lundi 22 février 2016

La physique/chimie pour les nuls…., version 1860.

Tout le monde connaît cette collection. Évidemment cela ne date pas d'aujourd’hui qu'un effort de vulgarisation des sciences a été mené au profit de tous.

C'est ainsi que j’ai déniché récemment un petit ouvrage broché, sous couvertures vertes, dont le titre est déjà à lui seul tout un programme :
La physique du village ou Traité de physique et de chimie en langage simple et familier, à l'usage des enfants et des adultes.
Gap, Delaplace, père et fils, Imp.-Libraires, 1860, in-12, [8]-312 pp.


Certes, le titre est moins direct, moins percutant que le titre moderne. Le style en est, pour ainsi dire, plus fleuri, mais le propos est bien de donner à tout le monde des notions indispensables de physique et de chimie. La préface est d’ailleurs claire à ce sujet :
Des notions de physique, c'est-à-dire, sur la matière, ne peuvent être mieux placées que chez les personnes qui passent leur vie avec la matière. Ces personnes sont le peuple en général, surtout le peuple de la campagne. Aux orateurs des tribunes, des cours d'éloquence ; aux hommes de loi, des leçons de législation : mais à celui qui doit être toute sa vie aux prises avec la matière, des connaissances sur cette même matière. Les livres, et les bons livres ne manquent pas : mais ils sont volumineux, chers et difficiles à comprendre pour les personnes peu exercées. On a cherché à obvier à ces inconvénients en composant un petit traité renfermant beaucoup de choses, à peu près tout ce qui peut être utile aux personnes dont nous parlons, et les présentant dans un langage excessivement simple et naturel.
Ce n'est évidemment pas pour le contenu de l’ouvrage que j’ai choisi de l'acheter. C’est d’abord qu’il s’agit d’une impression gapençaise, sortie des presses de Delaplace père et fils, dont l'imprimerie se doublait d'une librairie installée rue de Provence. Très active sous le second Empire, cette maison était en même temps très proche des autorités administratives (ils imprimaient les documents, rapports, annuaires, etc. de la préfecture) et des autorités religieuses (ils se qualifiaient parfois d'imprimeur de l'évêché). L’abondante production en lien avec l’activité pastorale de Mgr Depéry, en particulier dans la promotion du culte de Notre-Dame du Laus (déjà !), est passée par les presses des Delaplace. Il était donc naturel qu’un ouvrage de vulgarisation scientifique à destination des populations proches de la « matière » (qu’en termes élégants tout cela est dit) sorte aussi des presses de la maison Delaplace.


L’autre raison de mon intérêt soudain pour cette petite « chose » est que l'auteur de ces plus de 300 pages de notions de physique et chimie, Elisabeth Faure, est une enfant du pays. Née à Gap le 13 octobre 1836, elle est la fille d’Ambroise Faure (1795-1871), un professeur de mathématiques du collège de Gap, de 1826 à 1862, auteur de très nombreux ouvrages pédagogiques sur la physique et les mathématiques. Fille unique, orpheline de mère très jeune, son père a veillé à lui fournir une éducation complète, d’abord à Gap, puis à Aix-en-Provence, où, suivant les traces de son père, elle obtient son brevet d’institutrice le 4 août 1857, sous la direction de Mlle Victoire Vaurey, directrice de l'Ecole normale d'Aix-en-Provence. C’est donc une toute jeune institutrice qui s'attelle à la tâche de rédiger cet ouvrage.

Cependant la paternité du livre lui a été déniée. Est-ce parce qu’il s’agissait d’une femme ? D’une femme jeune de surcroît ? Toujours est-il que l'abbé Sauret explique carrément que l'ouvrage est l'œuvre du père, qui l'a publié sous le nom de sa fille, geste devant lequel il s'extasie : « touchant héritage pour celle-ci d'un père savant et modeste ! ». L’abbé Allemand, moins catégorique, dit qu'Élisabeth Faure « devint très habile dans les mathématiques et le dessin, et composa, sous la direction de son père, un petit ouvrage estimé : La physique du village. » A défaut d’autres informations, je considère qu'elle est l’auteur de l’ouvrage. C'est d’ailleurs le seul livre qu’elle a publié. Elle se marie en 1863, quitte l'enseignement pour élever ses enfants jusqu’au décès de son mari, Zéphirin Lapierre, en 1875 à Chabottes. Elle reprend alors une activité d'enseignement, comme institutrice, dirige l'une des principales écoles de Marseille, jusqu'à sa retraite en 1884.

