samedi 24 mars 2012

Deux dessins de l'Oisans

Aujourd'hui, petite trêve dans la bibliophilie dauphinoise, pour parler de deux dessins récemment acquis. Trouvés sur un célèbre site d'enchères en ligne, pour un prix à la limite du dérisoire, ils représentent deux vues de l'Oisans. Comme je l'ai déjà expliqué ici, les dessins, peintures, gravures, etc. représentant cette région des Alpes sont rares jusqu'au milieu du XIXe siècle. Cela donne d'autant plus d'intérêt à ces deux dessins au crayon. De bonne facture, ils sont signés d'un simple "N" et datés de 1859.

Le premier est un paysage de l'Oisans, croqué soit depuis la plaine de Bourg d'Oisans, soit depuis la vallée de l'Eau d'Olle (il faut que j'y retourne, dessin en main, pour parfaire l'identification, autrement dit, il est temps d'y aller en vacances).



Le deuxième représente la voie romaine de l'Oisans. Je n'ai pas complétement identifié le lieu, mais il doit s'agir du début de la vallée de la Romanche, dans la partie que l'on appelle l'Infernet. Il existe encore des vestiges de la voie romaine, en particulier la porte de Bons.




dimanche 18 mars 2012

Un achat particulier (pour moi) à Drouot : les Transactions du Briançonnais, de 1645.

Acheteur régulier, je reçois des catalogues de ventes aux enchères. Il y a deux ou trois semaines, j'ai reçu le catalogue d'une vente de livres anciens assez généraliste, opérée par la SVV Ader Nordmann, le 13 mars 2012 (expert : Eric Busser).


Je feuillette le catalogue et mon regard est arrêté par un ouvrage qui a tout pour m'intéresser :  Les Transactions d'Imbert, Dauphin de Viennois, Prince du Briançonnais, etc.


Je lis la notice de l'ouvrage (lot n° 56) et, belle et flatteuse surprise, je reconnais ma prose et vois mon nom, comme référence :


L'expert de la vente s'est référé à la notice que j'ai consacrée à l'édition de 1641 de cet ouvrage (pour plus de détails, cliquez-ici), qui avait aussi fait l'objet d'un message sur ce blog :  Deux impressions anciennes de la charte de franchise du Briançonnais, en 1641 et 1788.

La vente proposait l'édition de 1645 que je n'avais pas. Je n'ai pas hésité longtemps pour participer. Après une courte et peu disputée enchère, j'ai acquis cet ouvrage, qui vient utilement compléter ma bibliothèque qui comprenait déjà les éditions de 1641 et 1788 de cette Charte de Franchise du Briançonnais. 



Je lui ai consacré une page (cliquez-ici). On y retrouve les mêmes textes que dans l'édition de 1641, ensemble de textes qui ont pour but de justifier les droites et privilèges du Briançonnais. Au delà de la reprise de ces documents, cette édition se justifie surtout par la publication de la confirmation des privilèges du Briançonnais par le tout nouveau roi de France, Louis XIV (confirmation datée de février 1644). Saine prudence de nos ancêtres qui, à chaque nouveau roi, veillaient à faire reconnaître les droits chèrement acquis de la principauté. Prudence d'autant plus nécessaire que Louis XIV, dans le cadre de sa politique absolutiste, tentera peu à peu de rogner les privilèges des provinces au profit du centralisme royal. Il faudra attendre la Révolution pour parachever le travail de centralisation et d'égalitarisme qu'avait entrepris la royauté, sans toujours se donner les moyens d'y arriver (pour ceux que l'idée d'une continuité entre l'Ancien Régime et la Révolution ne rebute pas, je vous conseille la lecture d'un livre trop (volontairement ?) méconnu d'Alexis de Tocqueville : L'Ancien Régime et la Révolution).

J'avoue avoir trouvé un secret plaisir à acquérir cet ouvrage dont la notice faisait explicitement référence à mon travail de publication de bibliographie dauphinoise sur Internet.  J'ai eu l'impression de boucler une boucle en l'intégrant à ma bibliothèque.

La description de cet ouvrage m'a aussi offert un de ses petits plaisirs que j'affectionne. La page de titre comporte deux ex-libris manuscrits. Le premier que l'on voit bien au centre, encadrant les armoiries, et le second, en bas à droite (on ne le voit pas sur l'image ci-dessus), qui été effacé par mouillage :


Je me suis donné le défi d'identifier ces propriétaires. Pour ceux que cela intéresse, je peux leur expliquer comment j'y suis parvenu, mais j'ai identifié sans doute possible le premier propriétaire. Il s'agit de François Fantin (1619 (?) - après 1695), fils d'un consul de Briançon, dont la signature sur l'acte de mariage de sa fille à Briançon le 14 février 1674 est identique à celle que l'on devine encore sur la page de titre, jusqu'au "f" initiale si caractéristique.


