin sur cuivre, pour illustrer Les mémoires d'un touriste, de Stendhal, pour tout ce qui concerne le Dauphiné. L'ensemble est présenté en feuilles dans un petit in-12 oblong, sous couvertures rempliées, dans une chemise illustrée, elle même contenue dans un étui illustré. C'est une publication de luxe, tirée à 185 exemplaires.


Etui et chemise

 Couverture illustrée d'une vue de Pont-en-Royans

Titre illustré d'une gravure représentant le Vercors

Cette vue de Grenoble est une bonne illustration de la qualité de la gravure de Michel Béret :


Parmi les 15 gravures, 4 représentent les Hautes-Alpes, n'hésitant pas à s'éloigner du texte de Stendhal. En effet, celui-ci n'a jamais vu la face sud de la Meije ou visité Saint-Véran. On lui pardonne cette "entorse", pour le plaisir de nos yeux.

La Meije

Briançon

Saint-Véran


Château-Queyras

Mon exemplaire n'appartient pas aux 35 exemplaires sur 185 du tirage de tête. Malgré cela, il contient un dessin original de l'auteur, sur calque, représentant la face sud de la Meije, qui a servi de modèle pour la gravure définitive (voir ci-dessus). Il vient enrichir ma collection des vues de ce sommet.






Pour finir :
Détail de la chemise, avec une vue de la vallée du Drac

Détail de l'étui avec les armes du Dauphiné


Pour consulter la page que j'ai consacré à cet ouvrage :
Stendhal. "Mémoires d'un touriste." Le Dauphiné, illustré par Michel Béret.


dimanche 8 juin 2014

Un libré en patois d'Aguillés : deux rares plaquettes en patois du Queyras

Au moment même où les langues régionales reculaient devant le double assauts des brassages de populations de l’ère industrielle et le développement de l'enseignement laïc et républicain, il se trouvait dans nos régions des érudits ou de simples amateurs qui essayaient de sauver ce qui restait de ces langues ancestrales. Dans les Hautes-Alpes, comme souvent ailleurs, le clergé et les notables locaux étaient à l'avant-garde de cette "défense et illustration" du patois local.


Ainsi, Jean Guérin (1838-1917), un prêtre originaire d'Aiguilles, dans le Queyras (Hautes-Alpes), membre d'une famille notable de la région (au moment de sa naissance, son père Jean Guérin est maire de la commune), a peu à peu accumulé des écrits en patois d'Aiguilles. Commencé en 1856, il a constitué en 1907 une petite collection de textes : contes, sermon, traduction des fables de La Fontaine, proverbes, argot (en réalité des mots familiers du quotidien), etc. Il décide alors de rassembler ces textes dans une petite plaquette :
Un libré en patois d'Aguillés (1856-1907), sous le pseudonyme de Jon Bourboun de la Béléèro (Il semble que Bourboun est le surnom de sa famille Guérin, surnom qui devait permettre de la distinguer des nombreuses autres familles Guérin d'Aiguilles).


A qui s'adresser pour imprimer cette plaquette ? Évidemment, il ne pouvait que demander à un autre Queyrassin voire même à un compatriote d'Aiguilles. Il se trouve qu'André Eyméoud, né à Aiguilles en 1868, qui est liée par sa mère à une des très importantes familles de Queyrassins négociants en Amérique du Sud, est imprimeur à Paris, depuis 1900. C'est donc lui qui assure l'impression de la plaquette, comme en fait foi la page de titre (sur André Eyméoud : cliquez-ici)

Pour l’anecdote, l'imprimerie, installée au 2 passage du Caire (IIearrondissement de Paris) dans une maison ornée de motifs égyptiens, a été photographiée par Atget vers 1907.


Le détail de l'enseigne d'André Eyméoud apparaît distinctement :


Le tirage a été réduit (combien ? 100, peut-être 200 exemplaires). Quelques années plus tard, deux de ses petits-neveux, Albert Guérin (Avignon 24/3/1893 – Buenos Aires 19/3/1974) et Prosper Guérin (Aiguilles 19/9/1894 – Aiguilles 11/9/1961), deux frères qui ont fait une carrière commerciale à Buenos Aires décident de donne une nouvelle édition en "foto (sic) impression", par les établissements Plantié de Buenos-Aires. Ils ajoutent seulement une planche liminaire avec un portrait de l'abbé Guérin et orne la couverture d'une photo de leur "petite patrie" : Aiguilles.