Signalons que les mémoires d'Ambroise Faure ont été publiés récemment par la Société d’Etudes des Hautes-Alpes. 


Écrites au fil de la plume, c'est un témoignage passionnant sur une éducation champsaurine au début du XIXe siècle, sur la société agricole et paysanne de l'époque, au moment de la transition entre le monde de l'Ancien régime et une certaine modernité après la Révolution. C'est aussi le récit de la vie d'un professeur de mathématique dans la première moitié du XIXe siècle. Il parle évidemment de sa fille, mais ne cite pas cet ouvrage, ne permettant pas de trancher sur son attribution.

Il y a une dizaine d’années de cela, j’avais acheté un des ouvrages d’Ambroise Faure, un Traité de statique, paru en 1842, à Lyon. Il provenait probablement de sa bibliothèque personnelle, avec sa signature.
Traité de Statique d'après le Principe des vitesses virtuelles
Paris, Lyon, Librairie classique de Perisse Frères, 1842, in-12, [6]-80 pp, 8 planches hors-texte.




dimanche 14 février 2016

Libraires du Nouveau Monde. De Briançon à Rio de Janeiro, Jean-Jacques Bompard

Jean-Jacques Bompard avait déjà donné un article dans le Bulletin de la Société d’Etudes des Hautes-Alpes, 2011-2012, sur le parcours de quelques libraires briançonnais au Portugal et au Brésil : « De La Salle à Rio de Janeiro, l'aventure historique de libraires briançonnais. » Pour cela, il s'appuyait sur le destin de son ancêtre Jean-Baptiste Bompard (1797-1890).

Ce n'était qu'un avant-goût d'un travail plus considérable qui vient de paraître : 
Jean-Jacques Bompard : Libraires du Nouveau Monde. De Briançon à Rio-de-Janeiro, Grenoble, PUG, 2015, 224 pp., nombreuses illustrations (pour commander sur le site des PUG : cliquez-ici).


Le propos est le même, mais le travail de recherche est considérable, mettant à notre disposition une somme de documents et d'informations sur le sujet.

L'ouvrage retrace les installations de libraires au Portugal en provenance du Briançonnais depuis les origines. A partir de ce point de départ, à travers les histoires des familles Bompard, Borel, Martin et autres, l'auteur déroule le fil de destins humains au service du livre au Portugal, plus particulièrement à Lisbonne, puis au Brésil. Le récit s’intéresse plus particulièrement à la famille Martin, de La Grave, qui a des alliances à La Salle, depuis son implantation à Lisbonne, jusqu'à l'installation de l'un des fils, Paul (Paulo) Martin à Rio-de-Janeiro. C'est lui qui fait ensuite venir son cousin Jean Baptiste Bompard en 1818. Né à Briançon en 1797, d'une ancienne famille de La Salle, il avait auparavant rejoint ses cousins Martin à Lisbonne, où il s'était formé au métier de libraire. Après quelques années de collaboration avec Paulo Martin à Rio, il prend sa suite en 1824 à son décès. L'aventure brésilienne de Paulo Martin puis de Jean-Baptiste Bompard, minutieusement décrite par Jean-Jacques Bompard, se termine en 1828 lorsque ce dernier liquide ses affaires et revient au pays natal, à Briançon où, oubliant le livre et la libraire, il se consacre à son domaine de la Vachère et devient un apiculteur reconnu. Il meurt à l'âge de 93 ans en 1890.


L'intérêt de ce livre est de bien illustrer, par un exemple particulièrement spectaculaire – l'installation à Rio-de-Janeiro reste une exception – la puissance des réseaux familiaux dans la mise en place de cette activité atypique et, quand on y réfléchit, inattendue pour des commerçant briançonnais. On voit ainsi à l'œuvre deux grands ressorts de cette émigration : 
- le jeu des alliances matrimoniales, bien concrétisé par les tableaux généalogiques à la fin de l'ouvrage, où se croisent les "fils" de quelques familles. Une bonne illustration est le mariage de la veuve du libraire Jean-François Borel de Lisbonne, avec Pedro José Rey, représentant d'une autre famille de libraires, scellant ainsi une solidarité en même temps familiale et commerciale.
- la relation maintenue avec le pays natal, qui offre ainsi aux jeunes gens ambitieux ou aventureux, une porte ouverte sur une émigration "sécurisée" (si on me permet ce terme un peu technocratique), par la garantie de trouver à destination, qui un oncle, qui un cousin, prêts à l'accueillir, le former, avant de lui permettre de devenir lui-même autonome. A cet égard, le parcours de Jean –Baptiste Bompard est exemplaire. Il rejoint ses cousins Martin à Lisbonne en 1816, alors qu'au même moment un de frères s'est installé au Brésil. Quand lui- même a acquis l'expérience, et probablement l'aval du groupe, il peut lui aussi partir, assurant la continuité du réseau familial.