La signature en dessous est celle de sa femme Marguerite Estienne.

Dans ce même acte de mariage, les titres et fonctions de François Fantin sont donnés :


Transcription (en orthographe modernisée) : François Fantin, docteur en droits, avocat au parlement, juge ordinaire des mandements de Bardonnèche et de Névache, garde du petit scel (sceau) de la ville et bailliage de Briançon.
On comprend qu'avec de telles fonctions, il ait eu besoin de posséder un des documents juridiques majeurs du Briançonnais.  C'était presque un outil de travail pour lui.

Pour l'identification de la deuxième signature, c'est plus hypothètique, mais il s'agit peut-être de son petit-fils. Ce qui est sûr est qu'il s'agit d'un docteur en droit, comme l'indique les trois lettre "J. V. D." qu'il a ajoutées en dessous de sa signature : 

C'est l'abréviation de Juris Utriusque Doctor : "Docteur en l'un et l'autre droits", autrement dit en droit canon et en droit civil.

dimanche 11 mars 2012

Essai sur l'origine et la formation des Dialectes vulgaires du Dauphiné, de Jules Ollivier, 1836

Au moment même où se mettait peu à peu en place un système éducatif qui tendait à promouvoir l'usage exclusif du français au sein de la population, les érudits locaux s'intéressaient alors aux "patois" régionaux. Pour le Dauphiné, le premier ouvrage exclusivement consacré à ce sujet est celui de Jacques-Joseph Champollion-Figeac, paru en 1809 : Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France et en particulier sur ceux du département de l'Isère. Cependant, il ne concernait que l'Isère.

Il faut attendre les années 1830 pour que deux érudits aussi jeunes qu'enthousiastes publient chacun de leur côté des ouvrages qui allaient ouvrir la voie à l'étude des parles régionaux du Dauphiné. Le premier est Paul Colomb de Batines, un gapençais qui utilise l'argent que lui donnait son père pour ses études de droit, pour publier la première Bibliographie des patois du Dauphiné.


Presque au même moment, un autre érudit, aussi juriste de formation, Jules Ollivier, publie un Essai sur l’origine et la formation des dialectes vulgaires du Dauphiné, en 1836.



C'est réellement le premier essai sur les langues régionales du Dauphiné (Drôme, Isère, Hautes-Alpes). En effet, celui de Jacques-Joseph Champollion-Figeac ne concernait que l'Isère, ce qui écartait de fait toutes les langues de la zone provençale. Jules Ollivier lui fera cependant de nombreux emprunts.

Ensuite, Jules Ollivier et Paul Colomb de Batines collaboreront. Ils publieront ensemble une nouvelle version de leurs travaux dans les Mélanges biographiques et bibliographiques relatifs à l'histoire littéraire du Dauphiné. De cette réunion des deux textes, il a été fait un tirage à part de 24 exemplaires : Essai sur l'origine et la formation des Dialectes vulgaires du Dauphiné, suivi d'une Bibliographie des Patois du Dauphiné, Valence, Borel, 1838, grand in-8°, VI-95 pp.

A ce titre, ils font œuvre de pionniers, même si le résultat n'est probablement pas à la hauteur des attentes. Dans son Essai, Jules Ollivier n'identifie par la différence entre le provençal et le franco-provençal qui sont les deux langues que se partage le Dauphiné. C'est pourtant un trait majeur de la linguistique dauphinoise. Quelques années plus tard, l'abbé Moutiers, autre grand spécialiste des langues dauphinoises, se montre sévère : "Jules Ollivier et Colomb de Batines publièrent un aperçu général sur l'origine et la formation des dialectes vulgaires du Dauphiné. Malheureusement l'importance de cette nouvelle publication ne répond que d'une manière imparfaite à l'ampleur de son titre. Elle se perd dans des généralités ne pouvant descendre dans le détail des faits précis faute de matériaux. Le premier essai bibliographique patoise, pour notre province, remonte à cette époque."

Pour plus d'informations sur :
- Essai sur l'origine et la formation des Dialectes vulgaires du Dauphiné : cliquez-ici.
- Bibliographie des patois du Dauphiné : cliquez-ici.


