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samedi 3 août 2013

La "bienveillance" entre érudits locaux...

Les relations entre les érudits locaux n'étaient pas toujours bienveillantes ! Pour preuve le commentaire peu amène de Joseph Roman sur le travail de publication d'Aristide Albert :

Voir la transcription plus bas dans le message.

Il se termine par "C'est le néant" ! Tout est dit.

Pour revenir au début de l'histoire :
En 1639, un avocat de Briançon, Antoine Froment, publie un ouvrage sur Briançon, qui fait suite à l'incendie qui ravagea la ville en 1624. Cet ouvrage, le premier sur Briançon, est vite devenu introuvable en édition originale. Malgré les jugements sévères sur ce travail, il méritait d'être connu pour les quelques renseignements qu'il contenait sur l'histoire de la ville.

Aristide Albert, un Briançonnais amoureux de sa ville, soucieux de faire connaître le passé de la ville, entreprit de republier cet ouvrage, accompagné de notes. Aristide Albert, avocat, n'était pas à proprement parler un érudit, mais il a beaucoup œuvré pour faire connaître son pays natal, en publiant de nombreuses plaquettes et ouvrages, dont une Biographie-Bibliographie du Briançonnais, source irremplaçable sur les l'histoire des hommes qui ont illustré la vie briançonnaise.

 Aristide Albert (Briançon 21/12/1821 - Grenoble 5/9/1903)
Pour voir une notice : cliquez-ici.

Cette réédition du texte d'Antoine Froment a paru en 1868, sortie des presses d'Allier à Grenoble. Travail soigné, irremplaçable pour pouvoir accéder au texte d'Antoine Froment, il a été complété de notes, au ton parfois personnel (Aristide Albert ne résiste jamais à agrémenté son propos de souvenirs personnels, ce que Joseph Roman appelle des "cancans"). Comme souvent pour ce type d'ouvrage, il a été tiré à petit nombre : 200 exemplaires, dont 30 sur Hollande.


Pour plus d'informations, je vous renvoie à la page que je lui consacre : cliquez-ici. Il reproduit la page de titre de l'édition originale :


 J'ai la chance de posséder l'exemplaire personnel de Joseph Roman, un érudit des Hautes-Alpes à l’œuvre abondante.

 (Gap 13/11/1840 - Picomtal (Les Crots - Hautes-Alpes) 8/6/1924)
 Pour voir une notice : cliquez-ici.

Malgré ses qualités comme érudit (même s'il faut parfois prendre ses informations avec précaution), il était doté d'un fort mauvais caractère, qui l'a conduit à se chamailler (le mot est même un peu faible) avec tous ceux qui se piquaient d'érudition sur le même territoire que lui : les Hautes-Alpes. Aristide Albert n'a évidemment pas fait exception. Pour preuve, il a apporté un commentaire sur cette publication et le travail d'Aristide Albert. Je vois laisse découvrir le jugement pour le moins peu amène qu'il porte sur tout cela :

«  L'ouvrage de Froment est de médiocre importance; avec un petit nombre de curieux renseignements (très petit nombre) sur les vieux usages du Briançonnais, il a amalgamé un tas d'inepties, de contes et le résultat insipide d'une érudition indigeste. Cependant,  comme l'ouvrage est fort rare et qu'on aurait pu y joindre des notes intéressantes, on a bien fait de le réimprimer, mais il aurait fallu le réimprimer proprement, c'est à dire avec un certain nombre de notes courtes, claires et intéressantes. Or nul n'était moins propre que M. Albert à faire ce travail, car il demande de l'érudition et de l'instruction; l'éditeur ne possédait ni l'une ni l'autre. Ses notes ne sont que des cancans encore plus absurdes que ceux de Froment; il nous raconte des histoires qui lui sont arrivées sans se donner la peine d'éclaircir les brouillards de son auteur. A la p. 262 par exemple on lit une inscription mystérieuse que Froment considère comme un des signes qui ont précédé l'embrasement de sa patrie; Albert la laisse sans commentaire. Ce n'est qu'une citation des saintes écritures, voici le texte complet : Anima [...] erunt ? Il en est ainsi pour toutes les inscriptions, pour toutes les citations de Froment. La préface ne vaut pas mieux que les notes, c'est le néant.  JR »