L'ouvrage aborde largement l'histoire la libraire et de l'édition au Brésil, concomitantes avec les transformations politiques du pays (exil de la famille royale du Portugal, indépendance politique, etc.), avec l'apparition d'une presse d'information. Le rôle des libraires Martin et Bompard a été majeur dans cette histoire. Tout cela est détaillé. J'ai personnellement trouvé cette partie très intéressante, mais on pourrait trouver ces développements un peu longs, surtout si on lit cet ouvrage pour se documenter sur l'histoire des libraires briançonnais.

Ce livre complète très utilement, et surtout illustre de façon vivante, les études de Laurence Fontaine : Le Voyage et la mémoire, colporteurs de l'Oisans au XIXe siècle, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1984, sur le colportage en Oisans, qui mettait bien en évidence le rôle des réseaux de solidarité dans l'émigration saisonnière et définitive, son livre de synthèse sur le colportage en Europe : Histoire du colportage en Europe, Paris, Albin Michel, 1993, qui traitait déjà la question des libraires briançonnais. Dans un registre un peu différent, pour une période un peu postérieure, on peut aussi se référer à La route réinventée, les migrations des Queyrassins aux XIXe et XXe siècles, Grenoble, PUG, 1994, de Anne-Marie Granet-Abisset.

Il y a cependant un aspect qui est peu développé. Ces réseaux de migrants commerçants étaient aussi bâtis sur un ensemble de relations financières, entre ceux qui possédaient le capital et ceux qui devaient y faire appel, réseau de relations financières qui passaient aussi par les arrangements au sein des familles concernées : contrats de mariage, dots, successions, prêts familiaux, circulation de la propriété et de l'argent en sein de la famille, etc. C'est certes un aspect souvent délicat à aborder, un peu caché, mais qui est fondamental pour comprendre cette histoire. Cela permet aussi de mettre en lumière que le revers de la solidarité familiale est souvent l'ensemble des contraintes, des obligations, voire des dépendances dans lesquelles pouvaient être enserrées les membres de ces réseaux familiaux, à leur bénéfice, mais aussi parfois à leurs détriments. 

Cette remarque faite, dans la bibliographie actuelle des ouvrages sur le Briançonnais, souvent assez inégale, c’est une lecture en même temps passionnante, documentée, qui ouvre toujours des perspectives sur le Briançonnais entre le XVIIIe et le XIXe siècles, nous rappelant que ce « petit » pays a engendré des hommes entreprenants, audacieux et ouverts au monde, loin des images misérabilistes que l’on a encore trop souvent de cette région.

J'ai déjà eu l'occasion de parler de quelques libraires de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles qui étaient originaires des montagnes des Hautes-Alpes. Je renvoie à ces quelques billets sur mon blog ou à ces pages sur mon site :
  • La famille Gauthier, du Noyer en Champsaur, à l'origine de la dynastie des Gauthier-Villars. J'ai prononcé une conférence sur l'histoire de cette famille de libraires : cliquez-ici.
  • Dominique Villars, futur botaniste, qui a eu une expérience de colporteur-libraire : cliquez-ici.
  • Louis Fantin, un libraire briançonnais, à Paris : cliquez-ici et cliquez-là.
  • Les libraires briançonnais qui ont dominé la librairie portugaise, et plus précisément lisboète, à partir du XVIIIe siècle : cliquez-ici.
  • Le libraire Carilian-Gœury : cliquez-ici et cliquez-là.
  • Le libraire Victor Lagier :  cliquez-ici.

dimanche 7 février 2016

Le Massif des Ecrins vu par F. F. Tuckett, une rareté bibliographique

La bibliographie des ouvrages consacrés au massif des Ecrins, dans les Hautes-Alpes, est relativement modeste, surtout en regard de celle du massif du Mont-Blanc ou des massifs suisses. On pourrait donc penser que ceux qui s'y sont intéressés avant moi ont eu le temps de recenser et d'exploiter tous les ouvrages ayant été publiés sur ce massif, en particulier ceux qui couvrent la période de la découverte et de l'exploration (disons entre 1800 et 1900).