Correspondance

En répertoriant un ensemble de plaquettes, j'ai trouvé une de ces correspondances comme je les aime. Vous allez voir ce que j'appelle une correspondance

La plaquette en question est :
Pouillés de 1516 ou Rôles des décimes des diocèses de Gap et d'Embrun, publiés d'après le Ms. Latin 12.730 de la Bibliothèque nationale., par l'abbé Paul Guillaume
Gap, Imprimerie Jouglard père et fils, 1888.
Comme on le voit le faux titre porte un envoi :
"Au cher "Concelié dou Féliblige". Petit souvenir d'un mauvais accueil fait à Gap le 18 août 1888. P. G." Il s'agit d'un envoi de Paul Guillaume à Victor Lieutaud (1844-1926), érudit, majoral du Félibrige, bibliothécaire à Marseille, puis notaire à Volonne.

Or quelques mois plus tard, l'abbé Paul Guillaume fait paraître des Observations et corrections sur son ouvrage, dans le Bulletin de la Société d'Etudes des Hautes-Alpes, 1888. A la page 330 :

il y a cette précision :

C'est ce que j'appelle un correspondance. Cette petite notation d'une rencontre à Gap le 18 août 1888 se trouve concrétiser par un envoi sur l'ouvrage en question dans cette note. Cela donne comme un épaisseur humaine à une simple note ou un simple envoi. C'est une petite chose, mais cela donne de l'humanité à cet ouvrage lorsqu'on imagine l'abbé Paul Guillaume donnant cette plaquette à son ami, lui rédigeant un envoi puis rappelant cette rencontre quelques mois plus tard en note d'un de ses articles. L'article et l'envoi se trouvent maintenant réunis par le hasard dans ma bibliothèque.

samedi 3 mars 2012

Une petite plaquette de souvenirs briançonnais

Aujourd'hui, je vous présente une de ces petites plaquettes sans prétention qui font mon bonheur. Datée d'Orange, le 6 mars 1893, et signée V.V., il s'agit très probablement d'une impression à très petit tirage, à usage privé (mon exemplaire comporte d'ailleurs des corrections à l'encre). Il n'y a pas de page de titre ni de faux titre : A propos de l'abbé Tane. Souvenirs briançonnais.



Sur ses vieux jours, Victor Vincent, né en 1819 au sein d'un vieille famille briançonnaise, avoué, puis receveur des finances, ressent le besoin de mettre sur le papier certains de ses souvenirs anciens sur Briançon, souvenirs personnels, mais aussi souvenir d'un temps qu'il n'a pas lui-même connu. C'est à travers l'évocation d'un prêtre de la vallée de Névache, Marcellin Tane (1745-1826), qu'il nous fait partager quelques images du passé. Lors de la Révolution, ce prêtre a enseigné aux enfants de la bourgeoisie briançonnaise, dont le père de Victor Vincent.

Un des charmes de cette plaquette est de nous rapporter quelques usages anciens du Briançonnais. J'en ai retenu trois :

La rigueur des hivers était telle qu'il était presque impossible de chauffer les maisons, le bois étant rare et les techniques de chauffages très sommaires (pas de poêles, pas de charbon, etc.). Il n'y avait alors qu'une solution : se tenir dans les étables en hiver. Cela était vrai pour les classes pauvres, mais aussi pour la population aisée : 
Le mode de chauffage, en la froide saison, en imposait une de réelle nécessité : L'anthracite, qui s'exploite maintenant largement, n'est entré dans les ressources locales que depuis 60 et quelques années et le bois était coûteux; c'était donc dans les étables que nos devanciers se réfugiaient, il est vrai, disons vite : très propres elles étaient et disposées pour la destination de ces temps anciens; un espace était réservé, dans la partie le mieux éclairée, assez grand, servant aux soins du ménage, aux repas et aux réunions de la famille, des parents et amis; quelques unes, plus commodes, d'accès plus facile, attiraient les voisins; même les personnes de la haute classe, s'assemblaient pour y passer la soirée; j'ai beaucoup entendu parler, particulièrement, des veillées de l'écurie de M. Bonnot, le sub-délégué de l'Intendant de la Province (Sous-Préfet de cette époque, avant 1790) qui réunissait, durant l'hiver, à chaque soir l'élite de la Société dans l'étable de sa maison, qui était celle portant le N° 3 de la rue Basse du Rempart.