Ces plaquettes sont certes modestes, mais elles témoignent  d'un parler. Elles mériteraient d'être connues. Pourtant, elles sont d'une très grande rareté. On n'en trouve aucun exemplaire ni à la BNF (ce qui arrive souvent pour ce type d'impressions), ni dans les bibliothèques publiques en France (CCFr). En particulier, elles sont absentes du fonds dauphinois de la Bibliothèque Municipale de Grenoble. Pour ma part, j'avais acquis l'édition de 1907 en 2004 et je viens d'acquérir celle de 1949 ce mois-ci. Je ne les ai jamais vues auparavant.

Pour voir la page que je leur  consacre : cliquez-ici.

Pour conclure, quelques proverbes en patois d'Aiguilles :


samedi 15 mars 2014

Une rare aquarelle ancienne de Gap (Hautes-Alpes)

Les vues anciennes de Gap sont rares. Comme tout le département, il faut vraiment attendre les premiers grands albums lithographiques pour voir apparaître des vues des principales villes et des paysages du département des Hautes-Alpes. Le plus célèbre d'entre eux est l'Album du Dauphiné, paru entre 1836 et 1839, dans lequel on trouve les premières lithographies de Gap.

Quant aux artistes, peu d'entre eux se sont intéressés à la préfecture des Hautes-Alpes. Pour en parler, je dois me fier à ma mémoire ou à ma propre documentation car l'iconographie du département ou du chef-lieu n'a jamais fait l'objet d'aucune étude exhaustive. Tout cela pour relever l'intérêt de cette aquarelle de Gap que je viens d'acquérir. Bien que non datée et non signée, on peut penser qu'elle date du premier tiers du XIXe siècle.


Plusieurs points méritent d'être notés.

Le point de vue est inhabituel. Le premier plan est largement occupé par l'arrière de l'église Saint-André-des-Cordeliers et du couvent alors occupé par les sœurs du Sacré-Coeur de Marie, qui lui était accolé (c'était l'ancien couvent des Cordeliers). On sait d'ailleurs que ce couvent a été acquis par Mgr Arbaud, mort en 1836, qui l'a confié à cette congrégation, après l'avoir rehaussé d'un étage. La vue nous le montre sans cet étage, ce qui nous donne un élément de datation.

J'ai tenté d'identifier le point de vue sur un plan actuel de Gap. Sur cette carte, je pense qu'il se trouve là où est le "A".


L'église Saint-André-des-Cordeliers existe toujours, au début du cours Ladoucette.Cette vue de face permet de voir que si la forme générale du clocher a été respectée par l'aquarelliste, elle ne l'a pas été dans le détail.


Ensuite, au deuxième plan, on voit la ville de Gap elle-même. Le seul monument que l'on reconnait aisément est la cathédrale de Gap. Je n'ai pas identifié les autres monuments, en particulier ce bâtiment surmonté d'un large fronton monumental. Pourtant, Gap est guère riche en monuments imposants.

Le troisième plan est occupé par la montagne de Charance.

Comme signalé, on distingue bien l'ancienne cathédrale de Gap, avec son clocher roman.


Ce détail permet de le comparer à la vue du même clocher dans la lithographie de l'Album du Dauphiné, prise sous le même angle, mais plus au sud. Là aussi, la précision du dessin ne semble pas avoir été la préoccupation majeure de l'artiste.


Enfin, dernier point notable, la présence de deux moulins à vent. Je n'ai pas trouvé de mention de moulins à vent à Gap. Il existait de nombreux moulins à eaux, en particulier sur le cours de la Bonne, mais cette vue nous apprend qu'il y avait aussi des moulins à vent. Ils sont situés dans une zone qui doit en contrebas de l'actuelle rue Carnot. On peut probablement rapprocher la tour ronde à gauche de la vue de l'Album du Dauphiné comme le reste d'un des moulins à vent, qui a perdu ses ailes.

Pour finir ce message, ce détail sur les deux personnages du premier plan, probablement une mère et son fils, doit nous conforter dans la datation de l'aquarelle. Le costume de la femme rappelle les tenues des femmes dans le premier tiers du XIXe siècle. Sûrement qu'un amateur versé dans la connaissance du costume féminin saura trouver un détail qui permettrait d'affiner la date.