Et pourtant, un recueil des articles de Francis Fox Tuckett, un des pionniers de l'exploration des Alpes dauphinoise, datant de 1873, semble avoir échappé à presque tout le monde. Je n'en ai trouvé qu'une rapide mention dans un article d'Henry Duhamel en 1896. Certes, les textes sont en allemand, traduction d'articles auparavant parus en anglais, mais l'intérêt de l'ouvrage pour notre massif est l'ensemble des illustrations et la carte :
Hochalpenstudien. Gesammelte Schriften, von F. F. Tuckett. Übersetzung von Aug. Cordes. [Études sur les hautes Alpes. Recueil de textes, de  F. F. Tuckett. Traduction d'Aug. Cordes], Leipzig, 1873-1874, 2 volumes.




Ce recueil rassemble des articles de Francis Fox Tuckett parus auparavant dans Peaks, Passes, and Glaciers;being Excursions by Members of the Alpine Club. Second series, et dans l'Alpine Journal, publiés par l'Alpine Club. Initialement parus en anglais, ils ont été traduits en allemand par Aug. Cordes. C'est le seul recueil de tous les articles de F. F. Tuckett qui existe. Il n'en existe ni en anglais, ni en français. Deux articles concernent directement le Haut-Dauphiné, extraits de l'Alpine Journal, volume I, 1863 : Eine Nacht auf dem Gipfel des Monte Viso (article original : A night on the summit of Monte Viso) et Erforschungen in den Alpen der Dauphiné während des Monates Juli 1862. Vorgetragen in der Versammlung des Alpenclubs am 9. Juni 1863 (article original : Explorations in the Alps of Dauphiné, during the month of July, 1862. Read at the meeting of Alpine Club, June 9th, 1863)

Pour l'histoire de la découverte et de l'exploration du Haute-Dauphiné (massif des Ecrins et de l'Oisans), cet ouvrage complète les autres publications de F. F Tuckett par des illustrations de meilleure qualité et une carte inédite en couleurs du massif.


Commençons par la carte. Il s'agit de la première carte en couleurs du massif, gravée sur la base de la carte d'Etat-Major, avec des ajouts et des corrections par Tuckett lui-même. Lorsqu'il avait parcouru le massif en juillet 1862, il disposait déjà d'une reproduction photographique des relevés de la carte d'Etat Major. C'est sur cette base qu'il a pu, carte en mains, apporter sa contribution (l'étude reste à faire de sa contribution à la topographie et la toponymie du massif, contribution qui est minimisée à dessein par Henry Duhamel).

Cet ouvrage contient un ensemble de 12 vues dessinées du massif, dont des premières représentations de certains points de vue ou sommets. Seules 3 de ces vues avaient déjà été publiées en 1863, avec un qualité de dessin bien moindre.

Le premier dessin illustre l'article sur le Viso :


Les 11 suivants illustrent l'article sur l'exploration du massif des Ecrins :

Pour lire l'article complet sur le sujet :
F. F. Tuckett : Hochalpenstudien.

samedi 30 janvier 2016

Mémoires de la Société littéraire de Grenoble, 1787 et 1788

Souvent, vous vous êtes demandé quelle est la cause des « dépérissements actuels des bois en Dauphiné » et quelles sont « les branches d'industrie qui conviennent le mieux aux cantons de la Province de Dauphiné qui en sont dépourvues » ? La Société littéraire de Grenoble y a répondu.


C’est le charme de ces ouvrages anciens, que l’on achète un peu au hasard et un peu au flair, car, à priori, ils rencontrent vos centres d’intérêts, ils sont dans une bonne condition (en l’occurrence, dans une reliure d’époque) et une recherche rapide sur Internet montre qu’ils sont rares. Quand, en plus, ils ne sont pas chers, on y va ! On regarde un peu le livre, on le met de côté dans l’idée de l’étudier plus à fond plus tard, puis on l’oublie un peu. Le travail pour préparer ma conférence sur Dominique Villars m’a fait ressortir le livre de sa cachette, le lire, l’étudier, etc. C’est ainsi que j’ai passé quelques heures à « décortiquer » les Mémoires de la Société littéraire de Grenoble, Première partie, 1787 et Seconde partie, 1788. Ce sont les deux premières années (sur trois) des Mémoires de cette société littéraire, instituée à Grenoble en 1780 et transformée en Académie delphinale en 1789.