Dans ce pays pauvre et isolé, il y avait tout de même une bourgeoisie qui veillait à l'éducation de ses enfants et à tenir son rang. Une des manières les plus communes pour affirmer une différenciation sociale était le costume. C'est ainsi qu'il décrit la tenue de son père lors de sa première communion, au tournant des années 1800 :

Mon père avait vrai plaisir en ses récits; sa bonne humeur y croissant, il nous faisait alors son portrait tel qu'il était au jour de sa première communion dans l'humble église de Plampinet, mais il ne le pouvait achever sans rire. Représentons nous un jeune éphèbe de 12 à 13 ans, en bel habit en longues basques couleur noisette, gilet de soie verte, culotte de drap bleu, bouclée d'argent sous le genou, bas blancs à côtes et encore boucle d'argent aux chaussures (son père avait envoyé les siennes) enfin haut chapeau monté à deux cornes et la queue se dandinant sous la corne de derrière. Déjà alors il nous était incroyable que telle mode eut existé.

On remarquera la variété des couleurs, probablement signe de richesse (les habits pauvres étaient de la couleur des textiles sans teinture), les boucles d'argent, ornements qui se passent de père et fils, et l'allusion à la queue de cheveux, à une époque où les hommes portaient facilement les cheveux longs.

Ce document, extrait de Les anciens costumes des Alpes du Dauphiné, de Edmond Delaye, peut nous idée de ce costume masculin :


Enfin, dernier souvenir que je rapporte, l'importance du pain dans cette société très agricole. L'usage briançonnais était de faire cuire le pain pour plusieurs mois. C'est ce pain, dur, que les familles fournissaient à leurs enfants en pension chez le curé Tane. Etre capable de fournir du pains pour plusieurs mois était aussi un signe d'aisance, aussi paradoxale que cela puisse nous paraître. Il rappelle au passage que les boulangers n'étaient pas là pour fournir du pain frais aux habitants, mais répondaient aux besoins ponctuels ou exceptionnels. A côté du pain, on voit que la nourriture était frugale : de la viande une fois par an (du mouton), à Pâques, et parfois des truites de la Clarée.

D'après les essais d'Antoine Froment, les hivers étaient encore beaucoup plus rigoureux, les communications interrompaient même entre communes voisines devant les énormes quantités de neige; les marchés nuls ou très rares, alors a dû s'imposer la nécessité, en fin d'automne, de se pourvoir de tous les objets alimentaires; dans chaque maison se sont amassés force salaisons de porc, mouton, etc, etc., et le pain cuit pour toute la durée de l'hiver; même dans les familles les plus aisées, la coutume, encore générale vers 1825, 1830, était de s'avitailler en pain; seulement la provision se renouvelait chez les uns de quinzaine en quinzaine, chez les autres de mois en mois; c'était encore l'âge du pouvoir des vieilles coutumes et traditions. Il y avait donc moins de boulangers, ils ne travaillaient que pour les hôtels, auberges, pour jours de fête et repas d'extra. Aujourd'hui très nombreux ils sont, en plus, donnant à boire, manger, puis café, bière, liqueurs et aussi l'apéritif, nécessairement ! la Civilisation a marché ! n'est-ce pas ?


Un autre intérêt de cette petite plaquette est que l'on y croise comme des connaissances. Une belle page évoque l'érudit Aristide Albert, ami de Victor Vincent. Ce même Aristide Albert a terminé sa bio-bibliographie du Briançonnais, vaste entreprise de biographies briançonnaises qui s'étale de de 1877 à 1895, par une dernière notice justement consacrée à Victor Vincent, comme un devoir de mémoire à son cher Briançonnais et à ses amis du vieux temps.

Je termine là ma description. La petite plaquette contient aussi : 
Projet de nouvelle dénomination pour les rues et places de Briançon, adressé à M. le Maire en 1891.
C'est l'occasion pour lui de rendre hommage aux personnalités briançonnaises. Il reconnaît, mi amer, mi désabusé, que la municipalité de Briançon n'a même pas accusé réception de sa proposition.

Signalons que l'auteur, loin d'être passéiste, se montre un chaud partisan des acquis de la Révolution, d'autant plus qu'il ne se fait pas faute de rappeler que le Briançonnais jouissait d'institutions démocratiques bien avant la Révolution, institutions qui ont ouvert la voie à celles de la France.

Une vue de Plampinet, dans la vallée de Névache, où l'abbé Tane a été curé de 1791 à 1826.



La chapelle Saint-Sébastien de Plampinet contient de très belles fresques du XVIe siècle.



Pour en savoir plus sur ces fresques : cliquez-ici.

lundi 27 février 2012

Guide aux eaux minérales du département de l'Isère et aux Alpes dauphinoises., 1861

Le livre d'aujourd'hui présente un intérêt pour plusieurs raisons :
- c'est le premier guide complet sur les Alpes dauphinoises. Il contient en particulier une des premières descriptions de l'ascension de la Croix de Belledonne.
- c'est une impression de Louis Perrin, le célèbre imprimeur lyonnais connu pour la qualité de ses réalisations.
- il est illustré par un célèbre artiste dauphinois, Diodore Rahoult.