Depuis que j'ai rédigé ce message, j'ai vu cette aquarelle de Diodore Rahoult, présentée lors de l'exposition de l'Ancien Évêché et reproduite dans : Diodore Rahoult, Paroles de palette. Grenoble, Musée de l'Ancien Évêché, Bibliothèque Municipale de Grenoble, 2013 :


Je trouve une similitude de style. Je me prends à rêver que je possède une œuvre de ce peintre !

lundi 17 février 2014

Haute Montagne, Pierre Dalloz

Parmi les ouvrages qui ont illustré le deuxième âge d'or de l'alpinisme, qui se situe entre les deux guerres, Haute Montagne, de Pierre Dalloz, a une place à part. 




C'est d'abord un magnifique ouvrage de photographies, qui reproduit 88 reproductions, dans un "album [qui] est la somme des principaux exploits de l'alpinisme français d'après guerre. Bon nombre de photographies qui y sont incluses sont des documents uniques, rapportés d'escalades fort périlleuses qui n'ont été faites qu'une ou deux fois." Les photographes sont bien entendu Pierre Dalloz, mais aussi Marcel Ichac, Jean Escarra, Henry de Ségogne, Robert Tézenas de Montcel, Bobi Arsandaux, Jean Vernet, Joseph Vallot, Etienne Brühl, Daniel Chalonge, Jacques Lagarde, Tom de Lépiney, etc. Pour ceux qui connaissent les principaux acteurs de l'alpinisme de l'entre-deux-guerres, ils y reconnaîtront le gotha de l'alpinisme français.



Le deuxième intérêt de l'ouvrage est le très beau texte introductif de Pierre Dalloz : Zenith.

Pierre Dalloz (1900-1992), architecte, a été un des plus grands alpinistes de l'entre-deux-guerres (cliquez-ici). Il est aussi un des animateurs du maquis du Vercors pendant la guerre.

Enfin, l'intérêt de cet exemplaire est qu'il s'agit d'un des exemplaires du tirage de tête avec un envoi de Pierre Dalloz à Jacques Lagarde.

Certes, Jacques Lagarde est l'auteur de cette très belle vue de la face sud des Ecrins :

Face Sud-Est des Ecrins (pl. 73)

Mais surtout, Jacques Lagarde (1900-1968) est un des plus grands alpinistes de cette époque (cliquez-ici). Il a été compagnon de cordée de Pierre Dalloz pour réussir quelques grandes courses dans les Alpes françaises. On peut signaler le couloir nord-ouest du Pic Sans Nom dans le Massif des Ecrins, avec Pierre Dalloz, Henry de Ségogne, Georges et Jean Vernet, le 11 juillet 1925 ou l'arête des Grands Montets à l'Aiguille Verte avec Pierre Dalloz et Henry de Ségogne, les 9 et 10 août 1925.

Devant ce compagnonnage montagnard, dans les conditions les plus extêmes, on ne pourra que mieux apprécier la retenue de l'envoi :



Pour finir, une sélection de quelques photographies du massif de la Meije, avec ce grain et ce velouté propres aux ouvrages photographiques de cette époque.

De la Meije centrale, 3973 m., 13 février 1927, midi (pl. 77)


Grand Pic de la Meije (pl. 76)

Le Doigt de la Meije (pl. 31)

Meije centrale (pl. 26)

dimanche 26 janvier 2014

Lorsqu'un fou littéraire s'intéresse aux Hautes-Alpes... et autres fous littéraires.

En 1844, paraît Idiomologie des animaux, ou Recherches historiques, anatomiques, physiologiques, philologiques, et glossologiques sur le langage des bêtes, livre qui contient un fort riche et intéressant « glossaire ouistiti ». L'auteur est un médecin polygraphe Claude-Charles Pierquin de Gembloux (Bruxelles 1798 - Paris 1863) : « Sa bibliographie forme à elle seule un magnifique poème où se mêlent, s'affrontent et se complètent l'histoire, l'archéologie, la numismatique, la philologie, la pédagogie, la médecine, l'hygiène, la poésie. » Membre d'une cinquantaine de sociétés savantes françaises et étrangères, il publie plus de 160 ouvrages sur les sujets les plus divers.