On y trouve les inévitables comptes rendus de séances, les discours au style fleuri du secrétaire perpétuel, le docteur Henri Gagnon, plus connu aujourd’hui pour avoir été le grand-père de Stendhal que pour son œuvre et son action dans la vie culturelle et sociale de Grenoble avant la Révolution. Mais, ce qui est en fait surtout l’intérêt est la publication de plusieurs Mémoires, qui sont les réponses à des questions soumises à la sagacité des érudits et autres honnêtes hommes de la province préoccupés du bien public, question qui font toujours l’objet d’un prix qui doit venir récompenser le meilleur travail.


Le docteur Henri Gagnon

Le premier mémoire répond en fait à quatre questions (on voit qu’il y avait peu de liberté pour établir le plan !) :
A quelle cause doit-on attribuer les dépérissements actuels des bois en Dauphiné ? Quels sont les effets qui sont résultés du dépérissement des bois relativement à l'agriculture ? Quels sont les moyens de remédier au dépérissement des bois et forêts en Dauphiné ? Quel est le parti le plus avantageux que l'on pourrait tirer des bois, landes, marais et pâturages publics ?
Le mémoire primé lors de la séance du 2 mai 1787 est celui d’Alexandre Achard de Germane, un haut-alpin de Serres, avocat au parlement de Grenoble. Publié dans le premier volume, il couvre une centaine de pages. Il est intéressant de constater que la cause qui est le plus mis en avant dans cette étude est tout simplement la législation inadaptée, qui, malgré son objectif de défendre les abus, ne fait que les aggraver : complexité de la loi, peines disproportionnées et donc inappliquées, pouvoir trop grands des juges, qui deviennent ainsi corruptibles ou influençables, trop grande facilité des autorisations de coupes, etc. Ce qu’il détaillera ensuite sera un projet de législation qui devait remédier à tous ces défauts.

Mais c’est le second Mémoire qui est le plus intéressant, d’autant plus qu’il aborde largement la situation du Briançonnais. Il traite une double question : Quelles sont les branches d'industrie qui conviennent le mieux aux cantons de cette Province qui en sont dépourvues, notamment dans le haut Dauphiné ? Quels seraient les moyens d'accroître les progrès de l'agriculture dans les cantons qui pourraient n'être susceptibles d'aucun genre d'industrie, sans nuire au rétablissement des bois ?
C’est le même Achard de Germane qui voit son mémoire récompensé lors de la séance du 12 mars 1788. Si on peut résumer sa proposition à la première question, c’est cette phrase que je choisirais : « L'éducation des bestiaux et quelques manufactures, dont leurs dépouilles soient les matières premières ». C’est ainsi qu’il est amené à préconiser le développement de l’élevage local dans le Briançonnais, plutôt que de laisser ces régions mettre à disposition leurs pâturages aux Provençaux (« ces agents étrangers qui profitent de leurs richesses locales »). Comme débouché, il envisage la création d’une manufacture de filage des laines à Sainte-Catherine, à Briançon. Parmi les autres industries, il évoque l'extraction du charbon, la fabrique de tuiles, les filatures de coton, qui existaient déjà au Monétier, les industries pour le Queyras et la Vallouise, les routes à établir, etc.

Plan-relief de Briançon (XVIIIe siècle)

Au-delà du style et de certains aspects dans la façon d’aborder les sujets (la référence à une élite éclairée et éduquée, comme modèle pour le peuple, qui, en contrepartie, est souvent vu en même temps de façon négative et simpliste) ce qui m’a frappé, surtout dans le second mémoire, est la permanence des questions et des solutions qui sont abordées. Comme aujourd’hui, la problématique est de savoir articuler l’action publique avec l’initiative privée, pour une meilleure efficacité. La ligne blanche de toute la réflexion d’Achard de Germane est le respect du droit de propriété, sans que cela ne doive pourtant entraver une action volontariste de l’administration, représentée par l’intendance du Dauphiné (l’équivalent, peu ou prou, de notre administration préfectorale). Les projets pressentis (la manufacture de filature de laines, etc.) doivent  faire l'objet d'une impulsion, d'une aide et d'une protection de l'intendance du Dauphiné. L’autre aspect est l’utilisation de la législation et de la fiscalité comme outils au service du développement. C’est très vrai pour les réflexions sur la gestion des forêts, mais il l’applique aussi à la protection et à l’incitation de la production manufacturière en Briançonnais.