Les docteurs Hervier, Médecin à Uriage, et Saint-Lager
Guide aux eaux minérales du département de l'Isère et aux Alpes dauphinoises. Géologie et Flore. – Carte géographique et Vignettes. 
Lyon, Scheuring; Paris, Savy; Grenoble, Maisonville et Jourdan, 1861, in-8°, [2]-X-[2]-372 pp., vignette au titre, 5 vignettes dans le texte, 6 planches gravées hors texte, une carte dépliante hors texte in fine.


Et pourtant, curieusement, il est peu connu. Probablement parce qu'il arrivait trop tard. En effet, à peine paru, il sera vite dépassé par l'Itinéraire du Dauphiné, d'Adolphe Joanne, plus complet et plus précis. De plus, même si c'est une impression de Louis Perrin, elle est loin d'avoir la qualité de beaucoup de ses réalisations. On n'y trouve pas les caractères augustaux qui font la beauté de ses principales impressions. Enfin, alors même que Diodore Rahoult illustrait cet ouvrage, avec des dessins gravés par E. Dardelet, les mêmes artistes donnaient une des plus belles productions des illustrés dauphinoise, le Grenoblo Malhérou. Pour finir, et c'est peut-être cela qui explique le peu de succès de cet ouvrage, les auteurs ne sont pas dauphinois. Même s'ils chantent la beauté des paysages, ils ne peuvent s'empêcher de montrer un peu de réticence à admettre que les paysages du Dauphiné sont supérieurs à ceux de la Suisse et de la Savoie. Et cela, qui peut passer pour un péché véniel aux yeux de beaucoup, devient quasiment un péché mortel pour les Dauphinois, qui feront vite bon accueil à Adolphe Joanne ou aux découvreurs anglais (Tuckett, Bonney, Whymper et Coolidge) qui ne montreront pas tant de réticence : « nous croyons qu'un sentiment patriotique fort louable l'a conduit à une exagération évidente, lorsqu'il a comparé Chamrousse au Righi et a déclaré le panorama dauphinois supérieur à ceux de la Suisse. Nous avons souvent remarqué, dans plusieurs livres écrits à Grenoble, une semblable prétention. Nous pensons qu'il est plus sage de s'abstenir de comparaisons, toujours inexactes, et que, pour faire admirer le Dauphiné, il n'est pas nécessaire de rabaisser la Suisse, la Savoie et le Tyrol. »

Pour commencer, revenons rapidement sur les illustrateurs. Au même moment, Diodore Rahoult (1819-1874) et E. Dardelet étaient en train de publier en livraisons une belle édition du Grenoblo Malhérou, un poème de 1733 sur les inondations de Grenoble en patois dauphinois. Ce bel ouvrage, préfacé par Georges Sand, contient de fort belles gravures d'après des dessins de D. Rahoult. Cette planche en est un exemple.



On voit tout de suite que les gravures qui illustrent notre ouvrage du jour sont d'une qualité un peu inférieure, même si elles restent une belle production de nos deux compères. Voici les 4 gravures qu'ils ont produites en commun pour cet ouvrage.






Mais, surtout, ce qui fait l’intérêt de cet ouvrage, c'est le guide des Alpes dauphinoises que nos deux docteurs ont jugé bon d'ajouter à leur description des stations thermales de l'Isère (Uriage, Allevard, La Motte) et de leurs vertus thérapeutiques. Ce guide, le premier dans son genre car  le premier à couvrir l'ensemble de la partie isèroise des Alpes dauphinoises (Bellledonne, Chartreuse, Vercors, Oisans), débute par un ensemble de conseils pratiques aux randonneurs. C'est une nouveauté pour la région.

Malheureusement, ce guide arrivait en même temps trop tôt et trop tard. Trop tôt car ils n'avaient pas encore pu (ou voulu) profiter des progrès de la cartographie. L'identification des sommets, leurs altitudes sont encore pleines de confusion. Cette simple description de la vue depuis le Lautaret nous convainc qu'ils ne connaissent pas encore le massif : « col du Lautaret (2,098 mètres), entouré de belles prairies et dominé au nord, par le Goléon (3,429 m.); au nord-est, par les Trois-Ellions (3,511 m.); à l'est, par le pic du Galibier; au sud, par le Grand-Pelvoux (3,937 mètres). » (p. 239). Les Trois-Ellions sont les Aiguilles d'Arve, que l'on ne voit pas du Lautaret, pas plus que l'on ne voit le Pelvoux, qui semble ici confondu avec la Meije, ni le Goléon. Soit ils ne sont pas allés eux-mêmes au Lautaret, soit ils se sont appuyés sur des descriptions anciennes et erronées. La carte qui illustre l'ouvrage est une preuve flagrante de cela. Ce détail qui montre la Meije (encore appelée Aiguille du Midi) et le Vénéon fera apparaître à tous ceux qui connaissent cette région, les approximations manifestes de la cartographie.