Cet homme qui a vécu quelques années à Grenoble (il s'y est marié en 1832) ne pouvait pas ne pas appliquer sa fièvre d'écriture à des sujets dauphinois. C'est à ce titre qu'il publie à Grenoble en 1837 un petit opuscule Lettre à M. Gautier, conseiller de préfecture des Hautes-Alpes, sur les antiquités de Gap. En ces années-là, Théodore Gautier rassemble les éléments d'un histoire de la ville de Gap qu'il publiera en 1844. Ainsi, il se rapproche des érudits et des spécialistes, ou ceux qu'il pense être spécialistes. Il est mis en relation avec Pierquin de Gembloux. Comme résultat, celui-ci lui livre une étude sur Gap où, de conjectures en hypothèses, il  arrive à l'exposé de 9 propositions sur l'histoire antique de Gap et son étymologie toutes plus fantaisistes les unes que les autres, le tout avec une apparence de grand logique et d'érudition (pour en savoir plus, cliquez-ici)


Pour donner un exemple, il arrive à la conclusion que Gap a eu deux noms, l'un mystérieux et sacré, Tricorium, l'autre profane, Kapodunum. Quand on sait que le nom antique de Gap est Vappincum, ce qui était déjà bien connu à l'époque, on voit qu'il lui a fallu parcourir du chemin pour arriver à ces noms recréés. Autre exemple, il arrive à reconstituer les armoiries antiques de la ville, son emplacement, son antiquité, etc., le tout à partir du nom d'un lieu-dit moderne, Capadoce, et de quelques découvertes archéologiques.

Le plus étonnant est que Théodore Gautier a repris ces conclusions dans son livre, preuve des lacunes dans sa culture historique. Un de ses contemporains, le bibliophile et bibliographe Colomb de Batines a tout de suite vu que tout cela n'avait aucune valeur historique. Dans son Annuaire bibliographique du Dauphiné pour 1837, il affirme "cet opuscule, selon nous tout conjectural, et dont les conclusions sont, tout au moins, fort hasardées".

La fièvre polygraphe de Pierquin de Gembloux s'est exercée sur de nombreux autres thèmes dauphinois, dont il donne la liste dans la plaquette :
1re Étude.—Lettres à M. Matter sur les Antiquités de Grenoble.
2e. — Lettre à M. de Coston sur un Monument de Théologie arithmétique existant à Valbonnais.
3e. — De la Mythologie du département de l'Isère.
4e. — Des différents noms portés par la rivière Isère dans l'antiquité.
5e. — Inductions philologiques sur Quintus Curtius Rufus.
6e. — Lettre à M. Gautier sur les Antiquités de Gap.
7e. — Géographie du Delta celtique.
8e. — Sur l'état de l'Art dramatique chez les Allobroges.
9e. — Histoire littéraire du Delta celtique.
10e.— Lettres sur quelques erreurs commises dans l'explication de certains monuments paléographiques du Delta celtique.
11e.— Des traces laissées par le phénicien, le punique, le grec et l'arabe dans les dialectes néo-latins du Dauphiné.

Même si rien ne l'indique, il s'agit probablement plus de projets que d'ouvrages réellement parus. Seuls quelques uns d'entre eux semblent avoir été publiés. Au CCFr, on trouve :
Lettres à M. Matter, membre de l'institut, sur les antiquités de Grenoble, Grenoble, Baratier frères et fils, 1836
Lettre sur un monument de théologie arithmétique, Grenoble, Baratier frères et fils, 1837.
Lettre à M. Cournot, recteur de l'académie de Grenoble, sur les différents noms donnés à la rivière Isère, Bourges, impr. de G. Ménacé (sic), s. d.

Ensuite, comme on l'a vu, il s'est penché sur d'autres sujets. Sur Pierquin de Gembloux, voir la notice Wikipedia.

L'idée de ce billet m'est venu suite à échange récent avec Olivier Justafré, qui a fait paraître en 2011, Graines de folie. Supplément aux Fous littéraires, aux éditions Anagrammes.



Il m'a ainsi fait découvrir quelques fous dauphinois comme Bobila ou Gaspard Godard, etc.

Dans cet ouvrage, se trouve référencé mon fou littéraire haut-alpin préféré : Jacques François Joseph Rochas, le juge auteur du Nouveau pas sur les sentiers de la nature.... en 1808 (voir le message que je lui ai consacré : Un fou littéraire haut-alpin).