Ces Mémoires contiennent aussi un essai « sur les moyens de perfectionner l'espèce des Moutons du Dauphiné », par Étienne Tourtelle (orthographié Tourtel), médecin de Besançon, qui avait traité le même sujet en 1784 pour l'académie de Besançon.

Enfin, et j’en reviens à ce qui m’a amené à rouvrir ce livre, Dominique Villars publie les : Liste et Observations sur les Arbres de la Province de Dauphiné, par M. Villars, Médecin, Professeur de Botanique, Membre de la Société littéraire. Cette liste contient la description de 86 espèces d'arbres et d'arbustes. A la différence des notices  de son Histoire des Plantes de Dauphiné, qui est un ouvrage « purement botanique et médicinal », dans cette étude, il envisage aussi les usages économiques que l'on peut en faire et donne des conseils de culture.

On peut aussi lire avec profit le Discours prononcé par M. le secrétaire perpétuel, à la première séance de la Société littéraire, le 2 mai 1787, discours du docteur Gagnon dans lequel il fait l'historique des origines de la bibliothèque publique de Grenoble, du cabinet d'histoire naturelle et de la société littéraire.

Entrée de l'ancienne bibliothèque de Grenoble (passage du Lycée), située
dans l'ancien collège des Jésuites. C'est la création de cette bibliothèque 
qui est à l'origine de la Société littéraire. Elle tenait ses séances en ce lieu.

Façade de l'ancien collège des Jésuites, 
aujourd'hui Lycée Stendhal, Grenoble.

Comme on le voit, une mine d’information et une mine de lecture.

Pour un description plus complète : cliquez-ici.

dimanche 24 janvier 2016

Paul Colomb de Batines

Un article récent de Jean-Paul Fontaine évoque largement la carrière du haut-alpin Paul Colomb de Batines comme libraire à Paris. Je vous renvoie vers cette excellente évocation  : cliquez-ici. Cela m'a donné envie d'évoquer à nouveau la période dauphinoise de Colomb de Batines et les quelques ouvrages qu'il a apportés à la bibliographie dauphinoise.

Quelques rappels biographiques.
Pau Colomb est né à Gap le 14 novembre 1811, fils de Jean Paul Cyrus Colomb, avocat général à la cour impériale d'Aix, domicilié à Gap, et de Marie Jeanne Blanc, fille du maire de Gap, Etienne Blanc.

Vue ancienne de Gap
aquarelle anonyme, non datée, première moitié du XIXe siècle.

Avec son père, il contribua à former la bibliothèque de Gap en 1829, en amassant 2 000 ouvrages dont il fit un catalogue imprimé. C'est sa première publication :
Règlement provisoire et catalogue de la Bibliothèque publique établi à Gap, Gap, Imprimerie de J. Allier, 1829, in-8°, 34 pp.

Colomb de Batines et ses amis au café
Tableau anonyme, vers 1835, Musée de l'Ancien évêché à Grenoble

Après un bref passage comme surnuméraire au ministère des Finances (il se fit renvoyer à cause de son manque d'assiduité), il reprit ses études de droits à Aix-en-Provence. Mais le goût de la bibliographie et de la bibliophilie était le plus fort. Il utilisa l'argent de ses études pour publier sa première bibliographie des patois du Dauphiné, un sujet qui lui tenait particulièrement à cœur.
Bibliographie des patois du Dauphiné.
Grenoble, Chez Prudhomme, libraire, 1835, in-8°, [4]-16 pp.
Pour plus d'information sur cet ouvrage : cliquez-ici.

Page de titre, exemplaire de la bibliothèque Champollion-Figeac et Henri Ferrand

C'est aussi le premier travail sérieux sur ce sujet, qui couvre l'ensemble de la province du Dauphiné.  Auparavant, n'avait paru que l'ouvrage de Jacques-Joseph Champollion-Figeac, en 1809 : Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France et en particulier sur ceux du département de l'Isère, qui, comme son titre l'indique, ne concerne que l'Isère.

Ensuite, il s'associa à Jules Ollivier, de Valence, qui avait, comme lui, mais avec plus d'application, l'ambition d'être le bibliographe du Dauphiné. Pour marquer le début de leur collaboration, il publia :
Lettre à M. Jules Ollivier (de Valence), Membre correspondant de la Société royale des Antiquaires de France, contenant Quelques documens sur l'origine de l'imprimerie en Dauphiné.
Gap, Imprimerie de A. Allier, Octobre 1835, in-8°, 16 pp.
Pour plus d'information sur cet ouvrage : cliquez-ici.