Cette note était à usage privé et ce n'est que le hasard des choses qui fait qu'aujourd'hui je la rends publique. Joseph Roman s'est montré tout de même plus mesuré dans la notice nécrologique qu'il consacre à Aristide Albert, même si le reproche de fond reste le même : "Si on pouvait considérer cela comme un travers, on lui reprocherait d'avoir trop aimé le Briançonnais ; il poussait cette idolâtrie exclusive au point de ne pas admettre qu'on discutât la valeur des écrivains originaires de cette contrée, pas même celle de Barthélémy Chaix et d'Antoine Froment. Presque toutes les publications de M, Albert sont relatives au Briançonnais. [...] Son seul travail de longue haleine est la réimpression des Essais d'Antoine Froment, ouvrage aussi rare que burlesque (Grenoble, Allier, 1868 in-8° XV et 349 pages). Malheureusement cette édition aurait eu besoin de notes et de commentaires qui ne s'y trouvent point."

Reconnaissons un mérite à Joseph Roman. Il faisait relier ses ouvrages avec soin et les ornait de son bel ex-libris :


lundi 22 juillet 2013

Description du Dauphiné, de la Savoie, du Comtat-Venaissin, de la Bresse et d'une partie de la Provence, de la Suisse et du Piémont au XVIe siècle, par Aymar du Rivail, traduit par Antonin Macé

En 1852, le professeur Antonin Macé, parfois connu sous le nom de Macé de Lépinay, breton d'origine, veut signer son entrée dans le Dauphiné en permettant à bon nombre de ses nouveaux concitoyens d'accèder à un texte qui n'était alors disponible qu'en latin. Il s'agissait du premier livre de l'Histoire des Allobroges d'Aymar du Rivail, écrit dans la première moitié du XVIe siècle en latin, premier livre qui donnait une description du pays des Allobroges et de certains de ses confins, autrement dit du Dauphiné, de la Savoie, du nord de la Provence (le Comtat-Venaissin) et de la Bresse.


C'est ainsi qu'est paru en 1852, chez les libraires Charles Vellot et F. Allier :
Description du Dauphiné, de la Savoie, du Comtat-Venaissin, de la Bresse et d'une partie de la Provence, de la Suisse et du Piémont au XVIesiècle; Extraite du premier livre de l'Histoire des Allobroges par Aymar Du Rivail, Traduite, pour la première fois, sur le texte original publié par M. Alfred de Terrebasse; précédée d'un introduction et accompagnée de notes historiques et géographiques par  
M. Antonin Macé, Ancien élève de l'école normale supérieure, Professeur d'histoire à la Faculté des lettres de Grenoble
Grenoble, Ch. Vellot & Cie, libraires, F. Allier père & fils, imprimeurs, 1852, in-8°, XXXVI-364 pp.


Il s'agit de la traduction du premier livre de l'Histoire des Allobroges d'Aymar du Rivail, qui donne la description d'une vaste zone couvrant la Savoie et le Dauphiné, en y incluant la Bresse au nord, et le Comtat-Venaissin au sud. Ce texte, écrit dans la première moitié du XVIesiècle, a d'abord été publié en 1844 dans sa version latine, ce qui le rendait guère accessible au public cultivé, interessé par l'histoire de la région. Antonin Macé a entrepris de le traduire, complété de notes, pour le faire connaître au public dauphinois. Récemment arrivé dans la région, c'est sa première contribution à l'histoire régionale.

Dans cette volonté de mettre à disposition du plus grand nombre un texte qui était inaccessible à la plupart, parce que publié en latin, on peut y voir une application pratique des idées libérales et démocratiques d'Antonin Macé. Cela va dans le même sens que les cours populaires qu'il délivrera de 1854 à 1875 pour mettre le savoir historique à la portée de tous.