Cela m'a amené à réfléchir à d'autres fous littéraires haut-alpins. J'ai évidemment pensé à Louis Manent, alias Théodore Mital avec son opuscule politique : Faut-il fusiller 300 000 ouvriers en France? L'abolition des castes sociales. La méthode de travail. Les Eglises laïcisées. La libre pensée. La défense dans la République, paru à Guillestre vers 1906 (voir le message que je lui ai consacré : Un message de circonstance !)


Plus original que fou à proprement parler, le sous-préfet Barthélemy Chaix a fait paraître un pavé en 1845, à 85 ans : 
Préoccupations statistiques, géographiques, pittoresques et synoptiques du département des Hautes-Alpes.
Reconnaissance, topographie des diverses localités :
Mappe départementale. – Climatologie. – Minéralogie industrielle. – Orographie et géologie. – Géographie végétale. – Faune et anthropologie.
Ethnographie. – Condition rétrospective, l'historique du pays. – Economie départementale, etc. – Agronomie, agriculture. – Viabilité, communications. – Instituts de secours publics. – Contributions, charges publiques.
Grenoble, Typographie F. Allier, 1845, in-8°, 979-[5] pp., une planche gravée hors texte in fine.
C'est un ouvrage inclassable sur les Hautes-Alpes et, plus particulièrement, sur le Briançonnais. L'auteur aborde de façon désordonnée et foisonnante de nombreux aspects de la vie dans les Hautes-Alpes. Il est intéressant sur la diffusion du Fouriérisme parmi les élites du département. En effet, tout au long du livre, Chaix se fait l'apôtre de Fouriérisme comme solution aux problèmes des Alpes. Il voit en particulier la création de la communauté agricole comme une réponse aux problèmes les plus variés de l'agriculture, en particulier le déboisement.


Ce qui le rend original, c'est son style inimitable, aux comparaisons surprenantes. A titre d'illustration cette description du massif des Ecrins :
« En hiver, un œil d'aéronaute placé dans la verticale du zénith des Alpes dauphinoises, du Pelvoux, de la Vallouise par exemple, verrait un relief de belle porcelaine, avec des ombres purpurines, comme une étendue de feuilles roses blanches, avec reflets carminés.
Pendant l'été, ce même œil verrait d'une grande altitude une représentation de la lune dans le champ d'un télescope, à une moindre élévation un horizon de mer houleuse et à une certaine proximité un tas d'artichauds.»

A ma connaissance, c'est la seule fois où le massif des Ecrins a été comparé à un tas d'artichauts.

J'ai parcouru l'ensemble de ma bibliographie des Hautes-Alpes à la recherche d'autres fous littéraires. La moisson est pauvre. Le plus souvent, il s'agit plus d'originaux que de fous à proprement parler. D'ailleurs, plus généralement, c'est à mettre en rapport avec le peu de production littéraire dans le département. Peut-être que la montagne est plus propice aux préoccupations pratiques qu'aux œuvres d'imagination (il en faut presque en trop pour être un bon fou littéraire). On peut tout de même citer :
Ernest Chabrand (1850-1921), ingénieur des Arts et Métiers. Lorsqu'il s'aventure dans les recherches historiques, il arrive à des conclusions pour le moins surprenantes : Origine étymologique et Signification du Nom de Gap, Grenoble, Xavier Drevet, Editeur, s.d. (1904) et Le Bacchu-ber. Son origine – Signification de son nom, Grenoble, Xavier Drevet, Editeur, s.d. (1920). Remarquons au passage que les recherches étymologiques sont souvent un champ ouvert à l'imagination la plus débridée.

Le poète et boulanger briançonnais Jean-Pierre Cot (1810-1880) se fait le défenseur de l'emplacement de la gare de Briançon au Champ de Mars dans une petite plaquette : Au conseil municipal de la ville de Briançon. Rapport sur le chemin de fer de Briançon et sur la nécessité de faire établir la gare militaire aux portes de la ville, Grenoble, Imprimerie de F. Allier père et fils, 1876. Il conclut : "le pays s'endort sur les bords d'un abîme", "ne demeurez pas sourds à cette voix qui vibre dans mon cœur de poëte, dans mon âme attristée et qui vient en ce jour vibrer à vos oreilles". Jean-Pierre Cot demanda et obtint une audience du Président de la République, Jules Grévy, pour défendre l'emplacement de la gare de Briançon au Champ de Mars. Jules Grévy l'écouta mais lui dit qu'il n'y pouvait rien (déjà !)