Page de titre d'un exemplaire sur papier rose.

C'est un ensemble de notes sur les débuts de l'imprimerie dans le Dauphiné, à Grenoble, Valence et Vienne. L'auteur s'appuie sur les différentes sources existantes (Brunet, etc.) et sur les descriptions d'ouvrage de la bibliothèque de Grenoble. Il peut ainsi rectifier ou compléter les descriptions existantes. Le mérite de ce travail est d'être un des premiers ouvrages, si ce n'est le premier, sur le sujet.

Il a ensuite publié, toujours  pour approfondir la connaissance sur l'imprimerie en Dauphiné :
Matériaux pour servir à une histoire de l'imprimerie en Dauphiné. Fascicule 1er. Vienne.
Gap, Imprimerie A. Allier, 1837, in-8°, 15 pp.
qui fut reprise, avec quelques ajouts, dans les Mélanges biographiques et bibliographiques relatifs à l'histoire littéraire du Dauphiné

La collaboration de Paul Colomb de Batines et Jules Ollivier se concrétisa totalement par la parution de cet ouvrage plus ambitieux, dont il n'y eut qu'un seul volume :
Colomb de Batines et Ollivier Jules, Mélanges biographiques et bibliographiques relatifs à l'histoire littéraire du Dauphiné. Tome premier.
Valence, L. Borel, Imprimeur; Paris, Techener, Libraire, 1837, in-8°, XX-467 pp.
Pour plus d'information sur cet ouvrage : cliquez-ici.


Cet ouvrage rassemble des articles sur la bibliographie dauphinoise. Paul Colomb de Batines a fourni les articles suivants, dont certains avaient déjà été publiés. Ce sont parfois des version augmentées et corrigées.
- Bibliographie des Journaux et Recueils périodiques du Dauphiné 
- Matériaux pour servir à une histoire de l'imprimerie en Dauphiné. Lettre à M. Mermet aîné sur l'origine de l'imprimerie à Vienne
- Bibliographie des Patois du Dauphiné
- Matériaux pour servir à une histoire de l'imprimerie en Dauphiné. Section II. Notice sur les éditions incunables de Grenoble. 1490 - 1532

Au même moment, il s'associa au lancement d'une des premières revues savantes du Dauphiné : la Revue du Dauphiné, qui a paru de 1837 à 1839, en 6 volumes (pour plus d'information, cliquez-ici). En particulier, il rédigea un Bulletin bibliographique qui contient "l'indication des ouvrages sortis des presses des trois départements des Hautes-Alpes, de la Drome et de l'Isère, et de ceux qui se référent à l'histoire de la province". Les 4 bulletins du tome II, de 1837, ont été repris dans : Annuaire bibliographique du Dauphiné pour 1837. 1ère année (voir ci-dessous).
Dans les volumes suivants, il continua à fournir des Bulletins bibliographiques. Ses autres contributions sont de nouveau sa Bibliographie des Patois du Dauphiné (tome IV, 1838), une Biographie. C. Charvet, historien de l'église de Vienne et une Chronique bibliographique (tome VI) dans laquelle il donna un compte-rendu de deux ventes aux enchères, dont le Catalogue d'une partie des livres composant la bibliothèque de M. C. de B.,  Lyon, Fontaine, 1839, qui n'est rien d'autre que la vente de sa bibliothèque. Il y fut amené à cause de ses difficultés financières, malgré son récent mariage avec une demoiselle David de Vienne le 30 janvier 1837 :

Signature de Colomb de Batines, au bas de son acte de mariage, le 30 janvier 1837.

Comme nous l'avons dit, il publia les 4 Bulletins bibliographiques de 1837 dans un volume à part, qui, comme beaucoup de travaux de Colomb de Batines, sera le seul d'une série qu'il aurait volontiers imaginé avec plus de numéros.
Annuaire bibliographique du Dauphiné pour 1837.  1ère année.
Grenoble, Prudhomme, Libraire; Paris, Edouard Pannier, Libraire, s.d. (1838), in-12, 82-[2] pp.