Dans son Avant-propos, A. Macé se faisait le promoteur des guides régionaux : "Avec leur esprit pratique, les Anglais ont, dans leurs Hand-Books, d'excellents modèles d'une classe intermédiaire de livres que je voudrais qu'on imitât en France. Moins secs, moins arides, moins hérissés de chiffres et de tableaux que nos Statistiques, ils sont bien autrement sérieux et instructifs que nos prétendus Guides du voyageur. On y trouve des notions simples, précises, exactes, sur la géographie physique de chaque pays, c'est-à-dire sur les montagnes, les vallées, les golfes, les îles, les fleuves, les cours d'eau; sur les canaux, les routes et leurs relais, les chemins de fer, les distances relatives des villes et même des villages;  les antiquités, les monuments, les souvenirs historiques; le commerce, l'industrie, l'agriculture; le tout accompagné de plans, de cartes, de vues admirablement exactes, et dans lesquelles l'art ne perd rien quoiqu'il n'emprunte rien à l'imagination." Par cet ouvrage, il espère contribuer à cela. Il trace aussi la voie aux futurs ouvrages qu'il fera paraître. En effet, c'est le premier travail publié par Antonin Macé, breton d'origine, que le hasard des affectations a conduit en Dauphiné, région à laquelle il s'attachera et dont il deviendra un des promoteurs. Ce premier ouvrage est aussi un façon de faire connaître le passé et la diversité de la province. Plus tard, il sera un des pionniers du tourisme en Dauphiné par ses guides des chemins de fer, puis ses deux plaquettes sur les montagnes de Saint-Nizier et surtout sur Belledonne. Sur ce dernier point, il sera même un des pionniers de la découverte et de la promotion des Alpes dauphinoises.

Je vous laisse découvrir cet ouvrage, dans la description que j'en ai donnée (cliquez-ici). Comme on l'imagine, si tout le département des Hautes-Alpes est bien représenté, la description des montagnes est totalement absente. Le seul sommet cité est le Mont-Viso. Malheureusement, Antonin Macé ne nous renseigne guère. Sa note sur le Vénéon montre que la topographie de la région était encore très approximative pour notre savant, ce qu'il partage avec les autres écrivains sur les Alpes dauphinoises, jusqu'aux années 1860 : "Le Vénéon formé de deux torrents le Vénéon proprement dit, qui prend sa source à la pointe de Chiare, le Lavet, qui sort de la pointe de la Muande dans le mont.Pelvoux, la plus haute montagne de France ( 4 300 mètres ). Après sa jonction avec le Lavet, le Vénéon arrose les vallées de Saint-Christophe et de Venosc en Oisans, et va enfin se jeter dans la Romanche un peu au-dessus du Bourg-d'Oisans." 

Les notes d'Antonin Macé sont souvent très instructives, bien que très érudites. Les deux notes renvoyées en appendices sont :
Des divers systèmes sur le passage des Alpes par Annibal. Les contradictions d'Aymar du Rivail à ce sujet sont l'occasion, pour Antonin Macé, de développer largement ses réflexions et son opinion sur le passage d'Annibal. Il se range à l'hypothèse du passage par le Mont-Cenis, en s'appuyant en particulier sur l'ouvrage de Larauza. Les hypothèses par les cols des Hautes-Alpes (Monte-Genèvre, Mont-Viso, Queyras, etc.) sont réfutées et discutées.
Des routes actuelles dans les Alpes, qui contient en particulier un développement sur la route du Mont-Genèvre.

Pour mieux connaître Antonin Macé de Lépinay, je lui ai consacré une notice biographique, complétée d'une bibliographie. Vous pouvez la consulter en cliquant ici. J'ai trouvé beaucoup d'informations dans la consultation de son dossier numérisé de la Légion d'Honneur, consultable sur Internet.