Il est aussi l'auteur de : Les cloches du christianisme, poème historique et sentimental, Briançon, Chez l'auteur, 1859, in-12 °, 72 pp., publié à l'occasion d'une bénédiction de cloches à Briançon.
Michel B. Courtier : Le vrai visage de Montgenèvre. Les messages de l'histoire, 1981, une étude sur le rôle de Montgenèvre comme lieu de passage et établissement humain depuis la préhistoire, tendant à transformer, à coups de phrase en capitales et caractères gras, ce modeste bourg, certes sur un col historique, en un lieu unique de l'histoire.

Je n'ai jamais vu cet ouvrage : Recueil de chansons, par Jeanselme, boulanger à Embrun, Embrun, impr. de Jugy, (1874), mais il y a du potentiel.

De Grenoble à la Bérarde. Notice., par J. Massip, Chemisier à Grenoble, Rue Jean-Jacques Rousseau, Grenoble, Imprimerie Vallier Edouard, 1899 est un récit naïf, circonstancié et vivant d'une excursion (en tram, puis à pieds) de Grenoble à la Bérarde en juin 1897. La touche de fantaisie naïve n'en fait pas à proprement parler un fou littéraire, mais l'ouvrage est tout de même surprenant.

J'ajoute à la liste Victor Monard (1810-1867), poète local d'Orpierre (il se qualifie lui-même de "poète-naturel et troubadour des Alpes"), très largement oublié aujourd'hui alors qu'il a, le premier, publié des textes originaux en provençal haut-alpin (région d'Orpierre). Parmi les titres, il y a L'Orpierréïde ou Les Amours de Tityre et d'Adèle, roman pastoral suivi des Aventures de plusieurs autres bergers et de la belle Dindonnière, Gap, impr. J. Allier, 1838 et Les élections du pays de Cocagne, poème héroï-comique divisé en dix chants, suivi de l'Orpierréïde et de plusieurs pièces inédites, Carpentras, Imprimerie de Ve Proyet, 1846, un ensemble assez hétéroclite de poèmes en vers rimés, dans un style lourd, emphatique et souvent familier. Le premier poème conte les discordes municipales de Laragne, appelée Cocagne, dans les années 1830. Tous les noms cités sont fictifs, mais en partie identifiables. Le second poème, l'Orpierréïde, est une suite d'histoires de bergers d'Orpierre traitées à la manière antique.


René Ouvrard : Merveilleuses Alpes dauphinoises. Tome II. Fascination des Fossiles. Recherches du Divin, Gap, Imprimerie Louis-Jean, 1984, un ouvrage au mysticisme exalté (et anti-évolutionniste), qui discourt sur des pierres aux formes étonnantes (des "fossiles" !) glanées au Lac des Solitudes, en face de la Meije. Le faux titre est "Les grands secrets alpins ? Ils siègent dans l'infini des temps !"

Le docteur Prompt qui imagine un train à crémaillère jusqu'au somme de la Meije (3987 m.) est plus un doux rêveur (mais à l'esprit pratique) qu'un fou : Alpes dauphinoises. Hôtel et observatoire de la Meije. Altitude : 4.000 mètres, Grenoble, Imprimerie et lithographie F. Allier père et fils, 1894. Il y décrit un projet d'hôtel et d'observatoire au sommet de la Meije (« plus ou moins écrêtée ») auquel on accéderait par un train à crémaillère depuis la Grave, avec l'étude économique et de rentabilité du projet (déjà un Business Case !).

Le curé Jean Ranguis (1844 - ?) profite de ses monographies communales et historiques : Notice historique sur la communauté d'Ancelles, où sont consignés les principaux évènements qui la concernent et pour en perpétuer le souvenir, Gap, Imprimerie L. Jean et Peyrot, 1899 et Histoire du mandement de Montorcier, Grenoble, Imprimerie Vallier Edouard, 1905 pour faire preuve d'un militantisme clérical, au ton exalté (l'époque s'y prête !). Il publia des brochures contre le régime maçonnique et eut deux fois son traitement supprimé par la République.