Suite à ses revers de fortune, il est amené à tenter sa chance à Paris en 1841, ce qui est relaté dans la notice que j'ai référencée en début de ce message. Cependant, il donna deux dernières contributions dauphinoises : 

Catalogue des Dauphinois dignes de mémoire, Première partie. A-J., Grenoble, Prudhomme, 1840, qui s'arrêta après ce premier volume

La préface aux Poésies en patois du Dauphiné, Grenoble, Prudhomme, Libraire-Editeur, 1840, ouvrage publié à l'instigation du libraire Prudhomme. A la fin de la préface, il  annonce qu'il travaille à rassembler les matériaux d'une Bibliothèque complète des ouvrages écrits en patois dauphinois, qui devait être publiée par Prudhomme. C'est encore un ouvrage projeté par Colomb de Batines qui n'a jamais paru (pour plus d’information sur cet ouvrage, cliquez-ici).



Exemplaire sur papier vert, dans un cartonnage vert

Après 1841, la vie de Colomb de Batines se déroule hors du Dauphiné et, surtout, ses publications et travaux ne concernent plus sa province d'origine.

Pour mémoire, il a aussi participé, modestement, à la vie politique de sa ville natale en publiant quelques libelles au moment des élections :
Quelques mots d'un électeur de l'arrondissement électoral de Gap à M. Faure, avocat, candidat ministériel aux prochaines élections, Grenoble, Imprimerie Prudhomme, in-4°, 2 pp., anonyme, daté de Gap, le 8 octobre 1837
Avis aux électeurs de l'arrondissement électoral de Gap, Vienne, Imprimerie de Timon, oct. 1837, in-4°, un seul recto, signé Victe Colomb de Batines.
Aux Électeurs indépendants du collège électoral de Gap, Gap, Impr. de A. Allier, (s. d.,), signé : Vte Colomb de Batines, électeur du collège de Gap. [28 février 1839.]) 

dimanche 17 janvier 2016

Conférence Dominique Villars : le texte et la présentation en ligne

Pour faire suite à la conférence que j'ai prononcée vendredi dernier 15 janvier à Grenoble, je mets en ligne la présentation (cliquez-ici) et le texte de la conférence, avec la correspondance entre les "flips" de la présentation et le discours que j'ai déroulé (cliquez-ici).
Bonne lecture

Une vue du Noyer-en-Champsaur particulièrement belle, que j'ai utilisée pour illustrer ma conférence (trouvée sur Internet, je remercie l'auteur anonyme).



dimanche 10 janvier 2016

Une conférence sur Dominique Villars

Pour bien commencer l'année, je vous invite à la conférence que je donne sur Dominique Villars vendredi prochain 15 janvier à Grenoble, dans le cadre de la Société des Écrivains dauphinois. Je tenterais de mettre en valeur l'écrivain chez le grand botaniste dauphinois.



Le texte de présentation :

Dominique Villars, botaniste et homme de lettres
Dominique Villars (1745-1814) est une des illustrations dauphinoises. On connaît le botaniste, auteur d'une Histoire des Plantes de Dauphiné (1786-1789), qui est encore aujourd'hui une référence sur la botaniques dauphinoise et alpine ; on connaît le médecin, chirurgien de l'hôpital militaire de Grenoble ; on connaît le fondateur du Jardin botanique de Grenoble. Une belle exposition du Musée grenoblois des Sciences médicales en 2015 a mis en valeur toutes les facettes de cette riche personnalité.
On sait moins que Dominique Villars a été un écrivain prolifique, auteur d'une trentaine d'ouvrages publiés entre 1779 et 1812 et d'un nombre encore plus important de Mémoires, disséminés dans des revues savantes, des annales locales, mais aussi parfois restés manuscrits. Il aborde tous les sujets : la botanique, bien sûr, la médecine, la météorologie, l'histoire naturelle, l'éducation, le microscope, etc.
Comment peut-on apprécier aujourd'hui Dominique Villars comme écrivain ? Peut-on encore le lire avec profit ?  Avec plaisir ? Ce sont ces différentes facettes de l'écrivain Dominique Villars que nous souhaitons aborder lors de cette conférence illustrée.

La conférence a lieu vendredi 15 janvier 2016 à 16h30 dans la salle des Archives départementales de l'Isère, 2 rue Auguste Prudhomme, Grenoble.

Lien vers l'annonce de la conférence sur le site de la Société des Écrivains dauphinois : cliquez-ci.
Pour télécharger l'annonce de la conférence : cliquez-ici.




Je profite de ce premier message pour vous souhaiter
 une très bonne et heureuse année 2016, 
toujours riches en découvertes.