Antonin Macé de Lépinay (1812-1891)

Le manuscrit original d'Aymar du Rivail a été publié pour la première fois par Alfred de Terrebasse, en 1844, après avoir retrouvé la partie qui avait disparu. Cette publication a reproduit le texte latin, avec des notes en latin. Seule l'introduction est en français, avec quelques éléments sur la vie d'Aymar du Rivail. Cette belle publication, sortie des presses de Louis Perrin, était réservée à des érudits :
Aymari Rivallii [Aymar du Rivail], Delphinatis. De Allobrogibus. Libri novem. Ex autographo codice Bibliothecae Regis editi. Cura et Sumptibus Aelfredi de Terrebasse [Alfred de Terrebasse].
Viennae Allobrogum, apud Jacobum Girard, bibliopolam [Vienne, Jacques Girard, Libraire], 1844, in-8°, [6]-XXVII-608 pp.
Pour voir la notice, cliquez-ici et le messages sur ce blog : "De Allobrogibus", une édition de 1844, des presses de Louis Perrin





Pour finir, cet ouvrage, bien relié, a d'abord appartenu à Laurent de Crozet, puis à son fils Amédée de Crozet et enfin à Charles Schefer, comme l'indique les trois ex-libris héraldiques disposés en colonne, par ordre chronologique des propriétaires de haut en bas, sur le premier contre-plat.



J'ai rassemblé quelques éléments sur ces différents propriétaires : cliquez-ici.




dimanche 7 juillet 2013

Un livre de montagne inconnu (de moi) et autre nouvelles

Un lecteur du blog m'a récemment fait découvrir un livre que je ne connaissais pas. Les quelques photos qu'il m'a envoyées m'ont convaincu qu'il fallait que je parte à la chasse.

Certes, j'avais déjà croisé le titre, mais il fallait quelques photos pour tout d'un coup créer l'envie. Il s'agit de Peaks in Pen and Pencil for Students of Alpine Scenery, par Elijah Walton et Thomas George Bonney. Paru à Londres en 1872, il s'agit d'un recueil de 26 planches lithographiées reprenant des dessins par E. Walton des principaux sommets des Alpes. Le texte est de T. G. Bonney, un des premiers explorateurs des Alpes dauphinoises, auteur entre autres de Outline Sketches in The High Alps of Dauphiné, un des plus beaux livres sur le massif des Ecrins.

Mon lecteur, sachant mon intêret plus particulier pour les Alpes dauphinoises, m'a envoyé les 4 planches représentant des sommets de ce massif. D'abord une très belle vue de la Meije, alors appelée Dent du Midi de la Grave :



Deux vues du Pelvoux




Une vue des Grande-Rousses.



Magnifique, isn't it ?

Les autres nouvelles du jour sont d'abord que j'ai pu compléter la page que je consacre à l'illustrateur Eugène Tézier, dont j'ai parlé en début d'année. Là-aussi, c'est un lecteur de ce blog et du site qui m'a apporté des éléments très intéressants, en particulier sous la forme de trois articles sur Eugène Tézier. Cela a permis de mettre un visage sur le nom à travers trois autoportraits. Certes, le premier est un peu mondain :


Mais les deux autres nous permettent mieux de l'imaginer dans son cadre montagnard :



J'ai ainsi pu imaginer qu'il s'était lui-mêle représenter sur la page de titre de Nos Alpins. En effet, il y a une grande ressemblance et cela semble être une des ses habitudes de se représenter dans ses œuvres.


J'ai aussi appris qu'il a peint deux grands tableaux pour orner l'Hôtel Terminus de Briançon, un hôtel qui se trouvait sur le côté de la gare de Briançon. Ces tableaux de grandes dimensions (8 mètres sur 3) représentaient l'un une vue de Monétier-les-Bains et l'autre le paysage depuis le Lautaret, avec la Meije. Que sont-ils devenus ? Ce serait une véritable découverte que de pouvoir remettre la main dessus, après plus de 100 ans. J'ai complété la page que j'ai consacrée à Eugène Tézier (cliquez-ici) et pour vous rafraîchir la mémoire, je rappelle qu'il est l'illustrateur de Nos Alpins, sur des textes d'Henri Second, paru en 1898.


J'en profite pour remercier les deux lecteurs qui m'ont fourni tant de renseignements et de documents qui m'ont permis de faire une page très complète (la plus complète existante à l'heure actuelle sur Internet).