Ils ignoraient que la carte d'Etat-Major en cours de publication serait beaucoup plus précise, carte que connaissait pourtant bien Tuckett puisqu'il s'en fera donner des reproductions photographiques pour son exploration du massif en 1862.


Trop tard parce qu'en 1861, on ne parle plus des montagnes comme eux, c'est à dire avec des mots dignes de la grande époque d'une certaine vision romantique de la montagne (ces "monts affreux") :
« C'est ici que commence la montée nommée Rampe des Commères. On entre dans un ravin étroit et profond. A ce défilé succèdent les coteaux de la Rivoire et du Garcin, dominés par les collines verdoyantes du Travers. On traverse une première galerie, puis on aperçoit l'entrée d'un second tunnel nommé l'Infernet, qu'on a creusé dans le roc, au milieu d'un ravin sauvage et désolé. On ne peut se défendre d'un sentiment de terreur lorsqu'on jette les yeux dans le gouffre au fond duquel la Romanche se précipite avec un bruit formidable. » ou « A peu de distance du Dauphin commence la combe de Malaval, sombre et désolée. De distance en distance apparaît quelque verte oasis. »

Trop tard parce que lorsque ils parlent de La Grave, ils ne trouvent qu'à dire « Pendant un quart d'heure on gravit une rampe; puis, tout à coup, apparaît, assis pittoresquement sur un monticule isolé que domine le clocher de l'église, le village de la Grave (1,516 mètres), situé au pied de vastes glaciers qu'on aperçoit au midi. » (p. 238). Voilà leur vision de l'un des plus beaux sommets des Alpes : c'est comme si la Meije était invisible à leurs yeux. Seuls les glaciers attirent leur attention.

Ils écrivent et publient au moment même où la vision des Alpes dauphinoises est en train de basculer. Quelques années auparavant, avaient paru les deux livres sur l'Oisans, dont l'esprit est proche de celui de nos docteurs (cliquez-ici). Mais, dès 1860, dans la toute nouvelle revue Le Tour du Monde, Adolphe Joanne et Elisée Reclus donnent, pour la première fois, une description précise du massif. Au même moment, les touristes anglais (Tuckett, Bonney, puis Whymper) explorent le massif et donnent une vision précise des sommets de l'Oisans, totalement débarrassée de cette littérature romantique des années précédentes. Ce sont eux qui rendront à la Meije toute son importance dans les paysages vus depuis la Grave ou le Lautaret. Enfin, en 1863, Adolphe Joanne publie son Itinéraire du Dauphiné qui est la première description précise du massif de l'Oisans en français. Nos docteurs, qui voyaient venir cette époque, puisqu'ils le signalent dans leur ouvrage, sont maintenant dépassés.


Pour finir, signalons qu'il introduisent aussi des descriptions d'ascensions, dignes des futurs itinéraires des guides de randonnées ou d'alpinisme. Ce sont les ascensions de Belledone, la chaîne qui domine Grenoble que l'on voit sur cette gravure qui illustre l'ouvrage.


C'est une des premières descriptions de cette ascension. Ils donnent aussi les itinéraires d'ascensions au Taillefer, au Grand-Som ou à La Moucherotte.

Pour revenir à Louis Perrin, j'ai déjà eu l'occasion de parlé des son travail sur ce site. Je vous renvoie aux messages à ce sujet : cliquez-ici ou cliquez-là.

L'exemplaire est relié en maroquin rouge :


avec un monogramme doré poussé en queue (quelqu'un saura-t-il me l'identifier ?)



Pour une description complète de cet ouvrage, avec de nombreux extraits : cliquez-ici.


samedi 18 février 2012

Une aquarelle d'Embrun en 1824.

Une petite acquisition récente : une charmante aquarelle qui représente la ville d'Embrun, sur son rocher, avec la Durance au premier plan.



Il n'y a aucune indication d'auteur. Seule la date de 1824 permet de situer l'époque. Le style en est un peu naïf, mais la représentation est fidèle. Ce type de document est d'autant plus précieux qu'il n'existe guère de document iconographiques qui représentent les paysages et villes des Hautes-Alpes. On peut comparer cette vue à celle que donne le plan-relief d'Embrun récemment exposé au Grand-Palais.