Pour finir, je citerais deux personnalités. La première est un autre polygraphe, le jésuite Jean Joseph Rossignol (1726-1811), qui a laissé une masse impressionnante d'ouvrages sur à peu près tous les sujets. Ses œuvres complètes publiées à Turin remplissent 32 volumes. En cherchant bien, on doit bien trouver quelques perles, dans une telle production, d'autant plus qu'au moment de la Révolution, il s'est senti persécuté par ses compatriotes, l'obligeant à fuir précipitamment Embrun où il était professeur. On sait que ce type de mésaventure est propice à la folie littéraire....

L'autre personnalité est le grave et respectable Antoine Français de Nantes dont les livres sont plein de fantaisie et d'invention, avec ce petit grain de folie qui n'en fait pas un fou littéraire, loin de là, mais qui réjouit le lecteur. 


J'en ai déjà parlé, je renvoie à ce que j'en ai dit, surtout à cet ouvrage qui est celui que je préfère :
Le manuscrit de feu M. Jérome, contenant son œuvre inédite, une notice biographique sur sa personne, un fac similé de son écriture, et le portrait de cet illustre contemporain, Paris, 1825 (pour en savoir plus cliquez-ici).

mercredi 1 janvier 2014

Annuaires des Hautes-Alpes, la suite.

Quoi de mieux, pour commencer l'année, que de parler de ces annuaires et almanachs qui paraissaient au début de l'année, à l'usage des habitants du pays.

Dans le message précédent, je vous parlais des 5 annuaires des Hautes-Alpes, parus sous l'Empire. J'ai complété mes descriptions avec ceux qui ont paru épisodiquement au cours du XIXe siècle, soit à l'initiative isolée d'un imprimeur, soit sous l'impulsion de l'administration préfectorale, comme en 1869. Ma "brochette" d'annuaires s'est ainsi enrichie avec ceux de 1822, 1835, 1844, 1852, 1853 et 1869. Seul l'annuaire de 1859 me manque pour avoir la série complète.


Si j'ai fait cela, c'est aussi que ceux de 1844 et 1852 sont venus récemment rejoindre ma collection, dans une jolie reliure uniforme. C'est d'autant plus notable qu'en général, ces ouvrages se trouvent brochés et, par leur nature même, ont souvent été manipulés. Autrement dit, il est difficile de les trouver dans une belle condition.




J'ai créé une page thématique dans laquelle je tente de référencer tous les annuaires et almanachs parus depuis la Révolution jusqu'au XIXe siècle : cliquez-ici.

Pour terminer, une petite  anecdote bibliophilique/ bibliographique sur l'annuaire de 1852. En le regardant attentivement, je me suis aperçu qu'il manquait 4 pages. Comme chacun sait, pour qui aime les livres anciens, c'est presque une hérésie de posséder un ouvrage dont il manque des pages. Mais, poursuivant mes observations, je me suis aperçu que les pages suivants avaient une numérotation qui se répétait.Il y avait 2 pages 18 en regard, 2 pages 19, etc. Curieux ! Un observation plus attentive et une comparaison avec la table des matières m'ont permis d'arriver à la conclusion que ces 4 pages avaient été volontairement retirées et remplacées par 8 pages nouvellement imprimées. Pour ne pas rompre la continuité de pagination, l'astuce de l'imprimeur a consisté à donner deux fois le même numéro aux pages supplémentaires.

Pourquoi cette opération. Il suffit de lire le début des nouvelles pages pour comprendre. En effet, en décembre 1851, l'annuaire était déjà imprimé lorsque Louis-Napoléon Bonaparte fit son coup d'état, le 2 décembre, ratifié par un plébiscite le 20 décembre. Pour prendre en compte cet événement politique, il était nécessaire, en toute hâte, de changer les pages déjà imprimées et surtout d'ajouter des pages sur les nouvelles institutions.

Après ces considérations savantes, je profite de ce premier message de l'année pour vous envoyer mes meilleurs vœux pour l'année 2014. Pour ceux qui aiment les livres, que ce soit une année supplémentaire de découvertes et d'enrichissements, pour pour ceux qui aiment la montagne et les Alpes, que ce soit une année supplémentaire à goûter les joies de ce monde aux richesses infinies, pour tous ceux qui ont une passion, que ce soit encore une année pour l'approfondir.