Enfin, dernière nouvelle du jour, dans le message précédent, je présentais mes 4 éditions de 1736 du Recueil historique des merveilles que Dieu a opérées à Notre-Dame du Laus, près Gap, en Dauphiné, par l'intercession de la sainte Vierge, et des principaux traits de la vie de Benoite Rencurel, surnommée la bergère du Laus. J'ai avancé depuis en faisant une étude comparative précise entre les 4 exemplaires que vous pouvez consulter sur cette page (cliquez-ici) et plus particulièrement dans ce tableau comparatif (cliquez-ici).

Il reste encore du travail à faire car rien que sur Google Books, les 2 exemplaires numérisés présentent des différences avec une des 4 éditions référencés ici. Voilà un beau problème de description bibliographique !

Petite satisfaction d'amour propre, j'ai constaté qu'il n'y avait que la Bibliothèque Municipale de Grenoble qui possédait la collection complète des 4 éditions. La BNF n'en contient qu'une seule et fort peu d'autres dépôts publiques en ont au moins une (Aix-en-Provence : Bibliothèque Méjanes, Marseille, Avignon et Paris : Institut Catholique).

Comment finir ce message ? En annonçant la prochaine description d'un ouvrage relativement courant sur le Dauphiné, dans une belle reliure d'époque en veau glacé et orné d'une belle "brochette" d'ex-libris.



Suite au prochain numéro...

dimanche 9 décembre 2012

Un nouvel ex-libris dauphinois.

Un ouvrage que j'ai entrepris de décrire est orné d'un bel ex-libris (taille réelle) :


 Après quelques recherches sur Internet, je n'ai rien trouvé ni sur le propriétaire, ni sur cette bibliothèque. Je me suis donc retourné sur mes sources habituelles. Dans l'Armorial de Dauphiné, de Rivoire de la Bâtie, je n'ai trouvé qu'une personne dont le prénom commence par "R" dans la famille du Bouchage. J'ai donc fait l'hypothèse, qui reste à confirmer, que cet ex-libris est celui de Robert de Gratet, vicomte du Bouchage, né à Baccon (Loiret) le 16 avril 1825, fils de François Louis Gustave de Gratet, vicomte du Bouchage et de Amélie Flore Marie Bigot de la Touanne, propriétaires à Cornage (commune de Vizille, Isère). Il s'agit d'une ancienne famille dauphinoise, qui porte les armes qui apparaissent sur l'ex-libris, avec la devise "Tout à tout". Dernière preuve, cet ex-libris orne un ouvrage de 1859 : Uriage et ses envrions, d'Alexandre Michal-Ladichère, un lieu fort proche de Vizille où vivaient ses parents et peut-être lui-même.

J'ai ainsi enrichi la page que je consacre aux ex-libris dauphinois : cliquez-ici.

Quelques mots sur l'ouvrage qui porte cet ex-libris. C'est la deuxième édition de ce guide destiné à faire connaître et promouvoir l'établissement thermal d'Uriage, dans l'Isère, en même temps qu'il faisait découvrir cette région du Dauphiné. Il s'appuie pour cela sur un texte d'Alexandre Michal-Ladichère, avocat et homme politique grenoblois, et sur les illustrations du célèbre peintre et dessinateur dauphinois Alexandre Debelle. Pour découvrir l'ouvrage, cliquez-ici.



Une sélection de quelques gravures sur bois qui illustrent ce livre, d'après des dessins d'Alexandre Debelle :








Pour finir de faire de cet exemplaire un objet bien désirable, il est parfaitement relié, avec les plats en percaline portant un titre doré :



Alexandre Michal-Ladichère,  l'auteur, était presque un inconnu sur Intenet. J'ai rassemblé les éléments que j'ai glanés, jusque dans l'état civil en ligne, pour en présenter la première synthèse : cliquez-ici.