Ce plan relief date de 1701. Comme sur l'aquarelle, on distingue bien le rocher sur lequel est construit Embrun, la cathédrale (Notre-Dame-du-Réal) et, un peu en arrière, la Tour Brune. La seule différence est que celle-ci est couverte d'une toiture en pointe qui a disparu depuis.

Ces deux vues générales de Briançon et Grenoble donneront une idée des plans-reliefs de ces deux villes.




Pour ceux que cela intéresse, cet album de photos des plans-reliefs de Briançon, Embrun et Grenoble permet de voir de nombreux détails et points de vue différents. Ces plans-reliefs, créés à l'origine dans un but militaire, datent respectivement de 1736, 1701 et 1848. Ils ont été exposés pendant un court mois au Grand Palais. Il y avait aussi une maquette de Montdauphin que, pour une raison mystérieuse, je n'ai pas photographiée, alors que j'ai mitraillé les 3 autres plans (j'ai retiré des photos qui faisaient double emploi, même s'il en reste quelques unes...).

samedi 11 février 2012

Un peu de politique... à propos d'une plaquette dauphinoise

En ce temps de politique omniprésente, j'ai hésité à présenter plus en détail les petites plaquettes que j'ai brièvement présentées la semaine dernière, parmi mes acquisitions récentes. Pourquoi, me direz-vous ? En effet, les deux plaquettes de Jacques Berriat-Saint-Prix reliées ensemble ne semblent guère propices à la discussion politique :
Recherches sur la législation criminelle et la législation de police, en Dauphiné, au Moyen Age, suivies d'une Notice sur le président de Valbonnais et d'une description des repas d'Humbert II, dernier Dauphin de Viennois.
Paris, Paul Renouard, 1836, in-8°, 67-[1] pp.
Comparaison approximative de la Criminalité en France au XVIIe et au XIXe siècles.
Paris, Joubert, libraire de la Cour de Cassation, 1845, in-8°, 15 pp.



Pourtant, une lecture attentive montre que derrière l'étude savante se cache un discours politique sur l'époque. Avant d'aller plus loin, rappelons que Jacques Berriat-Saint-Prix (1769-1845) est un jurisconsulte grenoblois, qui appartenait à cette bourgeoise montante, libérale et acquise aux conquêtes de la Révolution. Il avait favorablement accueilli la Révolution et a été présent à la fête de la fédération à Paris le 14 juillet 1790.Il fut ensuite favorable à Napoléon qu'il accueillit à Grenoble lors de son retour de l'île d'Elbe.Il est le frère du maire Hugues Berriat et le beau-frère de Jacques-Joseph Champollion-Figeac.


Pour revenir à la lecture politique que l'on peut faire de ces deux plaquettes, on y voit que Jacques Berriat-Saint-Prix souhaite défendre son époque et les évolutions morales et politiques qu'elle connaissait contre tous ceux qui regrettaient les époques anciennes, le « bon vieux temps » auquel devait se référer tous les nostalgiques de l'Ancien Régime. Rappelons que J. Berriat-Saint-Prix a été, dès le début, un partisan de la Révolution, puis de l'Empire. A travers un petit opuscule comme celui-ci, il en profitait pour défendre les valeurs qui étaient en train de se mettre en place, contre tous ceux qui voulaient revenir aux valeurs anciennes de la société française.

Ainsi, dans les Recherches...., il se montre très soucieux de démontrer que les époques anciennes ne le cèdent en rien en termes de criminalité, et donc de législation, à l'époque contemporaine : « Ces recherches servent encore de consolation à l'homme de nos jours. Sans cesse on le prévient contre son siècle, on l'aigrit contre sa situation : la corruption toujours croissante des mœurs de ses contemporains, corruption qu'on suppose démontrée, est l'argument que l'on emploie surtout pour lui faire regretter le bonheur de ses aïeux. Qu'il ouvre seulement le livre des lois des siècles féodaux, et l'amertume de ses regrets diminuera bien vite. ». Il parcourt ensuite par délits et crimes la législation ancienne. Il revient plusieurs fois sur son étonnement que, à une époque où l'on aurait pu imaginer une plus grande pureté de mœurs, la réalité était tout autre. Par exemple, il consacre un très long développement à la prostitution, en particulier dans une longue note en fin d'ouvrage.