Alexandre Michal-Ladichère, par Victor Sappey

dimanche 28 mars 2010

Bibliophilie à Lisbonne

Un séjour d'agrément à Lisbonne a été l'occasion d'explorer les librairies anciennes de la ville. Dans l'une des plus fournies, "Antiquário do Chiado", Rua Anchieta, j'y ai déniché un ouvrage rare, dans une belle reliure en plein maroquin rouge. Je vous laisse découvrir l'exemplaire :

Cette belle reliure signée "A Carmelita" C. Sacramento-29 recouvre :
Recordações de Jacome Ratton sobre ocorrências do seu tempo, de maio de 1747 a setembro de 1810. Segunda edição revista cuidadosamente.
Cette nouvelle édition a été publiée en 1920 par l'Université de Coimbra, le texte étant établi par J.-M. Teixeira de Carvalho, Professor de Estética e História da Arte na Universidade de Coimbra.



L'exemplaire provient de la bibliothèque d'Antonio Capucho, qui a été dispersée récemment.



Tout cela peut sembler bien loin du Dauphiné. Lorsque on sait que Jacome Ratton est né Jacques Ratton à Monêtier-les-Bains (Hautes-Alpes) le 7 juillet 1736, on comprend mieux tout l'intérêt de ce livre qui permet de découvrir une nouvelle page de la saga de l'émigration briançonnaise.

En effet, Jacome Ratton, fils de Jacques Ratton et Françoise Bellon, a passé les 10 premières années de sa vie à Monêtier-les-Bains. Ses parents, commerçants au Portugal, avaient rejoint peu de temps après sa naissance un frère de Françoise Bellon à Porto. Ensuite installés à Lisbonne, Jacome Ratton va lui même rejoindre ses parents en mai 1747. Après le retour de ceux-ci en France, il prend la tête de leur maison de commerce et donne une grande ampleur à ses affaires. Il développe en particulier de nombreuses industries. Il est naturalisé portugais en 1762. Après l'invasion du Portugal par la France, il est accusé de trahison au profit de son pays natal. Il est arrêté en 1810, mais réussit à se réfugier à Londres. Il meurt à Paris en 1820.

Durant son séjour en Angleterre, il écrit ses mémoires pour se justifier des accusations portées contre lui dans son pays adoptif, en détaillant toutes ses actions depuis son arrivée au Portugal en 1747 jusqu'à son départ en 1810. Ces mémoires sont écrites directement en portugais. Il les fait paraître à Londres en 1813 :
Recordacoens de Jacome Ratton sobre occurrencias do seu tempo em Portugal durante o lapso de sesenta e tres annos e meio, alias de maio 1747 a setembro de 1810, que rezidio em Lisboa : accompanhadas de algumas subsequentes reflexoens suas, para informaçoens de seus propios filhos.Com documentos no fim.
Londres, Impresso por H. Bryer, Bridge-street Blackfriars, 1813, in-8°

Reproduction de la page de titre dans l'édition de 1920.

Cette édition de 1813 contient une grande carte dépliante de ses propriétés de Barroca de Alva dans la baie de Lisbonne et un portait de Ratton, qui sont reproduits dans l'édition de 1920 :
Ce livre présente un grand intérêt pour l'histoire du Portugal car Jacome Ratton s'est trouvé être l'un des acteurs principaux de la politique de développement économique et d'industrialisation du Portugal à l'époque de l'administration du Marquis de Pombal. Il a en particulier vécu le tremblement de terre de Lisbonne et les grands travaux de reconstruction qui ont suivi.

Même si Jacome Ratton a fini sa vie en France et qu'une partie de sa descendance y est revenu, dans le Mâconnais où ses parents avaient fini leurs vies, il était profondément attaché au Portugal, à qui il a donné tous ses talents, concourant à fonder la bourgeoise libérale du pays. D'ailleurs, il a jugé bon d'écrire ses mémoires directement en portugais, même si, comme le remarque le préfacier de la 2e édition, il y des "irregularidades gramaticais".