Même sa Notice sur les ouvrages du président de Valbonnais est l'occasion de prendre la défense de Voltaire, accusé à tort d'inexctitude à propos des ouvrages sur le Dauphiné de Valbonnais.Une longue note est d'ailleurs un long plaidoyer en faveur de Voltaire et attribue « à l'esprit de parti, les imputations d'inexactitude faites à Voltaire. » On sait l'importance de Voltaire pour la bourgeoisie libérale du début du XIXe siècle. Enfin, la très anecdotique Description des repas d'Humbert II, dernier Dauphin de Viennois. permet à Jacques Berriat Saint-Prix d'affirmer que le plus mal traité des domestiques de son temps était toujours mieux traité que les valets du dernier Dauphin au XIVe siècle.

Une deuxième plaquette, qui n'a rien à voir avec le Dauphiné, nous rappelle inévitablement les débats dont nos journaux sont pleins : le niveau de la criminalité, son évolution et les comparaisons par rapport au passé (Ah le bon vieux temps !) :  Comparaison approximative de la Criminalité en France au XVIIe et au XIXe siècles. Il tente de répondre à la question de la plus ou moins grande « perversité », pour reprendre son mot, entre ces deux époques. Il conclut : « En résumé, nous croyons avoir démontré que, d'après les divers faits énoncés dans notre travail, tout annonce que, avec beaucoup moins de jouissances et de lumières, la société française du XVIIe siècle n'offrait pas moins de penchant au crime, que celle du XIXe. » Mais surtout il remarque : « [La] comparaison avec celle [la position sociale] des criminels de notre temps nous semble une preuve décisive que, loin d'un accroissement de perversité, il y a eu, au contraire, des progrès dans l'amélioration morale du corps social. En effet, depuis de longues années, les crimes les plus grands sont commis presque tous par des personnes appartenant aux classes inférieures de la société, à celles qui sont le plus dépourvues d'instruction ou d'éducation, tandis que, au XVIIe siècle, on y voit participer les bourgeois, les nobles, les prêtres, et même, chose à peu près sans exemple aujourd'hui, les magistrats. » (p. 12). Il poursuit : « Voilà donc les deux premières classes de la société, les prêtres et les nobles, participant aux plus grands crimes ! ». On retrouve dans ces quelques lignes une posture politique qui tend à défendre son époque, ses valeurs, contre ceux qui seraient tentés d'enjoliver le passé. Dans les années 1840, une telle position ainsi clairement exprimée revient à défendre les valeurs de la société bourgeoise libérale face à celles de la société d'Ancien Régime.Au passage, il ne semble pas mécontent de relever les turpitudes des nobles et des curés des temps passés !



Pour ne rien gâcher, ces plaquettes sont présentées dans une reliure janséniste, en plein maroquin violet, signée Ottmann Duplanil. J'en appelle aux possesseurs du Fléty pour m'en dire un peu plus que ce que j'ai découvert sur Internet : Charles Ottmann, né à Strasbourg, a épousé en 1836 à Paris, la fille du relieur Duplanil, d'une dynastie de relieurs active à Paris depuis le début du XVIIIe siècle jusque vers 1830. Il signe alors Ottmann Dupanil. Il a débuté vers 1825. En 1844, il est relieur 67 rue du Four-Saint-Germain à Paris. Il obtient une médaille de bronze à l'Exposition des produits de l'industrie. Il semble avoir été actif jusque vers 1856. Ernest Thoinan : Les relieurs français (1500-1800), 1893 « Le dernier des Duplanil eut pour gendre et successeur le nommé Ottmann, relieur de talent. »


Enfin, il contient un ex-libris : Henri Lambert, avocat, Versailles, avec la devise : « Amor et Labor ». Là aussi, les ressources d'Internet et des états civils anciens en ligne m'ont permis d'esquisser une biographie du propriétaire : Henri Lambert est né à Paris le 3 avril 1827. Avocat, il est mort à Versailles, à son domicile du 123 boulevard de la Reine, le 30 mars 1880. Il a épousé en juin 1861 à Paris, Marie Lassus, fille de Jean-Baptiste Lassus, l'architecte des cathédrales. Henri Lambert était collectionneur et membre de différentes sociétés savantes. Sa bibliothèque a été dispersée à Paris en 1884. On trouve des ouvrages de cette provenance sur le marché ou dans les bibliothèques publiques.


Pour voir la page complète de description de l'ouvrage : cliquez-ici.

Pour clore ce message, une vue de la cathédrale né-gothique de Saint-Jean Baptiste, de Belleville, terminée en 1859), œuvre du beau-père de l'heureux propriétaires de ces plaquettes :


Pour les lecteurs dauphinois, elle rappellera inévitablement la cathédrale Saint-Bruno de Voiron (Isère), œuvre de l'architecte Berruyer, terminée en 1872.