Un de ses descendants, Nuno Daupias d'Alcochete, s'est consacré à mettre en valeur l'œuvre de son ancêtre dans des publications savantes, en français et portugais. Sa thèse a porté sur une traduction commentée des mémoires (Thèse de 3e cycle - Faculté de Lettres, Paris IV, 1967). En 1969, il a publié un catalogue iconographique de la famille Ratton :
Bourgeoisie pombaline et noblesse libérale au Portugal. Iconographie d'une famille franco-portugaise. Paris, Fundação Calouste Gulbenkian, Centro Cultural português, 1969, 103 pp., 23 planches photographiques hors texte dont certaines en couleurs. (Collection : Memórias e documentos para a Hisótria Luso-Francesa : IV).


Ces quelques portraits en sont extraits (j'ai aussi trouvé cet ouvrage dans une libraire ancienne de Lisbonne).

Les deux premiers sont des portraits des parents de Jacome Ratton : Jacques Ratton père et Françoise Bellon.



Le suivant est un portait de Jacome Ratton par le peintre Thomas Lawrence, qui est maintenant au Museu Nacional de Arte Antiga de Lisbonne.
Enfin, ce portrait de groupe représente Jacome Ratton (à droite) et son fils Diogo Ratton (notez le prénom portugais), avec sa femme et sa fille :



Le destin de Jacome Ratton met une de fois de plus en évidence le grand dynamisme et l'esprit d'entreprise des populations briançonnaises. Le Monêtier-les-Bains est un village assez isolé à 1500 m. d'altitude, proche de Briançon sur la route qui mène au Lautaret.


Malgré, ou à cause, de ce relatif isolement, il a vu essaimer à travers le monde de nombreux habitants qui sont allés déployer leurs talents pour le commerce, d'abord à partir du colportage, puis par une installation fixe. Au XVIIIe siècle, le bourg comptait à peu près 2000 habitants, dont beaucoup se sont consacrés au commerce. Probablement habitués aux longues distances, ils n'hésitaient pas à partir jusqu'au Portugal, en Italie (plus proche) et en Espagne. Rappelons que la distance entre le Monêtier et Lisbonne est de près de 2000 km, à une époque où ces voyages se faisaient essentiellement à pied.

Pour pouvoir ainsi s'installer au Portugal, il fallait trois choses : un réseau familial, un capital de départ et un capital culturel. Sur le premier point, nous savons la force des solidarités familiales dans ces sociétés. Dans le cas des Ratton, c'est l'oncle Jacques Bellon qui a appelé sa sœur et son beau-frère, puis le neveu. Le capital monétaire était lui aussi essentiellement fondé sur l'épargne constituée lors des premières campagnes de colportage et ce, malgré la dureté du pays et une relative pauvreté. Pour finir, le capital culturel était le haut niveau d'éducation dans les Alpes, dans des familles où tous les garçons et parfois les filles savaient au moins lire et écrire et avaient tous des notions de base en calcul et en écriture. De plus, la structure sociale de ce pays de propriétaires francs-bourgeois favorisait l'esprit d'indépendance et d'initiative. Cette généalogie de la famille Orsel, aussi originaire du Monêtier, est un autre exemple de réussite sociale (cliquez-ici). La grand-mère de Jacques Ratton, Jeanne Orsel, appartenait à cette famille. Ce qui me permet d'ajouter que la solidarité familiale fonctionnait aussi par une intelligente politique matrimoniale qui veillait à une homogénéité sociale des époux, base souvent de futures associations commerciales.

Aujourd'hui, Jacome Ratton est peu connu dans son pays. Pour reprendre une de mes antiennes favorites, l'esprit actuel préfère insister sur la pauvreté du pays, au détriment de la mise en valeur de l'esprit entreprenant de ses anciens habitants. Il faut rendre justice à Aristide Albert qui lui consacre une très longue notice biographique dans sa
Biographie-Bibliographie du Briançonnais. Canton de La Grave et du Monétier-de-Briançon en 1877. Depuis, cette notice a été résumée dans les deux Dictionnaire biographique des Hautes-Alpes, de l'Abbé F. Allemand et de Georges Dioque.

Pour finir, quelques vues de Lisbonne :